Sommes-nous tou·te·s complices du “privilège blanc” ?

Artwork by Anna Jay.
Le white privilege (privilège blanc) est un terme provenant des Etats-Unis qui fait actuellement débat en France. Ceux et celles qui l'utilise définissent cette notion par le fait qu'être blanc offre involontairement des bénéfices dans nos sociétés. Alors que pour d'autres, utiliser ce terme accentuerait la culpabilité chez une personne blanche tout en alimentant une vision raciale. Au vu aussi des différences de l'histoire de chaque pays, certaines personnes préfèrent remplacer le mot privilège par "idéologie" ou "droit". Cet article se rapporte à la situation au Royaume-Uni face au racisme et aux discriminations des personnes de couleurs afin de mieux comprendre la notion de privilège blanc.
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La pandémie mondiale semble avoir été presque oubliée aux informations lorsque Layla Saad et moi avons parlé pour la première fois. "Les Blancs ne sont pas habitués à se considérer comme Blancs", déclare Saad, l'auteure du livre Me and White Supremacy. "De par ma propre expérience, j'ai été très consciente d'être une personne noire dès mon plus jeune âge parce que, lorsque vous ne faites pas partie de la culture dominante, vous êtes toujours l'autre. Et donc, vous êtes conscient de ce qui vous empêche d'être considéré comme 'normal' au même titre que les autres".
"Le privilège blanc", ajoute-t-elle, "signifie que vous n'avez pas à vous considérer comme blanc. Vous vous considérez simplement comme une personne".
Depuis quelques années, Saad parvient à faire réfléchir les femmes blanches - les féministes blanches - du monde entier sur des questions importantes. En réponse à un essai qu'elle a écrit, intitulé "J'ai besoin de parler de la suprématie blanche aux femmes blanches spirituelles", elle a lancé un challenge de 28 jours sur Instagram. L'article est devenu viral mais aussi bon que cela puisse paraître, Saad a dû constamment faire face aux questions des femmes blanches qui essayaient de mieux la comprendre.
Ainsi, pendant 28 jours, le challenge consistait à recueillir leurs propres réactions : qu'ont-elles appris sur elles-mêmes ? Qu'est-ce que la suprématie blanche et comment se manifeste-t-elle dans la vie quotidienne ? En outre, qui choisit de détourner le regard des effets de la suprématie blanche et de leur rôle dans celle-ci et, surtout, pourquoi ?
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Les Blancs ne sont pas habitués à se considérer comme Blancs. De par ma propre expérience, j'ai été très consciente d'être une personne noire dès mon plus jeune âge parce que, lorsque vous ne faites pas partie de la culture dominante, vous êtes toujours l'autre.

Layla Saad
On peut dire que la crise mondiale qui a suivi a rendu cette question d'autant plus pertinente. "Les gens aiment dire que le coronavirus ne fait aucune distinction de couleur, de classe ou de pays, que la maladie COVID-19 est indifférente et qu'elle infectera n'importe qui", a écrit Charles M. Blow pour le New York Times au début du mois d'avril. "En théorie, c'est vrai. Mais, en pratique, dans le monde réel, ce virus se comporte comme les autres, en ciblant les plus faibles de la société comme un missile. Et cela se produit non pas parce qu'il les préfère, mais parce qu'ils sont plus exposés, plus fragiles et plus malades".
En réalité, la COVID-19 a mis à nu non seulement les hiérarchies de santé, mais aussi les privilèges raciaux et de classe. Le taux de mortalité des communautés noires, asiatiques et des minorités ethniques au Royaume-Uni est "plus de deux fois supérieur à celui des blancs", a révélé ce mois-ci une analyse de l'Institut for Fiscal Studies. Au début du mois de mai, le Intensive Care National Audit and Research Centre a indiqué que 33 % des patients gravement malades atteints de la COVID-19 étaient issus de minorités, alors qu'ils représentent 19 % de la population totale du Royaume-Uni - un chiffre qui est resté constant depuis mars. Entre-temps, une analyse de Sky News a révélé que 70 % des professionnels de santé de première ligne qui sont morts du coronavirus sont issus d'une minorité.
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Aux États-Unis, la situation est tout aussi abominable : le taux de mortalité des Noir·es américain·nes est 2,4 fois plus élevé que celui des Blanc·hes américain·nes. L'inégalité raciale - couplée à une "culture de complicité assimilable à des lynchages" autour de la violence noire, exposée par la fusillade mortelle d'Ahmaud Arbery en février - fait des victimes. De plus en plus, les problèmes institutionnels systémiques qui permettent à l'inégalité de se développer deviennent plus difficiles à ignorer pour ceux et celles qui détiennent le pouvoir.
Il y a des conversations tout aussi cruciales à avoir sur le terrain. "Le coronavirus est un désastre pour le féminisme", a déclaré The Atlantic en mars dernier, notant que les pandémies - qui exposent également les inégalités à la maison et dans le travail des femmes - ont "des effets durables sur l'inégalité des sexes". Nous savons, bien sûr, que toute inégalité entre les sexes affectera plus durement les femmes de communautés noires, asiatiques et des minorités ethniques. Et le féminisme blanc problématique et incontrôlé rend la chose encore plus difficile.
Bien que les Blanc·hes s'intéressent régulièrement à des questions telles que la couleur de peau, la classe sociale et le sexe, ils ne prennent guère de mesures concrètes. Il est rare que les Blanc·hes, dont je fais partie, analysent leur propre complicité et activité au sein du système raciste que nous côtoyons tou·tes. Le fardeau émotionnel de la lutte pour être traité·e sur un pied d'égalité est principalement laissé à ceux et celles qui sont déjà privé·es de leurs droits par ce système.
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La COVID-19 a mis à nu non seulement les hiérarchies de santé, mais aussi les privilèges raciaux et de classe. Le taux de mortalité des communautés noires, asiatiques et des minorités ethniques au Royaume-Uni est plus de deux fois supérieur à celui des blancs.

Si davantage de personnes s'engagent et apprennent à mieux connaître les dynamiques raciales, rares sont celles qui remettent en cause les idées et les structures internalisées dont nous faisons partie, explique Saad. La suprématie blanche est une chose dont nous faisons tou·tes partie - elle n'est pas limitée aux radicaux de droite et aux néo-nazis. Des auteur·es et des penseurs comme Saad et Mikki Kendall, auteure du livre récemment publié, Hood Feminism : Notes From The Women That A Movement Forgot, affirment très clairement que ceci doit changer. Il est temps pour nous - femmes blanches - de nous mobiliser.
"J'ai entretenu des discussions sur Twitter et lors d'événements féministes avant d'écrire mon livre", m'explique Kendall, "Et j'aimerais pouvoir revenir en arrière aujourd'hui, les enregistrer et ensuite montrer comment certaines de ces femmes ont essayé de m'expliquer qu'elles n'étaient pas fautives. Il était impossible qu'elles fassent partie du problème, car elles sont féministes".
"Si j'avais su alors ce que je sais maintenant, j'aurais fait une collection de ces propos répétitifs", ajoute-t-elle. "C'était comme si les hommes étaient critiqués pour leur sexisme - ils ont toujours des propos similaires en réserve pour montrer leur innocence dans ce problème systématique. Il en a été de même pour les féministes. Et ils pensaient tous qu'ils disaient quelque chose de nouveau".
En 2015, Alli Kirkham a publié une bande dessinée intitulée How White Feminism™ Can Look Just Like Sexism qui articule parfaitement ce phénomène : malgré toutes leurs protestations selon lesquelles les hommes doivent soutenir le mouvement féministe, que nous devrions raconter nos propres histoires comme bon nous semble, que les hommes devraient se sentir mal à l'aise pour une fois, les féministes blanches réagissent souvent exactement de la même manière aux discussions raciales.
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Il n'est pas confortable d'admettre que vous êtes en sécurité parce que quelqu'un d'autre ne l'est pas, et que nous (je) bénéficions de l'oppression structurelle d'une manière très réelle. Comme le dit Saad, le travail antiraciste est inconfortable, mais ce malaise est insignifiant comparé aux dommages qui viennent de l'inaction. Ces conversations entre femmes blanches, féministes blanches - moi, peut-être vous - sont attendues depuis longtemps et elles n'ont jamais été aussi urgentes.
"Il y a quelques gestes quotidiens que les Blancs font qui ressemblent à un comportement normal, mais qui proviennent en fait du privilège d'être blanc et d'une préférence sociale pour la couleur de la peau blanche, alias le White-Centring", explique Saad.
Le "White-Centring" signifie que les Blancs pensent être au centre de tout. On m'interroge si souvent sur ce travail, et une question qu'on me pose sans cesse est : comment les blancs peuvent-ils se rendre compte à quel point ce travail est inconfortable", poursuit-elle. "Et je réponds : "Oui, c'est un travail inconfortable. Mais le fait est que les Blancs se concentrent tellement sur leur rôle dans ces problèmes sociaux qu'ils ne réalisent même pas à quel point il est inconfortable pour les personnes de couleur d'être touchées par le racisme et d'en souffrir. Et ces deux sentiments ne sont pas égaux".
Au cours de notre conversation - et en écrivant cet article - je suis douloureusement consciente que je fais la même chose. Je peux voir l'ampleur du travail que je dois accomplir. Tous ceux et celles qui posent ces questions pourraient croire qu'ils le font avec les meilleures intentions, mais c'est bien là le problème. Si vous pensez à vous, vous ne pensez pas à la véritable raison qui vous pousse à assumer cette responsabilité et à vous attaquer à votre propre complicité avec la suprématie blanche, qui est de rendre la vie meilleure pour ceux et celles qui sont touché·es par les systèmes dont vous tirez profit.
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Il n'est pas confortable d'admettre que vous êtes en sécurité parce que quelqu'un d'autre ne l'est pas, et que nous bénéficions d'une oppression structurelle de manière très réelle.

"Je pense qu'il y a aussi une incompréhension autour de ce qu'est le privilège blanc parce que les gens entendent le mot "privilège" et se sentent immédiatement offensé·es", ajoute Saad. "Parce-que, à bien des égards, ils ne vivent pas une vie privilégiée. Ils appartiennent peut-être à la communauté LGBTQ+, ou bien ils ont grandi dans des zones défavorisées, ou encore ce sont des femmes ou des handicapés".
"Et ces identités viennent avec leurs propres expériences d'oppression et de marginalisation. Mais ce qu'il faut comprendre avec le privilège blanc en particulier, c'est que les difficultés, l'oppression ou la marginalisation que vous avez vécues n'ont rien à voir avec votre couleur de peau". 
Les pensées que nous devons essayer de changer sont profondément intégrées dans nos vies. Nous devons travailler à nous éduquer. Nous devons apprendre où nous devons vraiment dépenser notre argent. Et comment nous pouvons effectivement demander des comptes aux politiciens. Les femmes blanches doivent abolir non seulement le système, mais aussi les idées que nous avons par conséquent acceptées toute notre vie.  
"Ce n'est pas une action, ce n'est pas une liste de contrôle, ce ne sont pas des choses que vous faites pour prouver au monde que vous êtes une bonne personne ou que vous n'êtes pas raciste", affirme fermement Saad. "C'est un mode de vie, une façon de se considérer comme faisant partie de ce monde. Les Blancs doivent s'engager auprès des gens tous les jours, car cet engagement n'est pas une sorte de projet que l'on fait à côté".
"Et ce que je veux vraiment que les gens comprennent, c'est qu'il ne s'agit pas d'une chose unique, mais d'un travail de toute une vie. La suprématie des Blancs est un système et elle a eu un impact sur les gens de couleur depuis toujours. Il ne s'agit donc pas de le diminuer ou de le surmonter en l'appelant une chose unique ou une simple série d'actions que vous faites, mais en pratiquant vous-même l'antiracisme tous les jours".
Il est facile de regarder l'actualité et d'éprouver de l'horreur face aux abus, à la violence et aux inégalités profondes et mortelles dans le monde. Il est plus difficile d'admettre que nous sommes complices. Mais il ne fait aucun doute que le moment est venu de réagir.

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