Jeune, Noire & handicapée : “j’ai créé ma propre définition de qui je suis”

En France, près d'une personne sur cinq vit en situation de handicap, mais on ne s'en douterait pas vu le manque de représentation dans la population active, au cinéma et dans les médias. Notre série Voices of Disability célèbre les expériences authentiques de cette communauté dynamique et vivante composée d'individus uniques - et non les stigmates ou les stéréotypes.
Handicapé·e : nom. Personne atteinte d'une infirmité ou défavorisée sur un point quelconque.
Noir·e : nom. Personne dont la peau, pigmentée, est riche en mélanine.
Femme : nom. Adulte de sexe féminin, par opposition à fille.
(Source : Larousse)
Lindsay Adams
u0022Quarantine Chronicles: Week 9 | Tiredu0022 par Lindsay Adams. Description de l'image : une illustration de Lindsay Adams d'une femme couchée sur le côté avec le bras étendu.
Je m'appelle Lindsay Adams, je suis une femme noire, handicapée, artiste, stratège, championne et amie. Je peux assumer tout ça du haut de mes 30 ans, maintenant que je me sens bien dans cette peau, que j'accepte ses défis et ses particularités, tout en me penchant sur sa préciosité.
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Au fil du temps, j'ai réalisé que mon identité est multiforme et intersectionnelle. Aucune partie de moi n'est séparée de l'autre. Chacune vient avec ses difficultés, mais la beauté l'emporte toujours. Le fait d'être handicapée m'a montré à quel point je peux être forte et résistante, tout en me rappelant l'importance de la bienveillance. Être une femme noire m'a appris la force morale, la concentration et le courage, et m'a montré l'amour de la sororité et des liens. En tant que femme handicapée et noire, j'ai appris la patience et la persévérance. Bien qu'à bien des égards, cela m'a forcée à mettre à profit ma ténacité et ma force, même lorsque les choses deviennent particulièrement difficiles.
Photo & oeuvre : Lindsay Adams
u0022Sketches from a Coffee Seriesu0022 par Lindsay Adams. Description de l'image : à gauche, une image de Lindsay Adams souriant avec sa main levée vers son menton et du vernis à ongles noir sur ses ongles. Elle porte un débardeur blanc à encolure dégagée. À droite, Lindsay tient une de ses œuvres sur ses genoux. Elle porte un jean déchiré et délavé. La peinture qu'elle tient dans ses mains représente deux formes féminines.
Je souffre de paralysie cérébrale, un trouble qui affecte les mouvements et la capacité à maintenir l'équilibre et la posture, depuis ma naissance - je suis née deux mois plus tôt, pesant seulement 1,2 kg. Et bien que ma paralysie cérébrale fasse partie intégrante de moi, elle n'est pas immédiatement visible pour les autres. Mon cas personnel a provoqué un trouble de la parole semi-grave. Je dis "semi-grave", car cela dépend de la personne à qui vous demandez et du niveau de stress que je ressens un jour donné. Certains jours, j'ai l'air clair comme de l'eau de roche, d'autres jours, c'est plus difficile. Je souffre de troubles de la motricité fine, et des choses apparemment simples comme mettre des bijoux et me coiffer ne se passent pas toujours bien (ce qui peut être assez frustrant quand j'essaie de créer un look). J'ai trouvé des moyens de m'adapter, principalement pour survivre. J'ai appris chaque jour de nouvelles choses sur mes besoins ou mes enjeux spécifiques en tant qu'adulte. Mais en grandissant, j'ai essayé de faire de mon mieux pour me cacher derrière les choses qui se distinguaient en moi. Mon handicap semblait être quelque chose que je pouvais cacher - sauf que ce n'était pas du tout le cas.
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Lindsay Adams
De gauche à droite : u0022Gouache on Paper,u0022 u0022Contemplating,u0022 et u0022Oil on Paperu0022 par Lindsay Adams. Description de l'image : Une peinture de Lindsay Adams représentant une forme féminine avec des traits de pinceau bleus, oranges et bruns.
J'étais douée sur le plan académique, créative et sympathique. Je ne pense pas avoir réalisé à quel point la paralysie cérébrale avait influencé ma vision de la vie avant d'en parler dans une dissertation personnelle pour un cours d'anglais au lycée. J'ai pensé à tous les obstacles, aux coups durs, aux maux et aux chutes. Je me suis souvenu des nombreuses fois où j'ai dû me répéter, ou épeler des choses pour que quelqu'un comprenne ce que je disais. J'ai reconnu l'anxiété que je ressentais chaque fois que j'entrais dans une pièce, où je devais parler ou me présenter par peur de la façon dont quelqu'un me regardait ou me fixait, en essayant de comprendre pourquoi je parlais ainsi. Maintenant que j'ai gagné en maturité, je me rends compte qu'il y avait de la place pour tout ça.
Bien que j'aie eu la paralysie cérébrale toute ma vie, je ne l'ai pas dit à voix haute avant d'avoir une vingtaine d'années. Je pense que je n'ai même pas réalisé que je le faisais avant que j'en parle à des gens qui me connaissaient mieux, mais qui ne savaient pas que je l'avais.
Photo & oeuvre : Lindsay Adams
À droite : u0022Juneteenthu0022 par Lindsay Adams. Description de l'image : à gauche, une photo de Lindsay Adams debout dans un parc, portant une combinaison noire et tenant un sac seaux tressé. Elle sourit. Sur la droite, il y a une photo des pinceaux de Lindsay et une illustration d'une femme en robe longue blanche tenant un chapeau.
Après l'université, en entrant sur le marché du travail, je ne savais pas où ni comment mon handicap allait me positionner. Je n'étais pas toujours consciente des aménagements ou du soutien dont j'avais besoin. En me découvrant et en prenant conscience de mes difficultés, j'ai également commencé à prendre conscience de mon privilège. Je savais que les gens ne pouvaient pas savoir que j'étais handicapée en me regardant (ce qui est le cas de nombreuses personnes souffrant de maladies ou de problèmes invisibles). J'avais le choix de parler de ma paralysie cérébrale, ou de ne mentionner que mon trouble de la parole et ma naissance prématurée lorsqu'on me le demandait. Je pensais que cela créait une facilité et une simplicité dans des environnements où je n'avais pas à m'expliquer. J'ai vite appris que ce n'était pas le cas. Je ne faisais que me faire du mal en n'embrassant pas toutes les parties de ma personne. En ne me donnant pas la grâce et l'espace nécessaires pour être pleinement et authentiquement moi-même, je me suis imposée des pressions irréalistes, et j'ai subi de nombreuses batailles intérieures de capacité, d'anxiété et de dépression.
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Lindsay Adams
u0022Serene Solangeu0022 par Lindsay Adams. Description de l'image : une illustration de Lindsay Adams d'une femme debout dans une robe jaune mi-longue portant un bouquet de fleurs. La femme a des cheveux bruns bouclés et des boucles d'oreilles vertes.
Bien que je ne doive à personne une explication sur le pourquoi ou le comment de mon état, c'est une chose que j'ai trouvée libératrice à partager. J'apprends tellement de choses et je suis capable d'encourager les autres tout en partageant mon histoire. Le handicap que je n'ai jamais voulu m'a apporté de nombreux dons et bénédictions bien plus grands que je n'aurais jamais pu l'imaginer. Mes mains d'handicapée produisent certaines des plus belles histoires et illustrations en couleur. Et ma voix, bien que feutrée, m'a permis de parler non seulement pour moi, mais aussi pour les communautés dont je fais partie.
Mon art a été pour moi une libération constante et thérapeutique depuis mon plus jeune âge. Lorsque je me sentais incomprise ou seule, je me suis tournée vers ma toile pour me libérer. La communication ne se résume pas à une seule chose, et je pense que j'ai pu l'exprimer efficacement grâce à mes différents choix de supports. Je savais que j'étais attirée par le dessin et la peinture depuis toute petite, et à chaque changement dans ma vie, je creusais un peu plus et j'essayais quelque chose de nouveau. Dans certains de mes moments les plus sombres et les plus isolants, mes carnets de croquis m'ont apporté du réconfort. C'était un domaine de ma vie où j'avais un contrôle total.
Entre mon talent naturel et la compétence diligente que j'ai développée, je me suis à chaque fois tournée vers mon art. Dès que j'ai pu, je me suis inscrite en classe de dessin et de peinture au lycée. Lorsque j'ai décidé de poursuivre des études internationales à l'université de Richmond, je ne voulais pas laisser l'art m'échapper et j'ai fait une spécialisation en arts plastiques. Lorsque j'ai étudié à l'étranger, en Espagne, j'ai immortalisé des paysages, des silhouettes et des expériences dans mes carnets de croquis. Lorsque j'ai commencé à travailler dans le domaine du consulting juste après avoir obtenu mon diplôme, j'ai rapidement réalisé que j'avais alors aussi besoin de l'art.
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L'âge adulte est venu avec ses luttes, ses leçons, ses peines de cœur et ses triomphes, et mon art a été avec moi et une partie de moi à chaque fois. Lorsque que je cherchais à fuir mon art, ou que je le délaissais à certaines périodes de ma vie, il me rattrapait. L'art m'a également nourrie, tout comme je l'ai nourri. Mon art est à la fois ma paix et ma protestation. Il est mon fondement et mon élévation. C'est ma voix et mon vice. Certains de mes moments les plus libérateurs sont liés au fait d'avoir commencé à dessiner une fleur. C'est vraiment inattendu pour une personne ayant un trouble de la motricité fine de manipuler le pinceau comme je peux le faire. Je suis à jamais reconnaissante d'avoir un tel don et de pouvoir le partager avec d'autres.
Les choses qui nous rendent différents nous rapprochent. Elles nous donnent l'espace nécessaire pour apprendre, changer d'avis et être de meilleures versions de nous-mêmes. Si je pouvais retourner à mon moi plus jeune, et lui faire un câlin, je lui dirais : Être une femme noire sera de plus en plus difficile avant que cela ne devienne plus facile, et être une femme noire handicapée sera accompagné de beaucoup de conneries que tu n'as pas demandées. Sois fidèle à toi-même, sois patiente et bienveillante envers toi-même et les autres, et dans le doute, rappelle-toi que tu peux toujours être toi - librement.
Photo & oeuvre : Lindsay Adams
À gauche : u0022Quarantine Chronicles: Week 11 | Fancying Flowersu0022 par Lindsay Adams. Description de l'image : à gauche, une illustration de Lindsay Adams représentant une femme assise en tailleur, portant une mini-jupe blanche et un haut bandeau blanc assorti. Elle tient des tournesols et a les cheveux bruns courts et des boucles d'oreilles dorées. À droite, une photo de Lindsay virevoltant dans un parc, portant une combinaison noire. Son dos est face à la caméra et elle tient son sac de la main droite.
Au fil du temps, je me suis rendu compte que chaque aspect de ma vie m'a finalement aidée à créer ma propre définition de qui je suis :
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Lindsay : Humaine. Complexe, variée, capable, adaptative, belle dans sa composition, rare et compétente. (source : moi-même)
Retrouvez d'autres œuvres d'Adams sur le site lindsay-adams.com.
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Notre série Voices of Disability est éditée par Kelly Dawson, une militante pour les droits des personnes handicapées née avec une infirmité motrice cérébrale. Elle a évoqué son handicap sur le très populaire podcast Call Your Girlfriend, et a écrit sur le sujet pour Vox, AFAR, Gay Mag, et bien d'autres médias. Retrouvez son travail sur kellymdawson.com.

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