Hypergamie : le problème avec le culte de l'”énergie féminine”

Illustration par Lily Fulop.
Au moins 17 fois par jour, que ce soit en sortant les poubelles, en faisant la vaisselle ou en trimant pour tenir un délai, je me murmure à moi-même : "Il faut que je me trouve un homme riche". Je rêve de rencontrer mon mystérieux millionnaire par hasard dans un bar huppé et de ne plus jamais avoir à travailler - jusqu'à ce que je sois réveillée brutalement par le son d'une notification e-mail me pressant de régler un problème urgent. S'assurer les services d'un homme riche, autrement dit l'hypergamie, n'est pas une mince affaire. Cela demande du temps, de la volonté et une attention irréprochable aux détails aussi bien au niveau de l'attitude que de l'esthétique de ce qui, selon l'industrie florissante du coaching amoureux, relèvent de la "féminité". 
Publicité
 Il s'avère que tout peut être emballé et vendu par le capitalisme.  
Mais que signifie la "féminité" dans ce contexte et, surtout, qui peut la définir ? La pratique du coaching en féminité peut contribuer à renforcer les rôles archaïques des hommes et des femmes ; elle peut être classiste, raciste et excluante. Pourtant, elle a gagné en popularité, parallèlement au féminisme contemporain et en opposition à celui-ci.  
En matière de rencontres, l'accent mis sur une féminité de façade ne date pas d'hier. Depuis des années, les coachs amoureux mettent en avant l'énergie "divine féminine" (ou, plutôt, son absence) pour expliquer pourquoi de nombreuses femmes qui ont réussi sont célibataires. Sami Wunder, coach romantique, gagne plus d'un million de livres sterling (1,16 million d’euros) par an en aidant soi-disant "les femmes qui réussissent à attirer un amour durable dans leur vie". Sur son blog, elle explique en détail comment les énergies "féminines" et "masculines" doivent coexister en matière de rencontres. "Les femmes se dévalorisent accidentellement aux yeux des hommes en adoptant des comportements masculins de type "business" dans leurs relations amoureuses", écrit-elle. Cela renforce les normes de genre binaires et les conventions établies de longue date selon lesquelles les femmes qui osent quitter la sphère domestique outrepassent leurs droits. 
Quel est donc exactement ce comportement "masculin" dont parle Wunder ? Elle appelle cela "faire" et "donner", ce qui, explique-t-elle, inclut le fait d'initier le contact, de faire des cadeaux ou de partager l'addition. En faisant cela, les femmes "facilitent trop" la tâche aux hommes. Je ne suis peut-être pas totalement en désaccord avec certaines de ces idées, mais j'ai l'impression que ce récit continue à dire aux femmes qu'elles doivent être passives et attendre d'être "choisies". L'implication est que l'amour est quelque chose qui arrive aux femmes, et non quelque chose dans lequel nous avons un rôle à jouer. 
Publicité
J'ai soumis cette idée à la love coach Persia Lawson, qui se décrit comme "l'une des love coachs les plus réputées du Royaume-Uni pour les femmes qui réussissent". "Les femmes parviennent à un certain niveau de réussite dans leur carrière en adoptant une attitude très masculine", m'a-t-elle dit. "Cette mentalité de "faire" et "agir", comporte un élément de contrôle. Mais cela ne fonctionne pas aussi bien dans notre vie amoureuse, puisque sur le plan romantique, nous devrions faire appel à notre féminité". 
De nombreux comptes Instagram axés sur la féminité et reprenant ces idées ont vu le jour durant la pandémie, et ont séduit des milliers de followers. Ils disent aux femmes comment s'habiller et perdre du poids, et promettent de révéler les "secrets" d'une femme séduisante.
Cela ne devrait peut-être pas être une surprise. Entre mars et avril de l'année dernière, alors qu'une grande partie du monde était confinée, les échanges de messages sur Tinder ont augmenté de 52 % dans le monde. La solitude n'a jamais été aussi forte et les célibataires ont beaucoup souffert des restrictions. Avec plus de temps à leur disposition, qui pourrait reprocher aux femmes célibataires de chercher des conseils sur la façon d'obtenir la relation qu'elles souhaitent ? Je dois dire que, là encore, je ne les blâme pas nécessairement. Il est facile de juger mais, même en 2021, pour les femmes, la personne que vous décidez d'épouser a un impact énorme sur votre vie. Selon une étude menée en 2015 aux États-Unis, épouser une personne moins instruite et ayant un pouvoir d'achat inférieur au vôtre peut vous coûter 25 000 dollars (20 624 euros) par an. 
Publicité
Le problème n'est pas de reconnaître ces éléments. C'est que le coaching de la féminité encourage les femmes à pratiquer une version de la "féminité" ou de "l'énergie féminine" qui n'est pas vraiment authentique pour elles et qui est ancrée dans des idées sur la respectabilité qui sont profondément excluantes. Si vous êtes une femme noire, par exemple, on vous dit de prendre pour modèle des femmes riches, minces et à la peau claire qui disposent d'un capital financier bien supérieur à celui de la moyenne et de les imiter. Les femmes noires qui s'engagent dans cette voie se retrouvent à poursuivre un idéal impossible. 
Il faut également prendre en considération ce que la croissance de cette industrie signifie pour les femmes transgenres et les personnes non-binaires. Au-delà de promettre de trouver une relation durable, les coaches en féminité comme Monica Prata aident les femmes transgenres à "passer", ce qui signifie d'être perçue comme femme malgré leur assignation masculine à la naissance. Jae Alexis Lee, une femme trans et chercheuse, explique les complexités de ce phénomène pour le HuffPost : "Le fait de passer est une question de situation, et c'est compliqué", écrit-elle. "Certaines personnes trans font de gros efforts pour passer, à la fois parce que cela atténue leur dysphorie et parce que la vie est plus sûre si vous passez. Certaines personnes transgenres s'opposent à la pression exercée sur elles. Certaines personnes n'aiment pas le terme "passer". Comme s'il s'agissait d'une mesure arbitraire de notre réussite ou de notre échec à... quoi ? Être trans ? Performer le genre 'correctement' ?" Le fait de passer peut fournir un niveau de sécurité bien nécessaire à un groupe de personnes autrement vulnérables et marginalisées, mais le fait de le positionner comme un élément désirable - comme le fait Prata - atteint également ceux qui ne le font pas. Prata insiste cependant sur le fait que sa pratique consiste à travailler avec ses clientes pour "défaire" ce qu'elles pensent que la féminité signifie, et ce à quoi elle ressemble.
Publicité
Il y a des millions de façons d'être une femme. Pourtant, alors que ces coachs se multiplient, des femmes de tous horizons apprennent, voire sont formatées, à s'assurer un mariage financièrement stable où rien n'incite l'homme à être aussi parfait que possible pour la femme. Tout ce qu'il doit faire, c'est remplir le rôle indéfini de "pourvoyeur".
Le fait que le "coaching en féminité" soit à la mode signifie certainement un retour en arrière ou du moins un repli contre le féminisme qui, en fin de compte, est centré sur l'égalité des sexes et la libération économique des femmes. Cate Campbell est thérapeute et membre de la British Association for Counselling and Psychotherapy ; elle dirige également un podcast d'éducation sexuelle avec son fils. "Je pense que les coachs tirent parti de cette sorte de réaction négative à l'égard de la fluidité des genres : les gens cherchent à s'affirmer et tombent sur ces coachs", explique-t-elle. 
Malheureusement, il existe toujours un lien implicite inquiétant entre votre valeur inhérente en tant que femme et la mesure dans laquelle vous êtes prête à mettre en œuvre des idées vagues et abstraites de la "féminité" qui, en particulier dans le contexte de nos idées changeantes sur le genre et la sexualité, peuvent être assez rigides et isolantes. "L'une des choses vraiment remarquables que l'on voit revenir en thérapie, c'est le sentiment que les femmes doivent être les gardiennes des aspects émotionnels de leur couple", me dit Cate. "Les femmes doivent donc être celles qui sont posées, réfléchies, qui s'excusent, qui arrangent les choses quand elles vont mal, qui sont attentionnées et aimantes".
Publicité
Quand on pense à quel point cela est restrictif, combien cela prive les femmes du droit de s'exprimer, le rebranding des rôles de genre par les love coaches qui s'approprient le langage quasi-spirituel des "énergies" est pernicieux. Lorsque nous attribuons certains comportements à des "énergies" genrées, nous disons aux femmes de se mettre en position de passagères de leur vie et de se placer au second plan en couple. 
Ces coachs en féminité conditionnent les femmes à des relations avec des hommes en cimentant les rôles de genre au lieu de les effacer.
Chloe est une influenceuse en féminité qui compte plus de 100 000 abonnés sur YouTube et la fondatrice de The Hypergamous Life. Elle dirige également la New Feminine Finishing School, où les femmes qui en ont assez d'être trop "masculines" peuvent apprendre "l'hypergamie, la pratique d'un self-care radical, l'apprentissage du savoir-vivre, une étiquette soignée, des stratégies de rencontre à forte valeur ajoutée et des conseils de premier ordre sur la façon de penser des hommes".
Elle et moi avons discuté par e-mail des raisons pour lesquelles elle pense que l'hypergamie requiert une part de "féminité". "Les femmes féminines possèdent la douceur, la nature nourricière, la vulnérabilité et une capacité à compléter le divin masculin pour créer l'harmonie", me dit-elle. "Un homme de grande valeur va désirer la complémentarité du divin féminin pour se sentir inspiré, pour protéger, pour pourvoir et se sentir indispensable. C'est la nature humaine, et c'est ainsi que les hommes et les femmes sont faits". Je bloque. Vraiment. Cette idée rigide et patriarcale de la féminité qui est censée être nécessaire pour s'assurer un homme de "grande valeur" semble, pour moi, être plus une question de contrôle facile qu'autre chose. Campbell aborde ce point au cours de notre discussion. "Les gens, les femmes en particulier, ne sont pas toujours capables de reconnaître leur propre valeur ; ils vont chercher tout ce que la société dit qu'il est bon d'obtenir", dit-elle. "On vous dit qu'avoir un homme beau et qui réussit vous aidera à vous sentir en sécurité, mais nombreuses sont les femmes qui ne se sentent pas en sécurité. Bien que cela semble différent selon les sociétés, cela revient toujours à la même chose : le contrôle". 
Publicité
Parallèlement à la floraison de pages Instagram dédiées à obtenir une relation durable en canalisant la féminité, les coachs en féminité sur YouTube ont également augmenté en nombre et en portée. Beaucoup d'entre elles créent du contenu qui cible spécifiquement les femmes noires, les encourageant à embrasser la féminité pour contrecarrer notre historique de masculinisation. Ces YouTubers jouent cyniquement sur les insécurités des femmes noires en attribuant leur mauvais traitement et les difficultés à trouver un partenaire à notre incapacité apparente à être vulnérables et à l'agressivité projetée sur nous. 
Tali Ramsey a exploré cette question pour Black Ballad : "Un coaching en féminité est en effet un code de conduite commercialisé auprès des femmes noires pour qu'elles perdent leurs étiquettes agressives et combatives qu'elles ne se sont pas données à elles-mêmes. Mais les femmes noires peuvent-elles se détacher de ce stéréotype sans avoir recours à la féminité traditionnelle ? Ce n'est peut-être pas à elles de démanteler un stéréotype qu'elles n'ont pas créé", écrit-elle. J'ai soumis directement à Chloé l'idée que ces pratiques sont anti-noires. Elle a répondu que "la féminité ne se résume pas aux cosmétiques et n'a rien à voir avec les normes de beauté européennes ou les pratiques européennes en matière d'étiquette". Elle a ajouté que, selon elle, "la féminité est une énergie, une conduite, une pratique et une force complémentaire et créatrice du divin masculin".
Cat Shanu est une influenceuse lifestyle plus-size et une étudiante en cinéma. Elle dirige The Femme Guide, un autre service de coaching en féminité. Sa page Instagram compte plus de 50 000 followers et elle travaille avec des clients dans le monde entier. Enfant, Cat se décrit comme un croisement "entre Betty de Ugly Betty et Dan Humphrey de Gossip Girl". "J'étais l'outsider", dit-elle. "J'ai aussi grandi dans un petit village, donc pendant très longtemps, j'étais la seule fille noire de mon école. Le fait que j'aie fréquenté 13 écoles en 10 ans n'a rien arrangé non plus. J'avais vraiment du mal à me faire des amis parce que je me disais : "À quoi bon ?". 
Publicité
Cat explique qu'elle s'est intéressée aux rencontres et au coaching relationnel dès son plus jeune âge, alors qu'elle finissait toujours par être l'amie, jamais la petite amie, des garçons qui lui plaisaient. Au début de sa vie d'adulte, elle a assisté à des séminaires organisés par le célèbre coach en relations amoureuses Matthew Hussey, auteur de Get The Guy. Elle était, dit-elle, toujours la plus jeune femme de la salle.
Cat a lu religieusement des livres comme Comment se faire des amis et est devenue obsédée par l'étude des personnes et des relations humaines. Elle gère maintenant son service de coaching et a constaté une augmentation de l'engagement au cours de l'année écoulée. Elle parle franchement des problèmes liés au coaching en "féminité" en ligne lorsque je l'interroge sur ses pièges évidents. "La honte est malheureusement très présente dans nos communautés", déplore-t-elle, "et les gens ne parlent souvent pas de la féminité toxique, qui consiste à encourager les femmes à se montrer fragiles, voire hyper dépendantes de quelqu'un. Si vous rencontrez un coach en féminité qui diabolise la masculinité, fuyez ! Ces personnes ne comprennent même pas qu'en tant que femmes, nous avons besoin d'énergie féminine et masculine". 
L'idée de devoir feindre une version de la féminité pour plaire à un certain type d'homme revient à récompenser les hommes pour être médiocres et peu enclins au changement. Elle ne fait rien pour remettre en question les structures de pouvoir, les idéaux de beauté ou la version patriarcale de la féminité qui existe encore dans la culture dominante. Il n'y a pas une seule façon d'être femme, il n'y a pas une seule façon d'être féminine - ce n’est pas réservé à un type particulier de femme ou ne nécessite pas de suivre des règles spécifiques. Pourquoi perdre du temps et de l'argent à absorber des contenus féminins toxiques pour devenir quelqu'un d'autre alors que vous pouvez apprendre à être heureuse en étant vous-même ?

More from Living