Non, vous n’avez pas à écrire de livre pendant le confinement

Photographed by Eylul Aslan
Si le confinement était une femme, elle serait une jeune professionnelle de classe moyenne avec environ 300 000 followers sur Instagram. Elle posterait sur le fait d'avoir enfin écrit ce roman qui lui trotte dans la tête depuis l'âge de 19 ans mais aussi sur la planification du tournant de sa carrière - du marketing au blog de voyage. Ou encore sur le fait de se mettre réellement à la méditation, de subir une transformation spirituelle complète, d'apprendre l'italien et de peaufiner sa recette de banana bread, tout en apprenant à tenir en position de planche pour préparer son summer body de fin de confinement.
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Vous la visualisez ? Sur chaque photo, elle sourit. De temps en temps, elle poste une photo d'elle-même en train de se régaler sur une plage déserte ou au sommet d'une montagne inexplicablement photogénique.  
Tout autour d'elle a été optimisé, mais ça ne suffit pas. Elle pourrait toujours faire plus. Le processus de perfection est l'œuvre de sa vie. Elle ne fait pas la grasse matinée et elle se donne à fond pour faire une heure d'exercice en plein air. La conformité est son état constant.
Dans une légende sous une photo d'elle regardant un coucher de soleil en Inde en vacances avec son petit ami l'année dernière, elle note que William Shakespeare et Isaac Newton ont fait certains de leurs meilleurs travaux alors que la peste faisait des ravages dans toute l'Angleterre dans les années 1600.

Partout où nous regardons, on nous encourage à optimiser une pandémie mondiale. À l'utiliser comme une opportunité - non pas pour pleurer la perte insensée de vies, de nos libertés et, même temporairement, de notre avenir, mais pour s'améliorer. 

Ça n'est donc pas surprenant que partout où nous regardons, nous soyons encouragé·es à optimiser une pandémie mondiale. L'utiliser comme une opportunité - non pas pour pleurer la perte insensée de vies, de nos libertés et, même temporairement, de notre avenir, mais pour s'améliorer. Même nos vêtements loungewear ont soi-disant besoin d'être améliorés, si j'en crois les innombrables emails que je reçois.
Ce matin encore, une amie en congé qui présente actuellement de graves symptômes du Covid-19, tels que maux de tête, maux d'estomac et courbatures dans tout le corps, m'a appelé pour me dire qu'elle se sent "coupable" d'être si "improductive".
"Tu n'es pas improductive", ai-je dit, "tu es malade".
"Je sais, je sais", a-t-elle répondu, "mais je voulais utiliser ce temps - tu sais - pour organiser la maison, penser à créer ma propre entreprise… Je ne prends jamais de congé parce que je suis malade".
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Mais elle en aura certainement bien assez. Tout ce que nous avons maintenant, dans cette nouvelle normalité étrange et inconfortable, c'est du temps.
Il semblerait que le confinement favorise le phénomène de fixation toxique de l'horloge qui est souvent observé dans les bureaux. Il est ironique de constater que lorsque, pour un si grand nombre d'entre nous, notre capacité à être productif·ve·s a soudainement été supprimée par des circonstances indépendantes de notre volonté, nous ressentons encore le besoin de rendre compte de notre temps. Peut-être que ce n'est pas si surprenant en fin de compte.
De nombreuses études ont montré que les femmes se sentent plus coupables que les hommes. Les chercheurs ont constaté à maintes reprises que nous nous sentons coupables quoi qu'il arrive. Lorsque nous sommes au travail, nous nous inquiétons de ce que nous ne faisons pas à la maison. Lorsque nous sommes à la maison, nous nous inquiétons de tout ce que nous n'avons pas fait au travail. Nous avons intériorisé la honte depuis que notre aïeule fictive Eve a mangé cette pomme maudite, et vécu avec la charge mentale de sa spectaculaire déchéance.

Il est ironique de constater que lorsque, pour un si grand nombre d'entre nous, notre capacité à être productif·ve·s a soudainement été supprimée par des circonstances indépendantes de notre volonté, nous ressentons encore le besoin de rendre compte de notre temps.

La culpabilité est une partie congénitale de la femme ; nous sommes nées avec elle. C'est pourquoi la marchandisation moderne de l'ambition et de la réussite des femmes s'est faite si facilement. Sur le marché des réseaux sociaux, la culture #GirlBoss dans toutes ses itérations nous dit que plus nous sommes performantes dans tous les domaines de la vie simultanément, plus nos actions augmentent rapidement. Nous participons obligeamment seulement pour constater que nous ne ressemblons en rien à la fille étincelante que nous avons suivie la veille sur Instagram. Nous sommes plutôt devenues l'incarnation littérale du mème Cruella d'Enfer "moi qui essaie d'exceller dans ma carrière, de maintenir une vie sociale, de boire suffisamment d'eau, de faire de l'exercice, de répondre à tous les SMS, de rester saine d'esprit, de survivre et d'être heureuse".
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La situation n'est pas différente pendant le confinement. Au contraire, les pressions qui s'exercent sur nous semblent avoir été augmentées. La majorité des personnes qui ne sont pas un emploi d'importance clé dans cette crise sont à la maison. Elles ont plus de temps libre, plus de temps pour scroller leur téléphone, voir ce que font les autres, se mesurer à eux·elles, constater que leur propre vie leur manque. Et ces personnes se demandent : si je n'écris pas un livre digne de Pulitzer et que je n'ai pas des tablettes de chocolat à la fin de cette pandémie de coronavirus de 2020, ai-je utilisé le temps du confinement convenablement et de manière significative ?
Et si nous ne devions rien faire ? Et si c'est un cadeau que nous ne sommes pas obligé·es d'accepter ? Nous ne l'avons pas gagné, nous ne le méritons pas - et nous ne l'avons certainement pas souhaité. Faites donc tout ce qui vous fait du bien. Pour ma part, étant écrivaine, j'écrirai probablement parce que ça m'apaise. Mais si vous n'êtes pas écrivain·e, ne vous sentez pas obligé·e de commencer à écrire dans l'isolement. Et même si vous êtes un écrivain·e, ça ne signifie pas que vous devez écrire quelque chose maintenant.
Si le fait de rester assis·e à scroller votre téléphone vous remplit de joie, profitez-en. Si cuisiner des tonnes de pâtes et les manger avec rien d'autre que du beurre est un réel plaisir, régalez-vous. Si vous avez la chance d'être en confinement avec un·e partenaire avec lequel·laquelle vous voulez avoir beaucoup de relations sexuelles, prenez votre pied. Si vous voulez passer tout votre temps sur Houseparty, allez-y. Si vous n'avez pas envie de sourire en ce moment, ce n'est pas grave.
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Et si nous ne devions rien faire ? Et si c'est un cadeau que nous ne sommes pas obligé·es d'accepter ? Nous ne l'avons pas gagné, nous ne le méritons pas - et nous ne l'avons certainement pas souhaité.

L'amélioration de soi telle que nous la vivons dans notre société capitaliste est toujours une question de productivité et jamais de véritable éveil, de plaisir ou d'épanouissement. Chercher comment "être meilleure" en tant que femme est en quelque sorte devenu un projet auquel nous nous sentons toutes obligées de participer. Quand on s'arrête pour y réfléchir, on se rend compte qu'il ne s'agit en fait que de dépenser son argent pour être plus efficace dans un système capitaliste. Or, l'économie qui alimente ce système a effectivement été cryogénisée tant que cette crise se poursuit.
Dès l'enfance, on nous a fait comprendre qu'il n'y a rien de pire que d'être paresseu·se·x et inutile. Mais cette crise nous a obligés à nous arrêter, à rester chez nous. Elle nous a montré qu'en fin de compte, un pathogène complexe ne se soucie pas vraiment des efforts que vous avez déployés ou de ce que vous avez accompli.
L'avenir que nous avions prévu et pour lequel nous avons travaillé est figé. À moins que vous ne le publiez, personne ne saura exactement ce que vous avez fait de ce temps, alors transformez-le en votre propre période de repos et de détente autant que vous le pouvez. Faites ce qui vous fait vous sentir bien.
Et si vous vous sentez toujours coupable d'une situation qui ne peut pas être de votre faute, si vous avez envie de rendre compte de chaque instant de votre journée ou de produire une œuvre de grande importance, pensez simplement à ça : Isaac Newton a passé la peste en confinement dans la maison de campagne de sa famille, ni lui ni Shakespeare n'ont eu à jongler entre les appels Zoom et la garde d'enfants et il est juste de dire qu'aucun des deux ne s'est inquiété de savoir s'il aurait encore un emploi à la fin de tout cela.
Des conseils utiles ainsi que des informations mises à jour quotidiennement sur le Covid-19 sont disponibles sur le site du gouvernement. Si vous craignez d’être vous-même inffecté·e, appelez votre médecin ou le numéro de permanence de soins de votre région. Vous pouvez également bénéficier d’une téléconsultation. Si les symptômes s’aggravent avec des difficultés respiratoires et signes d’étouffement, appelez le SAMU- Centre 15. Les personnes sourdes et malentendantes peuvent entrer en contact avec un téléconseiller ou appelez le 114 en cas de forte fièvre ou de difficultés respiratoires.

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