La dure vérité sur les cosmétiques ‘naturels’ & le changement climatique

Design par Kristine Romano
Il est temps de se réveiller. En cette Journée mondiale de l'action pour le climat, le groupe VICE Media consacre tous ses articles à la crise climatique actuelle. Rendez-vous ici pour découvrir de jeunes leaders de la lutte pour le climat du monde entier et savoir comment agir.
De "sain" à "organique", l'industrie de la beauté nous bombarde de mots à la mode, mais le plus recherché d'entre eux est "naturel", en particulier en ce qui concerne les soins de la peau. C'est un terme large, qui n'a en fait aucune définition concrète et reconnue. Le mot implique que les ingrédients proviennent de sources naturelles (typiquement des plantes, comme des extraits et des huiles) mais il comprend également des sous-produits animaux, comme le miel et le lait.
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On peut dire que nous sommes maintenant plus conscient·es de ce que nous mettons sur notre peau. Les recherches suggérant que les ingrédients synthétiques tels que les parabènes (conservateurs essentiels pour empêcher les soins de la peau de se périmer trop rapidement) et les sulfates (tensioactifs qui produisent une mousse) peuvent provoquer des irritations chez les peaux sensibles, le terme "naturel" est devenu synonyme d'absence de ces composants. Il est également largement considéré que les ingrédients naturels sont moins polluants et donc meilleurs pour l'environnement. C'est pourquoi les soins de la peau naturels sont en plein essor. Une étude réalisée en 2019 par Statista a montré que 58 % des consommatrices américaines recherchent des produits naturels ou biologiques lorsqu'elles achètent des produits de beauté. Au Royaume-Uni, l'expression "ingrédients naturels" (à côté de "sans conservateurs" et "cruelty-free") est la plus recherchée lorsque les consommat·eurs·rices souhaitent acheter des produits de beauté. En France, d'après une étude par Statista, 58 % des Françaises font attention aux ingrédients et à la composition avant d'acheter un produit cosmétique. Pourtant, malgré la popularité de la beauté naturelle, son côté obscur est difficile à ignorer.

Le boom de la beauté naturelle a-t-il un impact sur le changement climatique ?

"L'idée que 'naturel' est toujours synonyme de 'respectueux de l'environnement' est en train de se dissiper", explique Livvy Houghton, responsable de la recherche créative chez The Future Laboratory. Selon Houghton, il ne fait aucun doute que tout produit utilisé aussi religieusement que les soins de la peau (qu'il soit naturel ou synthétique) contribue au changement climatique. "Si les produits à base de plantes peuvent être biodégradables, ils ne sont peut-être pas aussi écologiques qu'ils le paraissent", poursuit Houghton, ce qui soulève la question suivante : sommes-nous devenus tellement absorbé·es par l'idée d'emballages durables que nous n'avons pas pris conscience que les ingrédients mêmes qui composent les soins de la peau contribuent également au changement climatique ?
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"L'huile de palme, ingrédient naturel, a suscité beaucoup d'attention négative", explique Houghton. Connue pour être un ingrédient courant dans les aliments transformés, l'huile de palme se trouve également dans des produits cosmétiques comme le savon et le rouge à lèvres, et est un ingrédient naturel problématique coupable d'exacerber le changement climatique. "C'est un facteur majeur de la déforestation de certaines des forêts les plus riches en biodiversité du monde", ajoute Houghton. Parallèlement à la déforestation, Greenpeace rapporte que les plantations à huile de palme perturbent les communautés locales et poussent les orangs-outans menacés à l'extinction.
L'huile essentielle de bois de rose, dérivée de l'Aniba Rosaeodora, est également populaire en aromathérapie et pour les soins de la peau, mais elle est actuellement classée comme menacée sur la red list de l'IUCN. Selon Charles Victor Barber, directeur de la Forest Legality Initiative et conseiller senior en biodiversité à la World Resources Institute, le bois de rose est devenu très récemment un problème et si son utilisation dans le domaine de la beauté peut être assez marginale par rapport à d'autres industries, il ne peut être négligé. Pour exploiter l'huile de bois de rose, l'arbre entier doit être coupé et comme il pousse lentement, se pose le problème de la durabilité et de la déforestation, un facteur majeur du changement climatique.
Ensuite, il y a l'huile d'argan de l'arbre Argania Spinosa. Mieux connue pour ses propriétés nourrissantes et éclatantes, elle est présente partout dans les soins de la peau et des cheveux. Des rapports suggèrent que la plante est rare pour un certain nombre de raisons (dont principalement le bétail, qui freine sa croissance, et une demande de bois de construction). Selon Kew, il faut plus de 50 ans à un arganier pour produire des fruits prêts à être récoltés pour l'huile. Alors que de nombreuses marques de beauté s'approvisionnent en huile d'argan auprès de coopératives durables qui redonnent aux communautés, le Dr Barbara Olioso - experte en développement de marques de beauté durables au sein de The Green Chemist Consultancy - mentionne que certaines sources peuvent passer à travers les mailles du filet et qu'une poignée d'entreprises pourraient opter pour des options moins coûteuses et moins durables.
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Si vous êtes obsédé·e par les soins de la peau, il y a de fortes chances que vous utilisiez déjà du bakuchiol. Dérivé de la plante Psoralea Corylifolia, les experts de la peau l'ont surnommé la réponse naturelle au rétinol, un produit polyvalent qui lisse, purifie et illumine la peau. D'innombrables marques de soins formulent des sérums, des crèmes hydratantes et des masques avec ce nouvel ingrédient à la mode, mais ses origines sont douteuses. Bien qu'il ne soit pas inscrit comme vulnérable ou en danger sur la red list de l'UICN ou de la CITES (un accord international qui protège les plantes et les animaux menacés), un certain nombre de petits rapports évoquent une menace de disparition due à des "collectes sans discernement".
Selon Olioso, le principal fournisseur de bakuchiol des États-Unis (Laurus Labs, situé en Inde) agit selon les règles du protocole de Nagoya, selon lequel les entreprises doivent suivre des mesures strictes pour exploiter les ressources, comme demander la permission et partager leurs bénéfices. Mais il pourrait y avoir des entreprises qui ne respectent pas les règles et qui récoltent le bakuchiol illégalement, en le vendant à des marques à un prix beaucoup moins élevé. Si la vulnérabilité du bakuchiol n'est toujours pas prouvée, Olioso suggère que cette information (sur ses "collectes sans discernement") pourrait provenir des communautés locales - il n'est pas rare que les habitants locaux remarquent que les plantes récoltées à des fins traditionnelles diminuent soudainement lorsqu'elles deviennent populaires en Occident. Le bakuchiol, par exemple, joue un rôle antibactérien très important et est utilisé pour traiter le diabète. Nous pouvons supposer, dit Olioso, que la population locale a moins de possibilités de récolter les graines du bakuchiol pour de telles utilisations.
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Bien faites, la récolte et le commerce des ingrédients naturels peuvent fournir aux communautés des revenus inestimables, mais la transparence est essentielle. Houghton suggère de s'informer sur l'efficacité des différents ingrédients, mais aussi sur leur provenance et leur mode d'obtention. En ce qui concerne les produits naturels, Olioso recommande d'acheter des produits de beauté certifiés COSMOS (qui définit les normes pour les cosmétiques biologiques et naturels en Europe) ou NATRUE (qui défend la qualité des ingrédients et de la production). "Ils réfléchissent à tous ces différents aspects et ont mis au point leur propre système en ce qui concerne les ingrédients et les emballages", explique Olioso.

Les ingrédients naturels sont-ils vraiment meilleurs que les ingrédients synthétiques ?

Si certains ingrédients de soins de la peau sont rares ou vulnérables et que la chaîne d'approvisionnement est potentiellement nuisible à l'environnement et aux communautés locales, les soins de la peau synthétiques sont-ils la solution ? Ce n'est un secret pour personne que l'industrie de la beauté a diabolisé ces derniers temps les ingrédients synthétiques tels que les parabènes et les silicones, mais il est clair qu'il y a beaucoup de discours alarmistes. Selon le Dr Anjali Mahto, dermatologue consultant, nous vivons dans un monde de "chimiophobie", car les noms chimiques figurant sur les produits peuvent prêter à confusion par rapport aux ingrédients d'origine végétale. Il existe également une crainte largement répandue selon laquelle le corps absorbe 60 % de ce que vous lui mettez, mais il y a très peu de preuves que cela soit vrai. L'UE a adopté des règles et des réglementations strictes concernant les produits chimiques et les ingrédients qui peuvent ou non être utilisés dans les soins de la peau. Ce n'est pas parce qu'un ingrédient est naturel qu'il est sans danger.
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Il y a des avantages et des inconvénients tant pour les soins naturels que pour les soins synthétiques, explique Olioso. "Avec les ingrédients synthétiques, il y a une chaîne d'approvisionnement transparente et vous savez d'où elle vient. Ensuite, certaines des substances synthétiques que nous utilisons existent depuis plus de 50 ans. Il existe des données indiquant qu'ils sont sans danger pour la santé humaine, mais qu'en est-il de la santé environnementale ? Il y a des ingrédients qui ne se décomposent pas et il y a des problèmes autour des microplastiques - certains ingrédients synthétiques peuvent être une forme de microplastiques". Prenez le diméthicone, par exemple, un silicone que l'on trouve dans de nombreux produits hydratants. Bien qu'il ne soit pas biodégradable, il est dégradable. De petites études suggèrent que les silicones comme celui-ci ne sont pas très préoccupants pour l'environnement lorsqu'ils finissent par se dégrader, mais de nouvelles preuves pourraient encore faire surface.
Il est utile de connaître les ingrédients et les étiquettes, dit Houghton. Pour être qualifié de "naturel", un produit ne doit contenir qu'un seul ingrédient d'origine naturelle", dit-elle, tandis que les autres peuvent être nocifs pour l'environnement. Houghton souligne qu'il est important de regarder au-delà des références naturelles d'un produit et de considérer la durabilité de son cycle complet. "Il est vrai que l'erreur [selon laquelle naturel est toujours synonyme d'écologique] est plus difficile à déceler lorsqu'elle semble correspondre à nos idéaux préconçus et qu'elle est liée au marketing de l'industrie", dit-elle. "Cela va du processus de récolte jusqu'à la méthode de livraison". Mais qu'arrive-t-il aux soins de la peau à la fin de leur cycle ? Olioso mentionne que notre système de purification de l'eau pourrait ne pas être capable de traiter un large éventail de substances synthétiques en particulier et que certaines d'entre elles s'échappent, ce qui pourrait affecter l'eau que nous buvons et la chaîne d'approvisionnement alimentaire.
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Comment pouvons-nous rendre la beauté naturelle durable ?

Selon Olioso, le grand défi auquel nous sommes confronté·es n'est pas le choix entre le naturel et le synthétique, mais la manière de rendre le naturel durable. Olioso affirme que les marques de beauté indépendantes sont largement engagées en faveur de l'environnement, mais elle suggère de faire des recherches sur celles qui ont un manifeste de beauté clair et durable. Zahra Broadfield est la fondatrice de SUST, un centre de beauté indépendant en ligne. Elle a créé ce site après avoir réalisé qu'il est facile pour un fabricant de produits de beauté de déguiser sa chaîne d'approvisionnement ou de promouvoir de manière élaborée la seule bonne chose qu'il fait (par exemple, avoir des ingrédients naturels) tout en mentionnant à peine les aspects moins bons. "Les marques de beauté sont excellentes pour le marketing, surtout autour d'un nouvel ingrédient", explique Broadfield. "C'est pourquoi je travaille avec de petites marques et je me concentre davantage sur l'histoire de la marque. Si l'intention et la vision d'une beauté à faible impact, responsable et durable est présente, alors les ingrédients, les formulations et l'impact radical suivent".
Broadfield note que les consommat·eurs·rices de produits de beauté individuels auront leur propre opinion sur ce qu'ils·elles peuvent et ne peuvent pas accepter sur le spectre durable et responsable. "Si vous essayez toujours de savoir où vous vous situez, je pose les questions suivantes avant de choisir une nouvelle marque pour SUST", explique Broadfield, qui encourage les consommat·eurs·rices à faire de même : la chaîne d'approvisionnement en ingrédients est-elle transparente ? Chaque ingrédient d'origine agricole est-il traçable ? Des ingrédients synthétiques sont-ils utilisés et peut-on confirmer qu'ils ne nuisent en aucune façon à la nature ? Broadfield aborde également l'agriculture durable, la rémunération équitable des agriculteurs et les émissions de carbone. "Si les marques sont fières d'expédier des ingrédients du monde entier mais n'ont pas pensé à la compensation des émissions de carbone, il est tout à fait juste de leur demander pourquoi", ajoute Broadfield. Elle dit qu'il ne s'agit en aucun cas de honte. "Certaines marques n'auront pas pensé à chacun de ces aspects, mais elles peuvent facilement apporter des modifications qui augmenteront encore leur impact positif et réduiront les aspects négatifs".
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Comment rendre votre routine beauté écologique ?

Alors que la majorité de la responsabilité du changement climatique repose sur les épaules des grandes marques, Houghton suggère de penser au-delà des produits et de considérer nos propres routines et rituels, en particulier la façon dont ils peuvent être condensés. "Cela peut se faire par le biais de formules hybrides, qui répondent à de multiples besoins en un seul, ou de produits pro-bactéries, qui s'appuient sur la capacité naturelle de la peau à se rajeunir", explique Houghton. Des marques comme Gallinée et Mother Dirt mettent l'accent sur des probiotiques ou des "bonnes bactéries" pour lutter contre les problèmes de peau sèche et acnéique, plutôt que sur des ingrédients à base de plantes.
Bien qu'il ne s'agisse pas d'une solution miracle, Olioso estime que l'achat local peut contribuer à réduire les émissions de carbone et donc le changement climatique. Les Happycuriennes, une marque française du sud-ouest, sélectionne un maximum de fleurs et plantes maritimes locales ainsi que de produits provenant de France pour fabriquer des soins cosmétiques bons pour notre peau et pour la planète. Avec un objectif de slow-beauty et de beauté minimaliste, la marque est aussi engagée dans une démarche de zero-déchets en collectant et recyclant les emballages de ses produits. Au Royaume-Uni, Haeckels - fondée par Dom Bridges, un gardien de plage et passionné de la côte - récolte des algues hydratantes antibactériennes sur les plages de Margate pour les utiliser dans des produits de soins de la peau faits à la main comme des nettoyants et des sérums, aux côtés d'ingrédients que nous connaissons et aimons tou·s·tes, comme des acides exfoliants et des vitamines essentielles. Les produits sont emballés de manière à minimiser les effets négatifs sur l'environnement, avec des bouteilles faites d'algues biodégradables au lieu de plastique, des emballages extérieurs fabriqués à partir de champignons et des bougeoirs qui peuvent être réutilisés comme verres à eau.
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Houghton cite également la "beauté circulaire" comme une option. Ce procédé utilise des ressources inutilisées, "par exemple le marc de café ou le marc de pomme", explique Houghton, "car ces ingrédients deviendraient normalement des déchets". Des marques comme MONTAMONTA, UpCircle et Prescription Lab réutilisent ces déchets pour les utiliser dans les soins de la peau, comme les gommages et les nettoyants. C'est peut-être un peu difficile pour les produits de soins de la peau, mais Olioso affirme que les alternatives solides sont un excellent choix si les emballages en plastique et les déchets d'eau vous préoccupent. "Certains produits cosmétiques solides tels que le shampoing, l'après-shampoing et le déodorant sont intéressants lorsqu'il s'agit d'économiser les déchets plastiques", dit-elle, "mais je pense que nous devons nous y habituer". Lamazuna et Faith In Nature font partie d'une poignée de marques qui offrent des soins capillaires et/ou de la peau solides.
Il est clair que l'industrie de la beauté joue un rôle dans le gigantesque puzzle du changement climatique, mais tout ne se fera pas du jour au lendemain. Selon Charles, il est important de faire pression sur les marques de beauté et de poser de grandes questions sur leurs pratiques afin que le message remonte le long de la chaîne d'approvisionnement. En outre, modifier notre façon de consommer les produits de beauté et investir dans des entreprises pionnières dont la durabilité est au centre peut faire une différence, aussi petite soit-elle. Mais finalement, Charles dit que la responsabilité ne doit pas être placée uniquement sur le·la consommat·eur·rice. "Si on ne vous offre pas d'information, on ne vous offre pas de choix", conclut Charles. "C'est à l'industrie et au gouvernement de définir les politiques. Il s'agit d'un travail d'équipe".

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