Le traumatisme noir au cinéma : oui, mais pas que !

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Ah, les films d’horreur ! Ils ont le pouvoir de nous faire sursauter, de nous garder éveillés, et quand ils sont vraiment bons, ils peuvent nous donner la chair de poule rien que d’y penser.
Malheureusement, il existe un autre symptôme longtemps représentatif du genre – les personnes de couleurs ne sont que rarement représentées, et quand elles le sont, elles meurent dans les premières minutes du film.
Il s’agit d’un cliché dont s’est longtemps amusé la communauté noire. « Reste à l’intérieur petit ! C’est toi qui vas y passer en premier, c’est sûr ! » C’est drôle et prévisible, non ? Laissez-moi un instant jouer les trouble-fêtes : la réalité est qu’on a longtemps souscrit à l’idéologie que les personnes de couleur n’ont pas leur place dans les fictions d’horreur. On n’y est pas à notre place et si par malheur, on décidait de s’y aventurer : on mourrait, on serait ridiculisé ou même caricaturé à la première occasion. Il suffit de creuser un peu l’aspect psychologique pour y trouver quelque chose d'encore plus sombre. Il est important de considérer le lien possible avec le traumatisme vécu, les expériences propres à la race — comme l’esclavage, la pauvreté et la violence sur lesquelles Hollywood a longtemps préféré capitaliser – qui sont bien assez terrifiantes, alors pas besoin de films d’horreur. On nous a assigné un scénario et le cinéma s’attend à ce que nous nous y tenions. Pour ma part, je trouve ça bien plus terrifiant qu’une ombre menaçante de l’autre côté d'un rideau de douche.
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Alors jusqu’où va-t-on aller comme ça ? Moonlight, le drame de Barry Jenkins, qui a reçu le prix du meilleur film, a marqué un tournant dans le monde du cinéma, offrant une exploration de la masculinité jamais vue auparavant. Mais c’est Jordan Peele qui a vraiment changé la donne, c’est indéniable. Son film Get Out, qui a été primé aux Oscars, explore l’expérience des Noirs d’une manière que les gros blockbusters n’avaient jamais envisagé en dehors des drames historiques habituels. Mais jusqu’où a-t-il repoussé les frontières ? Dans la famille des films d’horreur, la suite de Get Out, Us, sortie en 2019 et avec Lupita N’yongo, a fait au scénario habituel « les noirs meurent et les blancs survivent » un énorme pied de nez. On attend cette année la sortie de Ma, un nouveau film d’horreur du réalisateur de la Couleur des sentiments, Tate Taylor. Il s’associe de nouveau à l’actrice Octvia Spencer, qui incarne Su Ann, une sinistre femme qui invite un groupe d’adolescents du lycée de quartier à une fête dans son sous-sol.

Je ne pense pas que ce soit une coïncidence si de nombreux acteurs noirs se sont fait un nom dans le cinéma grâce à des films qui suivent un récit stéréotypé de l'histoire des Noirs.

Ce changement de registre n’est pas pour déplaire à Spencer. Mis à part son rôle dans les Figures de l'ombre — où elle incarne l’une des trois femmes qui ont participé (dans l’ombre) au lancement en orbite de l’astronaute John Glenn — on la connait surtout pour sa performance dans le film « la Couleur des sentiments ». « Ce qu’ils veulent voir, c’est l'archétype d’une mignonne femme bien en chair au joli sourire. C’est la nourrice, ou la femme exubérante, » a confié Octavia à Dev Patel dans une interview, en 2016. « Après avoir fait la Couleur des sentiments, j’étais très enthousiaste à l’idée des rôles qu’on allait me proposer, mais 90 % étaient des rôles de domestiques. C’est là que je me suis dit, je viens d’incarner le meilleur rôle de domestique jamais écrit. Cela ne pose pas de problème d’incarner une domestique, mais une fois ça suffit – malheureusement ça ne s’est jamais arrêté. »
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Elle est l’une des nombreuses femmes noires qui sont continuellement cataloguées dans un même type de rôle, se limitant souvent à ce que l’on associe habituellement à l’histoire noire : le traumatisme, la souffrance et la dépendance. Ma est beaucoup plus complexe. Bien que la bande-annonce laisse entrevoir des motivations plus ou moins raciales, rien n’annonce que ce soit l’intrigue principale du film. Ceci dit, le fait que mon premier réflexe soit de faire cette présomption, en voyant un personnage principal Noir et un casting principalement Blanc, en dit long sur ce que j’en suis venue à attendre du cinéma moderne : pas grand-chose apparemment.
Je ne pense pas que ce soit une coïncidence si de nombreux acteurs afro-américains se sont fait un nom dans le cinéma grâce à des films qui suivent un récit stéréotypé de l'histoire des Noirs. Si l’on revient en 2010, on se rappellera que Mo'Nique a obtenu l’Oscar du meilleur acteur de second rôle dans Precious. Deux ans plus tard, c'était au tour de Octavia Spencer de recevoir ce même prix pour son incarnation de Minny dans la Couleur des sentiments. Ensuite, Nyong'o a été récompensée pour son rôle, qui a propulsé sa carrière, dans 12 Years a Slave. La tendance semble se confirmer au fil des années, avec Viola Davis qui a décroché un Academy Award de la meilleure actrice de second rôle après son apparition dans Fences en 2017. Cette année, le prix a été attribué à Regina King pour sa performance exceptionnelle dans si Beale Street pouvait parler. Vous voyez le dénominateur commun ?
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Il est tout aussi important de relayer des histoires de personnages noirs, de montrer les succès, l'inspiration et des célébrations de notre communauté, que des récits douloureux qu'il est parfois plus difficile d’aborder hors écran.

Ces films retraçant le vécu des personnes afro-américaines — parmi les plus plébiscités ces dernières années — trouvent leurs racines dans une histoire douloureuse. Cela n’enlève rien au fait que ces films soient exceptionnels. Ils apportent une attention bien méritée à la fois aux talents qui y jouent et aux histoires, autrement négligées par les personnes qui ne sont pas familières avec cette réalité inconfortable qui est la nôtre. Mais cela peut également donner l’impression que le traumatisme des personnes de couleur continue d’être, si ce n’est une simple tendance, un genre qui refait surface de manière calculée pour récolter les applaudissements de l’Académie, majoritairement Blancs.
Cela fait beaucoup à digérer, et cela peut être difficile à exprimer. En ce qui me concerne, j’ai dû m’arrêter à si Beale Street pouvait parler. J’ai été touchée par la romance au cœur de l’adaptation que nous propose Barry Jenkins du roman de James Baldwin et dévastée par les préjugée raciaux et l’injustice qui ont gravité autour du film. C’était poignant, puissant et cela m’a beaucoup touchée. Je dois encore voir les films qui ont fait le buzz cette année BlacKkKlansman : j’ai infiltré le Ku Klux Klan et Green Book : sur les routes sud. Je ne l’ai pas encore fait pour la simple et bonne raison que je ne me sentais pas prête émotionnellement à absorber ou à revivre ces douloureuses histoires qui me sont tant familières. Le simple fait d’écrire sur ce sujet me fait me sentir coupable, car j’ai l’impression que prendre la place d’autres histoires plus importantes qu’il faudrait relayer.
Heureusement, il existe d'excellents films qui viennent casser cette tendance et grâce à eux, on commence à réaliser que la culture afro-américaine est bien plus riche que l’expérience que l’on nous propose à l’écran. Il suffit de regarder le succès qu’ont connu Black Panther et Girls Trip. Les films où l’on voit des personnages noirs, qui ne se contentent pas de parler des difficultés raciales, commencent à se faire une place. Mais nous sommes encore loin de surpasser ni d’égaler les films centrés sur le traumatisme. Et il est tout aussi essentiel de voir des histoires relayant les succès, l'inspiration et les célébrations de notre communauté, que des récits douloureux qu'il est parfois plus difficile d’aborder hors écran.
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