L’intimité à l’ère du Coronavirus

Je suis allée en Chine rendre visite à ma famille. Mais un virus pandémique est venu perturber nos vacances

Ligne ondulée
Ma soeur et moi avions deux et six ans quand ma grand-mère a quitté Jinan en Chine pour s’installer chez nous pendant un an. La raison ? Elle devait s’occuper de nous pendant que nos parents terminaient leurs études. À son arrivée, on lui a appris quelques phrases utiles :  Bonjour. Combien ça coûte ? Merci. Au revoir. Mais il y avait une phrase bien particulière qu'elle voulait apprendre : Pas de bises. Ce n’est pas hygiénique et légèrement déplacé d’être si proche d’une personne, s’est-elle justifiée.
Aujourd’hui, ma grand-mère a oublié presque toutes ces phrases pratiques, mais « pas de bises » semble gravé dans sa mémoire à tout jamais. « Pas de bises » m’a-t-elle lancé lorsque je lui ai rendu visite en Chine pour la première fois à l'adolescence. Pas de bises, s’est-elle empressée de dire à mon copain quand je lui ai présenté. Mais lors de ma dernière visite, il y a deux semaines, cette injonction a pris une toute autre dimension. Cette attitude qui jusque là m’était apparu comme une excentricité a pris une tournure plus grave. « Absolument pas de bises, même pas en rêve » serait même plus adapté.
Publicité
Nous étions en Chine avec ma mère et ma soeur pour rendre visite au père de mon père qui était malade et dont l’état ne semblait pas s’améliorer. Mon père devait nous y rejoindre un peu plus tard. Le plan était de nous rendre à Taiwan, Séoul, puis Jinan, la ville en Chine où vit la famille de ma mère. Avant d’arriver à Qingdao, qui se situe à environ 1000 km au nord-est de Wuhan, où — et je ne le savais pas à l’époque — le virus était apparu. Avant de partir, nos proches en Chine nous avaient prévenus qu’il y avait un virus qui faisait rage dans le pays et ils nous ont conseillé d’apporter des masques chirurgicaux. Juste au cas où.
Mais alors qu’on faisait les touristes à Taipei, on a appris sur WeChat qu’il ne s’agissait pas d’une souche de grippe standard. Les nouvelles locales ont rapporté qu'il s'agissait d'une forme grave de coronavirus — un groupe de virus qui comprend le rhume et le SRAS, qui peuvent tous causer des infections respiratoires chez l'homme — et qui se propageait rapidement à travers la Chine. 
Lorsque nous sommes arrivés à Séoul, le coronavirus de Wuhan faisait la une des journaux internationaux. Quelques cas se sont déclaré dans la ville natale de mon père, Qingdao, et les patients atteints de coronavirus étaient traités dans l'hôpital où était mon grand-père. Alors que nous faisions nos valises dans une petite chambre d'hôtel à Séoul, pour nous rendre à Jinan, on s’est demandé si on pouvait encore s’y rendre en toute sécurité.
Publicité
Lorsque nous avons atterri dans la ville natale de ma mère avec nos masques chirurgicaux N95 à bec de canard, cadeaux de ma sœur, étudiante en médecine, la décision avait été prise pour nous. Interdiction d’aller plus loin. Mon oncle nous a accueillis à l'aéroport (inutile de préciser qu’on a pas eu droit à une bise cette fois, mais il faut dire qu’il n'a jamais été très câlin). Il nous a expliqué que le gouvernement avait bouclé les quartiers, fermé les transports publics et l'accès aux espaces publics et aux entreprises privées. L'hôpital où mon grand-père était soigné était aussi sous quarantaine, tout comme les complexes d'appartements qui abritaient la famille du côté de mon père. Les non-résidents ne pouvaient pas y entrer, pour des questions de sécurité.
Quand nous sommes arrivés dans le trois pièces où vivaient trois générations de la famille de ma mère, nous savions que ce serait la dernière étape de notre voyage. Les circonstances étaient troublantes, mais nous étions si heureux de les voir, que ma mère, ma sœur et moi avons maladroitement tendu la main pour toucher ma tante, ma cousine et sa fille, Jiajia, sur leurs épaules. Nous n'avons pas essayé de faire de bises — pour le bien de tous.
Même sans la menace du virus, ma famille de Chine n’avait jamais été du genre a faire de grandes embrassades. Ce n’est pas dans notre culture. Et bien que chaque famille soit différente (comme c’est le cas pour les familles occidentales d’ailleurs), la norme en Asie est d'éviter le contact physique, tout autant que la bise l'est en Europe. La première fois que j'ai essayé de serrer la main de quelqu'un au Japon, j'ai eu l'impression de danser un tango avec une personne qui ne savait pas ce que j'attendait d'elle. Dire bonjour passe par une gestuelle : on montre un siège vide, on vous débarrasse de votre sac, et on vous invite à entrer d’un geste de la main. Pour dire au revoir, on fait un signe à celui qui part, même si la personne est juste à côté de vous. Même avec les membres de sa famille, les marques d'affection sont chose rare.
Publicité
Les choses évoluent doucement pour la jeune génération. Ma cousine, qui est une mère célibataire, a dû retourner s’installer chez mon oncle et ma tante, pour qu'on l'aide à élever ma nièce Jiajia — une petite fille précoce de 3 ans qui adore les chiens et les bonbons. Ma cousine embrasse parfois Jiajia — je ne parle pas des gros câlins qui viennent si naturellement aux parents ici, mais des câlins tout de même. La plupart du temps, Jiajia ne lui rend pas son câlin, mais on peut voir qu’elle adore ça.
Les câlins sont un point de discorde avec ses grands-parents. « Tu es en train de la pourrir », se plaint ma tante à ma mère. L'affection, elle veut qu'on le sache, donne aux enfants l'idée que les autres toléreront un comportement égoïste. Ils pensent que les enfants devraient apprendre qu'ils font partie d'une famille, et non pas qu'ils en sont le centre. Un enfant de 3 ans n’est peut-être pas en mesure de préparer le dîner, conduire les grands-parents ou ramener un salaire à la maison, mais il peut finir son assiette, faire le ménage et ne pas déranger sa mère quand elle se repose.
En Chine, l’amour est synonyme d’action — et non d’affection. Le fait de devoir « faire » quelque chose pour recevoir de l'amour transforme l'amour en une forme de transaction. Mais en Chine, le devoir est l'expression la plus pure de l'amour : les actes, les considérations, les sacrifices et le travail sont ce que vous faites pour rendre la vie de l'autre plus facile.
Publicité
Je peux comprendre que l'amour basé sur l'action puisse sembler froid. Après tout, pourquoi travailler dur pour quelque chose qui devrait être offert gratuitement ? Mais de la façon dont ma famille chinoise le voit, les déclarations d'amour occidentales — proximité physique, recherche de sentiments, écoute — peuvent sembler superficielles, voire théâtrales.
Le jour du nouvel an en Chine, nous nous sommes tous réunis autour de la télévision pour assister au gala annuel du Festival du printemps, organisé par l'État. Suivi par environ 500 millions de personnes, c'est l'événement télévisé le plus regardé au monde, et il est devenu aussi incontournable que la dinde à Noël. Le ton est généralement patriotique et mélodramatique, mais cette année, pour la première fois depuis sa création, le gala comprenait un segment inédit axé sur le coronavirus. Le ton était paternel.
Les présentateurs ont reconnu que les habitants de Wuhan pouvaient se sentir isolés en quarantaine, avant de rapidement les sommer de se souvenir de leur devoir de citoyen. « Rester chez soi est le plus beau sacrifice contre l'épidémie », a déclaré le présentateur Ouyang Xiadan. Quant au reste de la Chine, les présentateurs leur ont demandé de voir la quarantaine auto-imposée comme une occasion de passer plus de temps en famille, mais aussi comme une façon de prouver leur dévouement à leurs compatriotes : « Un Nouvel An au calme permettra à tout le monde de rester en sécurité. C'est votre plus grande contribution à la lutte contre l'épidémie ».
J'étais en Chine mais je voulais connaitre la réaction internationale à ce virus pandémique, alors je suis allée faire un tour sur Twitter, via un VPN qui me permettait de contourner le pare-feu chinois. Les reportages et les réactions de panique de l'Occident ont renforcé les stéréotypes selon lesquels la culture chinoise était froide et antipathique. 
Publicité
On y blâmait comme toujours le manque d’hygiène des traditions locales, la consommation d'animaux sauvages. On y parlait également de touristes chinois trop égoïstes et obstinés, pour se soucier des notions occidentales d'espace personnel, exposant paquebots de croisière, avions et villes étrangères entières au virus.
L'accent était mis sur le manque d'humanité et de sensibilité de la culture chinoise qui aurait permis à cette épidémie de se transformer en pandémie. Les médias rapportaient que le gouvernement aurait d'abord tenté de couvrir la gravité de l'épidémie, décrivant un gouvernement plus soucieux de bonnes relations publiques que du bien-être de sa population. Les quarantaines impitoyables et les interdictions de voyager, de circuler et de se réunir n'ont été possibles qu'après un bras de fer autoritaire et une éthique « douteuse » qui semblaient faire encore plus mal à des personnes déjà malades, les obligeant à marcher des kilomètres pour se faire soigner.
Même la demande de l'État de laisser les habitants aux côtés de leurs proches était décrite comme problématique, car les auto-quarantaines entraînaient des infections intergénérationnelles parmi les membres de la famille. Les masques chirurgicaux en ont aussi pris pour leur grade. Techniquement inefficaces, il était suggéré que personne ne devrait les porter, oubliant que ces masques étaient un accessoire aussi courant en Chine que les casques ou les lunettes de soleil, et considérés comme une courtoisie envers les autres voyageurs. Le masque est désormais mal vu, comme une invitation au crime haineux contre les Asiatiques dans les grandes villes.
Publicité
En observant ma famille se déplacer dans l’appartement depuis le canapé, je n'ai vu ni froideur ni insensibilité. Ce que j'ai vu, c’est des personnes qui essayaient de prendre soin les uns des autres comme elles l'ont toujours fait, même si ce n'était pas avec des câlins. J'ai écouté ma tante me dire qu'être un parent aimant et responsable signifiait souvent de cacher ses rires et sa légèreté à son enfant, aussi difficile que ce soit. Elle ne plaisantait jamais devant ma cousine, et ne se permettait jamais de perdre son sérieux. Alors qu'elle se confiait, je la voyais telle qu'elle était à l'époque, faisant de son mieux pour reprendre un air sérieux derrière la porte quand ma cousine rentrait de l'école.
J'ai été frappée par la facilité avec laquelle ce qui ressemble à de l'amour pour certains peut être assimilé à de la cruauté pour d'autres.
Quand l’heure est venue de rentrer chez nous, l'ambiance avait complètement changé. Nous étions devenus plus proches. Ma mère, ma soeur et moi avions passé la semaine dernière à agir selon les modes d'amour de notre famille chinoise, si bien qu'au moment de partir, ils ont senti qu'il était de leur devoir d'agir selon les nôtres. Cette fois, nous nous sommes tous embrassés pour nous dire au revoir. « Bao yi bao ! » a dit ma cousine à Jiajia, qui n'avait pas l'habitude d'enrouler ses bras autour de quelqu'un qui n'était pas sa mère. « Fais un câlin à tes tantes ! »
Lorsque j'ai atterri, après qu’on ait pris ma température cinq fois dans trois aéroports différents pour vérifier que je n’aie pas de fièvre, j'ai finalement jeté mon masque facial, puis j'ai allumé mon téléphone où m’attendait un message de mon père. Mon grand-père était décédé. Aucun membre de ma famille proche n'avait pu lui dire au revoir, et nous n'étions pas autorisés à revenir dans le pays pour les funérailles.
Publicité
Nous avons donc fait tout ce que nous pouvions et nous nous sommes tournés les uns vers les autres, mon père, ma mère, ma sœur et moi, armés de notre vision double de l'amour et de la famille, et de notre double héritage culturel. Nous nous sommes envoyés des SMS et nous nous sommes appelés, en essayant de réduire la distance qui nous séparait.
En Chine, le virus continue de faire des victimes. Le nombre de décès et d'infections augmente de façon exponentielle, avec plus de 600 décès et 31 000 infections. La patience et la confiance s'amenuisent. Le gouvernement protégeait-il son peuple ou lui mentait-il ?
Vendredi dernier, peu après minuit, Li Wenliang, le docteur qui avait lancé l’alarme est mort des suites de la maladie dont il avait tenté d'avertir le public. En janvier dernier, il avait été détenu pour avoir « répandu des rumeurs » sur l'existence et la sévérité de la maladie. Sa mort a créé une forte réaction en ligne. Des messages exigeant la liberté d'expression sont apparus avant d'être supprimés par les censeurs. Les messages de ma famille reprenaient le même refrain : Je me sens impuissant, je suis désolé, c'est horrible ce qui se passe, que puis-je faire ? Nous étions si loin de notre famille chinoise, et même les uns des autres.
Quand j'ai envoyé un message à mon père pour lui dire que j'avais peur qu'il se sente seul, il m'a répondu : « C'est gentil, mais ne t'inquiète pas pour moi... Ton rôle est de prendre soin de toi. »
Ce n'était pas un câlin, mais c’était tout comme.
Publicité