“Wuliao” : l’importance du lâcher-prise à l’ère du confinement

L’ennui est un privilège, ne le gâchez pas en essayant d’être productif·ve

Ligne ondulée
Mon expression favorite en chinois est aussi celle que je craignais le plus étant plus jeune : wuliao. Littéralement, ça veut dire "l'absence de conversation" et on l’utilise souvent pour décrire un "trop-plein d'ennui", une énergie agitée née d'une surabondance de temps et d'un manque de choses importantes à faire. En français, enfiler des perles revient un peu à la même idée. En espagnol, on dira comerse un cable (mâcher un câble). Partout dans le monde, ce ne sont pas les mots, ni l’imagination qui manquent pour décrire l'ennui comme une forme d'art, comme un état d'esprit donnant naissance à une activité dénuée de sens.
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Dans mon enfance, wuliao était considéré comme une critique, comme quelque chose à éviter. Entre les activités strictement planifiées par mes parents comme le piano classique, les cours de danse, les sports après l'école et les devoirs à la maison (à ne pas confondre avec les devoirs scolaires), ma sœur et moi devions utiliser notre temps libre de manière à nous élargir l’esprit et à nous faire avancer sur le plan académique, par exemple en nous enseignant la géométrie ou le chinois, ou peut-être en écrivant des comptes rendus de lecture, comme ça, juste pour le fun. Mais nous étions des enfants, pas des robots. Et nous préférions donc faire tout le contraire.
Chaque fois qu'un catalogue de La Redoute arrivait à la maison, je passais des heures à faire des listes de tous les articles que je voulais par catégorie, sans aucune raison, si ce n'est le fait de passer du temps à admirer des images d’objets trop chers pour moi. Quand je me faisais prendre, ça me valait un tu wuliao, ou quoi ? ! Une fois, j'ai convaincu ma voisine de faire un masque de boue comme les dames qu'on voit à la télé. Mais comme on ne voulait pas appliquer sur nos visages la boue qu’on venait de pêcher au fond de l'étang, alors on s’est installées dans sa cour, et on a donné à nos jambes une petite cure beauté maison, au même moment, ma mère est passée en voiture pour aller faire des courses. Wuliao ! M'a-t-elle crié, alors que je courais à la maison pour me laver les jambes. À son retour, j'étais déjà sagement installée au piano, en train de pratiquer.
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C'est là que j'ai commencé à manifester un profond ressentiment à l'égard de la productivité et du développement personnel dans le sens où on l'entend aujourd'hui. Je détestais tellement ça que je suis devenue une pro en la matière. Je finissais mes devoirs dans le bus, sur le trajet du retour et j’ai développé des "systèmes" de révision qui me permettraient d'avoir de bonnes notes sans avoir à retenir la moindre information. Mais la productivité était un moyen de parvenir à une fin : passer plus de temps à wuliao.
La productivité devrait être la dernière chose à laquelle on pense en ce moment. Écrire le prochain Roi Lear - ce qu'a fait Shakespeare alors qu'il était en quarantaine contre la peste, comme aime nous le rappeler Twitter en ce moment - n'est pas à la portée de tou·tes. Travailler à un objectif noble dont la valeur inhérente n'a pas grand-chose à voir avec le problème auquel on est confronté, c'est diminuer nos chances de faire la seule chose importante pour le moment, c'est-à-dire survivre et aider les autres à en faire de même.
Le Covid-19 a déjà bouleversé le monde tel que nous le connaissions. Celles et ceux qui vivent dans les épicentres du virus ont dans leur entourage des personnes qui ont perdu leur travail, des proches ou tout simplement leur sentiment de sécurité - pour certains, nous avons connu ces pertes nous-mêmes. Tenter d'être productif face à ça, c'est un combat perdu d'avance. Souffrir de ces véritables tragédies tout en se sentant coupable de ne pas avoir créé un "side-hustle" lucratif n'est pas seulement stupide, c'est nuisible.
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Quand la productivité devient notre objectif principal, on a tendance à avoir plus de mal à nous sentir impliqué·e·s, moins capable de voir la situation dans son ensemble et à devenir plus anxieux·ses à l'idée de faire une pause - tout ce qui est absolument nécessaires en ce moment pour le bien-être collectif et notre santé mentale. Wuliao, en revanche, préconise le calme, le bien-être et la créativité. Je suggère d'adopter wuliao, et non la productivité, comme philosophie durant ce confinement.
Ce que j'aime avec cette philosophie, c'est qu'elle traite le produit de l'ennui avec le respect qu'il mérite, même si le mot wuliao a au départ un sens péjoratif : l'absurdité totale d'un projet, la quantité de travail au service de rien, la perte totale de temps et de cellules grises dans la poursuite d'un projet dont la seule valeur est l'ennui. L'ennui, c'est de préparer des focaccia. Wuliao, c'est créer tout un repas turc en miniature, avec des brochettes de la taille de dattes et des künefe aussi petite qu'une pièce d'un Euro. Wuliao, c'est utiliser tous les fards à paupières que vous pouvez trouver chez vous pour peindre vos jambes aux couleurs de l'arc-en-ciel.
En effet, ce ne sont pas les trésors wuliao qui manquent sur les réseaux sociaux en ce moment. On trouve par exemple sur Instagram toute une communauté d'artistes de maisons de poupées modernes qui créent des bunkers édulcorés en modèles réduits : un squelette allongé dans son lit bordé de papier toilette et de gel hydroalcoolique lisant un article sur le coronavirus sur son ordinateur portable, un bunker rose bonbon meublé d'un adorable canapé qui semble fait de marshmallows.
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Ma soeur, qui est confinée avec mon mari et moi, nous a proposé de préparer un dîner entier façon La Petite Maison dans la prairie, en suivant des recettes et des techniques d'époque (on s'y est mis un après-midi, et le résultat n'était pas désagréable, voire entièrement comestible). En regardant Les quatre filles du docteur March de Greta Gerwig lors de mon quatorzième jour de confinement, j'ai été frappée de voir à quel point je vivais différemment la scène du spectacle de Noël, où Jo écrit, met en scène toute une production destinée uniquement à ses sœurs et aux enfants du quartier. En lisant le livre quand j'étais enfant, je m’étais dit qu'il était fou pour une personne aussi mature qu’elle de faire quelque chose d'aussi wuliao. Aujourd'hui, face à un emploi du temps qui me permet d'enchainer sans problème trois films un soir de semaine, je comprends bien mieux le raisonnement de Jo.
Et comme Jo, ce sont les choses que nous faisons quand nous laissons notre subconscient librement s'exprimer qui nous indiquent ce qui anime notre âme, et donc nous avons quelque chose de valable à offrir. Ces pièces de théâtre ont mené Jo à sa carrière d'écrivain. Et ce sont les innombrables heures que j'ai passées sur internet pour créer méticuleusement des sites web de qualité médiocre sur Geocities - et non les heures passées devant un piano - qui m'ont menée à la mienne. Bien sûr, le but de wuliao n'est pas de penser à l'avenir. Les passe-temps, même les plus inutiles, perdent tout intérêt du moment où on décide d'en tirer profit.
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Wuliao ce n'est pas faire du sport pour atteindre un certain objectif de masse musculaire ou de poids. C'est faire du sport pour rester en bonne santé, pour maintenir une routine, pour se sentir vivant dans son corps. On ne prépare pas une recette d'Alison Roman parce que c'est ce que tout le monde fait. On prépare une recette d'Alison Roman parce que sa cuisine est délicieuse. Ne vous lancez pas dans le wuliao dans le but de devenir une sensation virale sur TikTok. Faites-le pour vous. C'est encore mieux si vous n'en parlez à personne. Plutôt que de passer votre temps libre à maximiser, optimiser et à vous agiter, et si vous passiez le temps, tout simplement. Vous verrez, ça fait un bien fou.
Dans How To Do Nothing, Jenny Odell explique comment la quête de la productivité - stimulée par le capitalisme, la concurrence et le consumérisme - a détourné notre attention vers l'extérieur, laissant en nous un sentiment de vide et d'inutilité. Mais quand on tourne son attention vers l'intérieur, quand on prend soin de nous et de notre environnement immédiat, quand on minimise notre expérience du monde pour y trouver notre place, alors nous pouvons devenir de meilleurs humains. 
La créativité et l'ouverture d'esprit exigent de l'ennui et du vide, deux choses que certains d'entre nous ont la chance d'avoir en abondance en ce moment. Alors profitez-en !
Des conseils utiles ainsi que des informations mises à jour quotidiennement sur le Covid-19 sont disponibles sur le site du gouvernement. Si vous craignez d’être vous-même inffecté·e, appelez votre médecin ou le numéro de permanence de soins de votre région. Vous pouvez également bénéficier d’une téléconsultation. Si les symptômes s’aggravent avec des difficultés respiratoires et signes d’étouffement, appelez le SAMU- Centre 15. Les personnes sourdes et malentendantes peuvent entrer en contact avec un téléconseiller ou appelez le 114 en cas de forte fièvre ou de difficultés respiratoires.

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