“Burn-out racial” : l’épuisement de la communauté noire face au racisme

Photo par Tino Chiwirro.
"Je suis fatiguée", dis-je avec un gros soupir après que mon partenaire m'a demandé comment ça allait. Nous sommes quelques semaines après l'interview choc du prince Harry et de Meghan Markle avec Oprah, la mort de Sarah Everard - qui a vu des milliers de jeunes femmes protester contre les violences policières au Royaume-Uni -, la loi "Séparatisme" interdisant entre autres les mères voilées d'accompagner les enfants en sorties scolaires en France et les attaques contre la communauté asiatique en Amérique.
Je dis que je suis fatiguée car, au milieu du chaos, je ressens de la tension, de l'épuisement et de la fatigue après avoir lu d'innombrables gros titres et entendu des commentat·eur·rice·s nier continuellement l'existence du racisme. Je suis fatiguée parce que les Noir·e·s protestent et s'expriment sur les violences policières en France, au Royaume-Uni, aux États-Unis et d'en bien d'autres pays depuis des années, et que les gens ne s'en aperçoivent que maintenant. Je suis fatiguée parce que, après tant d'années passées à parler des peurs que nous avons en tant que femmes noires, on nous rappelle, une fois de plus, que nos voix ne comptent pas.
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Je dis que je suis fatiguée car, au milieu du chaos, je ressens de la tension, de l'épuisement et de la fatigue après avoir lu d'innombrables gros titres et entendu des commentat·eur·rice·s nier continuellement l'existence du racisme.

Non seulement la communauté noire sort tout juste d'une année 2020 traumatisante, mais elle doit aussi en subir les conséquences en 2021. Demandez à n'importe quelle personne noire comment elle se sent et il y a de fortes chances qu'elle réponde elle aussi "Je suis fatigué·e". Nous sommes fatigué·e·s de ne pas nous sentir en sécurité. Nous sommes fatigué·e·s de voir des Noir·e·s se faire assassiner par des policiers qui ne sont jamais tenus pour responsables. Nous sommes fatigué·e·s de voir que les gens n'examinent pas les causes profondes de la colère. Nous sommes fatigué·e·s que les gens regardent ailleurs et vivent dans une bulle en raison de leurs privilèges. Nous sommes fatigué·e·s d'aller au travail tous les jours et d'être traité·e·s différemment. Nous sommes fatigué·e·s de nous entendre dire que nous sommes fort·e·s alors que nos sentiments sont ignorés. Nous sommes fatigué·e·s du racisme et de la douleur, des traumatismes et des problèmes de santé qui en découlent. Nous sommes fatigué·e·s du fait que la vie des Noir·e·s ne compte pas.
Il n'est donc pas surprenant que les personnes noires soient victimes de racial burnout ou autrement dit de burn-out racial. Cette situation a été décrite comme un état d'épuisement et d'apathie généralisé qui résulte, en partie, de l'incapacité et/ou de la réticence prolongée du monde à modifier fondamentalement les conditions de l'injustice raciale. Le burn-out signale ce que le sociologue Michael Omi a appelé "l'épuisement relatif du paradigme traditionnel des droits civils".
Deone Payne-James, conseillère, psychothérapeute et membre de la British Association for Counselling and Psychotherapy, décrit le burn-out racial comme "une combinaison de burn-out, défini comme une réponse prolongée au stress chronique et aux facteurs de stress systématiques".
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Elle poursuit : "Quand on parle des femmes noires en particulier, on parle de fatigue. Il est parfois difficile de mettre le doigt dessus car cela est parfois réfuté puisque c'est difficile à expliquer".

Quand on parle des femmes noires en particulier, on parle de fatigue. Il est parfois difficile de mettre le doigt dessus car cela est parfois réfuté puisque c'est difficile à expliquer.

deone payne-james
Je ne suis pas la seule à me sentir partagée entre la fatigue et la colère. Kelsea Delatango, chercheuse en politique de la jeunesse et militante à Londres, ressent la même chose. "Je suis dans un état constant de burn-out racial depuis l'été dernier", dit-elle. "À tel point que je peux à peine aligner une phrase sur Sarah Everard ou sur tout ce qui concerne l'injustice sociale".
La pression pour continuer à lutter contre le racisme, dit-elle à Refinery29, a fait des ravages. "Je me mets en colère parce qu'il m'est impossible de ne pas dire quelque chose. Mais le bilan est si lourd que j'ai du mal à rester calme, posée et articulée. Alors même si je sens ma santé mentale, ma stabilité et mon bien-être se dissoudre, se protéger contre les représailles du simple fait d'essayer d'exister est vraiment difficile".

Je me mets en colère parce qu'il m'est impossible de ne pas dire quelque chose. Mais le bilan est si lourd que j'ai du mal à rester calme, posée et articulée.

Kelsea
Elle poursuit : "Voir des groupes maintenant ébranler la police m'inquiète aussi sur la stratégie policière en général, car nous savons que lorsque ce moment s'estompera, la police recommencera à se mettre à dos nos communautés noires".
Paris Williams, 22 ans, originaire de Londres, raconte que le niveau de traumatisme racial qu'elle subit la fait pleurer. "Le plus fatiguant, c'est de raconter vos expériences de racisme et que les gens fassent des blagues la minute suivante et s'attendent à ce que vous alliez bien. Mais non, je ne vais pas bien. Je viens de vous raconter mon traumatisme racial".
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Les événements récents n'ont fait qu'empirer la situation. "Nous sommes constamment confrontés à la fragilité blanche, puis on attend de nous qu'on explique pourquoi tout était un problème", poursuit Paris. "Il y a bien plus que la race pour moi et personne ne demande jamais s'il peut discuter de ces choses avec moi. Je finis par pleurer 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, et par me sentir faible parce que les gens en débattent toujours. Cela aggrave mon TDAH".

Le plus fatiguant, c'est de raconter vos expériences de racisme et que les gens fassent des blagues la minute suivante et s'attendent à ce que vous alliez bien.

paris
Aux États-Unis, les sentiments se reflètent. Sydney Clarke, 23 ans, originaire de Brooklyn, explique que le thème du burn-out racial alimente son épuisement. "C'est ahurissant que les Noirs doivent se battre pour le respect, que nous devons défendre notre existence et pourtant, pour tant de gens, nos raisons de vouloir l'égalité des droits n'ont aucun sens".
"Nous en sommes arrivés à un point où je ne veux plus entendre parler de l'été dernier. Je ne veux pas entendre parler d'une autre personne noire qui a perdu la vie, car c'est un sentiment très lourd. C'est un challenge d'imaginer ce que nos ancêtres penseraient de nous maintenant avec le travail que nous avons fait et le travail qu'il nous reste à faire pour notre communauté, pour le travail que les Blancs, les institutions gouvernementales et éducatives doivent encore accomplir".

Je n'oublierai jamais le moment où Ahmaud Arbery a été abattu, je me suis assise dans ma salle de bains et j'ai pleuré. Je ne m'attendais pas à ressentir quoi que ce soit à propos de cet incident, mais je me suis assise et j'ai pleuré parce que je savais que cela aurait pu être mon partenaire, mes cousins, mon père, même. Les personnes blanches n'ont jamais à ressentir cela.

Sydney
"Je n'oublierai jamais le moment où Ahmaud Arbery a été abattu, je me suis assise dans ma salle de bains et j'ai pleuré. Je ne m'attendais pas à ressentir quoi que ce soit à propos de cet incident, mais je me suis assise et j'ai pleuré parce que je savais que cela aurait pu être mon partenaire, mes cousins, mon père, même. Les personnes blanches n'ont jamais à ressentir cela".
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"2020 a été si éprouvante pour moi que mon médecin m'a fait arrêter trois mois au travail", me raconte Laurise McMillian, rédactrice de la stratégie de contenu des articles Unbothered de R29. "À l'époque, je couvrais George Floyd. J'ai fait une grosse dépression".
L'année 2021 n'est pas différente. Jayde Powell, 28 ans, spécialiste des réseaux sociaux à Atlanta, dit se sentir très impuissante. "Une bitch est fatiguée", lance-t-elle. "Récemment, les attaques contre la communauté AAPI (Asian American and Pacific Islander, les Américains d'origine asiatique et des îles du Pacifique) m'ont beaucoup touchée, d'autant plus que l'événement le plus récent s'est produit dans ma ville. C'est écœurant".
Elle poursuit : "J'ai particulièrement détesté bon nombre des conversations auxquelles j'ai assisté, qui tentaient de mettre en opposition les Américains asiatiques et les Noirs Américains. Je ne suis pas idiote. Le problème était, est et sera toujours la suprématie blanche. Je suis fatiguée d'entendre parler de fusillades de masse. Je suis fatiguée de voir des gens mourir".

Le problème était, est et sera toujours la suprématie blanche. Je suis fatiguée d'entendre parler de fusillades de masse. Je suis fatiguée de voir des gens mourir.

Jayde
Cela a provoqué de graves sautes d'humeur chez Jayde. "Certains jours, je vais bien, puis je suis de nouveau bouleversée. C'est un cycle permanent de frustration mais, en général, je me sens très reconnaissante d'être en vie et d'avoir les ressources et les outils dont j'ai besoin pour aller bien", ajoute-t-elle en ajoutant qu'elle suit maintenant une thérapie pour l'aider à s'en sortir.
"La thérapie m'a permis d'apprendre à gérer mon anxiété et ma paranoïa", poursuit-elle. "Je vis seule, donc au moment des émeutes, j'étais convaincue qu'un policier allait défoncer ma porte et envahir mon domicile".
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Le burn-out racial est différent du burn-out, explique Payne-James, ce dernier étant souvent lié au fait de passer un moment difficile au travail. "Mais personne ne parle de l'épuisement racial à moins d'être un activiste", dit-elle. "Pourtant, nous [les Noirs] sommes confrontés à ce problème tous les jours et je n'ai encore jamais rencontré de personne noire qui ne soit pas profondément consciente de sa race. Les choses sont ce qu'elles sont : de l'épuisement".

Je n'ai encore jamais rencontré de personne noire qui ne soit pas profondément consciente de sa race. Les choses sont ce qu'elles sont : de l'épuisement.

Deone Payne-James
Payne-James explique que les femmes noires sont particulièrement sujettes aux macro et micro-agressions, à l'insensibilité raciale et qu'on leur demande de prouver le racisme, ce qui conduit souvent au burn-out car les expériences et les sentiments des personnes noires sont réfutés. Ces éléments peuvent avoir un impact négatif sur votre santé mentale et physique. "Cela alerte nos réponses primaires au stress, et nous met en mode fuite ou combat", poursuit Payne-James. "Lorsque vous êtes constamment en état d'alerte, cela peut entraîner toutes sortes de problèmes de santé".
Elle recommande de suivre une thérapie et de prendre soin de soi. "Il s'agit de reconnaître et de trouver un espace où l'on est validé, entendu et compris", ajoute Payne-James. "Trop souvent, nous nous façonnons, changeons et nous adaptons, car c'est la seule façon de nous intégrer. Mais nous ne sommes pas là pour éduquer et être responsables de cela, surtout quand Google existe".

Trop souvent, nous nous façonnons, changeons et nous adaptons, car c'est la seule façon de nous intégrer. Mais nous ne sommes pas là pour éduquer et être responsables de cela, surtout quand Google existe.

Deone Payne-James
Elle poursuit : "Nous devons nous protéger et nous ne pouvons pas être ceux qui assument cela. C'est trop douloureux pour nous de continuer à éduquer les gens. Ce sont eux qui doivent faire le travail".
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Payne-James recommande également de prendre soin de soi en mangeant et en dormant bien, et en s'immergeant dans la nature. "Pouvez-vous prendre du temps pour vous ? Pouvez-vous aller dans votre communauté et trouver un havre de paix pour vous-même ? Vous êtes celui qui détient les clés et il est important de trouver ces environnements sûrs", dit-elle, notant que parfois nous ne choisissons pas l'exposition. "Il s'agit de reconnaître les limites et ce à quoi on est confronté. L'idée que les choses seraient différentes parce que les gens mettent des carrés noirs sur les réseaux sociaux, que les entreprises publient des directives - ce ne sont que des paroles en l'air. C'est une réponse réactive, il n'y a pas de travail effectué".

L'idée que les choses seraient différentes parce que les gens mettent des carrés noirs sur les réseaux sociaux, que les entreprises publient des directives - ce ne sont que des paroles en l'air. C'est une réponse réactive, il n'y a pas de travail effectué.

Deone Payne-James
Plutôt que de retenir leur colère, les femmes noires ont besoin d'une communauté. "Les femmes doivent se réunir pour célébrer leur enfance, leurs familles, leurs espoirs et leurs rêves, leurs challenges. Tout n'est pas forcément lié à la race", conclut-elle. "Nous devons écouter nos soupirs et nous en servir comme d'une incitation à savoir que nous avons besoin d'être entourés de personnes partageant les mêmes idées pour nous connecter et nous ressourcer. Nous devons être capables de nous permettre de pleurer et de nous permettre d'être vulnérables".
Deone Payne-James est conseillère et psychothérapeute intégrative. Elle est membre du Black, African and Asian Therapy Network et de la British Association for Counselling and Psychotherapy.

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