“Passer” : un privilège ambigu quand on est queer

"Je suis une bi d'un genre bien particulier. Je suis du genre à avoir une relation à long terme avec un homme cis hétéro", avoue la comédienne Emily Wilson lorsqu'elle apparaît sur ma page Pour toi. "Vous connaissez ce genre ? Regardez-nous. On est rares. Mais on existe !" dit-elle avec une exaspération exagérée et en agitant les mains.
"Je pense qu'on peut toujours plus ou moins savoir quand une fille qui a un mec est bisexuelle", dit-elle. Et d’ajouter sans reprendre son souffle : "parce qu'elle te le dit, direct."
C'est drôle. Ça me parle. Je le fais moi aussi. Quand on est une femme bi en couple avec un homme cis hétéro, la quête désespérée pour se sentir considérée n’est pas toujours simple. Ma décision d'assumer mon homosexualité a été marquée par des doutes internes et externes - le syndrome de l'imposteur et la biphobie font toujours partie du paysage. 
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Avec une relation de six ans à mon actif et sans caractéristiques queer stéréotypées, j'avais peur que ma nouvelle identité ne soit pas acceptée par la communauté LGBTQIA+ et les personnes hétéros.
Cette crainte n'est pas rare, et Tessa Caramia, qui anime l'atelier Minus18, s'est entretenue par téléphone avec nous pour démystifier les complexités de la notion de "straight passing" (autrement dit, une personne qui peut passer pour cisgenre ou hétérosexuelle).
"L'idée de passer est d'avoir cette identité queer alors que personne ne se doute que vous situez hors de l'hétéronormativité ; vous avez une identité diverse, mais personne ne le sait", me dit-elle. "Mais dès que vous partagez tout haut votre identité [queer], cette sorte de protection qu'elle vous confère commence à s'estomper et cela peut être vraiment effrayant à bien des égards."
Bien que cela ait été une source de confusion et d'anxiété pour moi, c'était - et c'est toujours - quelque chose dont je me sens coupable de me préoccuper.

Passer : un privilège ambigu

Comme le dit l'autrice trans Cosima Bee Concordia, "Si s'inquiéter de savoir si vous êtes "assez queer" ou non est l'une des choses qui vous tourmente le plus au sujet de votre identité queer, c'est un grand privilège ! Cela ne veut pas dire que vous n'êtes pas "queer", mais cela montre que vous devriez peut-être arrêter de focaliser sur vos insécurités au détriment des autres personnes queer."
Je sais qu'elle a raison ; ma capacité à occulter certaines parties de mon identité est un privilège que beaucoup n'ont pas. Caramia indique que la sécurité et le bien-être sont les plus grandes libertés de l'hétérosexualité, ce à quoi j'acquiesce, car ma sécurité physique n'est jamais compromise par mon identité LGBTQIA souvent indétectable. Mais Caramia définit la sécurité et le bien-être d'une manière que je n'avais jamais envisagé.
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"Souvent, dans les espaces queer, on parle de sécurité dans le sens du bien-être mental et physique d'une personne, mais aussi de sa résilience, de son sentiment d'appartenance, de son sentiment de pouvoir être son moi véritable d'une manière vraiment authentique [et] respectueuse, [et] de savoir qu'on ne sera pas dévalorisé, méprisé ou mis dans une case parce que toute sa personne y est la bienvenue", explique-t-elle. Ce qui peut se passer lorsqu'une personne ne bénéficie pas de cet accueil et que ces parties d'elle-même sont effacées de manière répétée, c'est que son sentiment d'identité s'efface peu à peu.

Je pense que ça peut mener à une sorte de syndrome du survivant… mais en même temps, cela contribue d'une certaine manière à une forme d'auto-censure. C'est un sentiment de protection très compliqué, et assez triste.

TESSA Caramia
Mais la sécurité et le bien-être ne sont pas toujours des notions aussi abstraites. Les hétéros ne sont pas forcément obligées de jouer le rôle d'éducateur·ice ou de défenseur·euse, ce qui implique des tâches épuisantes : faire continuellement son coming-out, enseigner aux autres les identités LGBTQIA+ et répondre aux stéréotypes. Encore une fois, cela n'est rien en comparaison de la violence subie par les communautés trans, de genres divers et non-binaires. 
"Leur sentiment de sécurité est une question de vie ou de mort ; la violence transphobe se manifestent partout dans le monde... Pour de nombreuses personnes trans et non-binaires, pouvoir être leur vrai moi est vraiment important. Mais cette visibilité s'accompagne d'un risque supplémentaire, car si l’on voit que vous êtes différent·e, la réponse du monde à notre égard est souvent différente."
À son tour, Caramia parle de la façon dont le "stealthing" - qui consiste à passer pour une personne cisgenre - peut presque devenir une nécessité. Pour certain·es, passer pour hétéro n'est pas un fardeau à porter, mais une nécessité pour survivre.
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Et si vous ne pouvez pas passer pour hétéro ?

Il existe un échange de confiance entre les personnes queer et le monde, en particulier pour celles dont l'étiquette LGBTQIA+ est visible. Ajoutez à cela les intersections religieuses, culturelles, raciales et géographiques, et il devient presque impossible de minimiser les facteurs de risque.
"Vous vous mettez à la merci des gens qui vous entourent, en espérant qu'ils seront des alliés", explique Caramia. "Vous ne pouvez pas le contrôler. Et vous ne pouvez que vous en remettre au monde."
Sur le plan physiologique, Caramia ajoute que cela peut placer le corps dans un état de réponse combat-fuite. "Vous ne pouvez jamais être vraiment à l'aise ou détendu, ce qui est pourtant nécessaire pour s'épanouir de bien des façons. Et nous savons que le stress a un impact sur la santé mentale et physique d'une personne, surtout si c'est tout au long de sa vie", dit-elle.

Quelles sont les conséquences négatives pour celles et ceux qui passent sans le vouloir ?

Avec tout ça, il semble presque idiot de demander "et moi ?". Mes petits soucis semblent insignifiants en comparaison. Mais Caramia me rappelle gentiment de ne pas minimiser les problèmes auxquels je dois faire face. Après tout, ça n'aide personne de fermer la porte et exclure des personnes de la communauté.
Elle reconnaît que le syndrome de l'imposteur peut affecter les personnes qui cherchent une communauté et, parallèlement, favoriser le syndrome du survivant et le repli sur soi.
"Lorsque vous reconnaissez qu'il y a un sentiment de sécurité qui découle de [passer], vous [apprenez que vous] pouvez alors contrôler qui connaît ou non ces aspects de vous-même", explique Caramia.
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Il s'agit d'accepter que pouvoir passer peut vous apporter sécurité et protection, mais aussi d'accepter la tristesse qui accompagne le fait de se sentir invisibilisé.

"Je pense que ça peut mener à une sorte de syndrome du survivant… mais en même temps, cela contribue d'une certaine manière à une forme d'auto-censure. C'est un sentiment de protection très compliqué, et assez triste."
Il s'agit d'accepter que pouvoir passer peut vous apporter sécurité et protection, mais aussi d'accepter la tristesse qui accompagne le fait de se sentir invisibilisé. Et croyez-moi, ces sentiments craignent. Si j'ai la chance de ne pas avoir à avoir peur pour mon bien-être physique, je déplore le fait qu'une partie de moi ne se sente pas à sa place et ça me brise le cœur.
Après m'être épanchée de façon peu professionnelle auprès de Caramia, elle m'a enveloppée d'une étreinte téléphonique.
"Pour nous - les membres de la communauté LGBTQIA+ - votre expérience, votre sens de l'identité et votre authenticité sont les vôtres et sont propres à chaque aspect de votre identité, qu'il s'agisse de votre famille, de votre culture, de votre apparence, de votre corps ou des différentes façons dont vous êtes capable de penser et de voir le monde", note-t-elle avec emphase dans mon cœur. "La richesse et la diversité qui en découlent sont des valeurs qui ont toujours été et seront toujours défendues par la communauté LGBTQIA+."
"La première chose que je recommande, c'est de chercher des témoignages, de faire des recherches, d'aller sur Internet et de trouver les différentes façons dont la communauté LGBTQIA+ est représentée dans les cultures du monde entier, car la seule chose que vous découvrirez, c'est qu'il n'existe pas une façon unique d'être queer et ce sentiment de diversité est en soi l'appartenance que vous recherchez. Vous ne méritez absolument rien de moins que cela ; n'attendez rien de moins que cela non plus. Je pense que le caractère unique de votre histoire est au cœur même de la communauté LGBTQIA+. En fin de compte, c'est ce que nous voulons vraiment célébrer pour et dans chacun d'entre nous."

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