Automysophobie : je flippe constamment à l’idée de sentir mauvais

Photographie par Fernanda Liberti.
Il y a cette scène dans Mad Men à laquelle je pense souvent. Peggy Olson, la jeune rédactrice, présente fait un pitch à un gros client. Le client se passe la langue sur les dents en la regardant, ce qu'elle interprète comme un geste déplacé, mais rien de plus. La réunion se termine bien, elle sourit à ses collègues et là, on lui dit qu'elle a du rouge à lèvres sur les dents. Son collègue, un homme avec qui elle s'était disputée plus tôt, avait délibérément omis de la prévenir histoire de l'humilier. Rien de bien grave dans le contexte des agences de pub des années 1960, mais ça fait toujours mal.
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Il y a quelque chose d'incroyablement humiliant dans le fait d'avoir quelque chose sur nous, mais c'est encore pire si on ne s'en rend pas compte. Surtout quand on est une femme. Des épinards dans les dents, du papier toilette sous la chaussure, la crotte de nez qui pend - si vous n'avez vraiment pas de chance - le sang de vos règles sur votre jupe pastel. La plupart du temps, je me fous sincèrement de me retrouver avec une tache de chocolat sur la joue ou d'avoir une crotte au coin de l'œil. Je suis un être humain et ces choses-là arrivent aux êtres humains. On s'en fout, non ? 
Mais comme Peggy dans cette salle de conférence, frottant désespérément le rouge de ses dents, j'ai l'impression de constamment me foutre la honte à cause de mon odeur. Plus précisément, j'ai peur de sentir mauvais sans le savoir.
Pendant un certain temps, on a dû se tenir à distance des autres et de leurs odeurs, et on s'est encore plus habitué à notre propre corps. Le fait que l'on ne puisse pas vraiment se sentir soi-même n'arrange rien. Selon Pamela Dalton, du Monell Chemical Senses Center, votre système olfactif est désensibilisé à votre propre odeur. Même si l'odeur est clairement mauvaise, les récepteurs olfactifs de votre cerveau s'habituent et, au bout d'un certain temps, ils cessent d'envoyer des messages concernant une odeur persistante. Et c'est sans compter sur la façon dont le Covid a bousillé nos sens. L'anosmie (perte de l'odorat) est un symptôme important du virus et, même si l'odorat des personnes atteintes est censé revenir dans un délai d'une semaine, il n'y a aucune garantie et un nombre important de personnes qui ont été infectées, en particulier au début de la pandémie, continuent d'avoir l'odorat affecté.
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Jusqu'à tout récemment, j'étais consciente de mon odeur, mais sans trop y prêter attention. J'ai toujours pensé que je n'avais pas d'odeur particulière. Je transpire et j'ai une peau grasse, mais je me douche régulièrement et j'ai l'impression que les odeurs d'après-effort sont acceptables pour les autres quand on vient clairement de faire du sport. Mais ces dernières années, cette sorte d'indifférence a évolué vers une hyper vigilance.
Même si vous tenez compte des virus et de votre perception naturelle des odeurs, toutes sortes de choses peuvent affecter à la fois votre odeur et la façon dont vous la percevez. L'anxiété peut affecter la transpiration de façon négative et altérer la perception des odeurs de telle sorte que des odeurs bénignes sentent encore plus mauvais. Il en va de même pour la paranoïa, et la pensée fixe, commune à des troubles tels que les TOC ou la dysmorphie, peut également être spécifique à l'odeur - il existe des cas de syndrome de référence olfactive (SRO), dans lesquels les personnes atteintes sont tellement convaincues qu'elles sentent mauvais qu'elles ne peuvent pas sortir de chez elles, même si elles ne sentent pas vraiment mauvais. En outre, la fatigue (due à un COVID long, à un mal-être ou à toute une série de maladies chroniques et de troubles mentaux) peut rendre plus difficile de se laver aussi souvent qu'avant (même si le changement est minime). De même, le fait de ne pas se laver aussi souvent peut être une réaction à un traumatisme ou lié à des problèmes sensoriels.
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On pourrait penser que tout ça, plus le temps passé loin des foules collantes du sueur, rendrait les gens plus compréhensifs au fait qu'on a tou·tes une odeur. Mais le fait de renouer avec l'odeur de l'humanité, du moins pour moi, m'a rendu beaucoup plus sensible à ce sujet.
La peur de sentir mauvais aux yeux des autres ne se limite pas à un sentiment personnel. Ça vient aussi de la façon dont les autres vont interpréter cette odeur : vous êtes fainéant·e et vous ne prenez pas soin de vous. Vous êtes dégoûtant·e et, surtout si vous êtes perçue comme une femme, vous ne répondez pas aux attentes liées à votre sexe. Être une femme qui transpire et qui a la peau grasse n'est pas féminin et n'est acceptable que dans des contextes en lien à la désirabilité - soit pour changer ou "perfectionner" son corps en faisant du sport, soit dans des scénarios sexuels. Le front qui goutte lors d'une réunion ou les auréoles sous les aisselles dans le bus, c'est non. Il y a deux options : soit vous savez que vous ne sentez pas "bon" et vous n'en avez pas honte (ce qui n'est pas acceptable pour une femme), soit vous ne le savez pas et vous êtes donc trop bête pour vous en rendre compte qui mérite qu'on s'en prenne à eux.
Après des décennies de marketing pour les savons, pommades, dentifrices et crèmes qui prônent la propreté et la bonne odeur, il n'est pas étonnant qu'on se fasse une idée aussi tranchée de qui sont les "bonnes" et les "mauvaises" personnes en fonction de leur odeur. La crainte, pour moi en tout cas, c'est de ne pas être en mesure de contrôler la façon dont les gens me voient, et sans le savoir, de dégoûter.
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Mais ce qu'il est important de garder en tête, c’est que tous les êtres humains ont une odeur ! On en a tou·tes une. Et ce n'est pas quelque chose qui doit nécessairement être masquée par un parfum ou lavée trois fois par jour.
La solution à ce problème n'est pas de se laver sans arrêt, du moins pas pour moi. C'est mon réflexe mais je peux vous dire maintenant, en tant que personne ayant des antécédents de TOC, qu'un tel comportement peut rapidement vous conduire en territoire hyper anxieux, où l'échelle de ce qui est acceptable devient de plus en plus difficile.
La solution n'est pas non plus de renoncer à l'hygiène et de laisser libre cours à la puanteur. Les êtres humains ont certes une odeur, mais il y a une raison pour laquelle certaines odeurs nous dégoûtent. Le maintien d'une hygiène de base est important pour vous comme pour les autres.
S'acharner sur vos auréoles en été ou renifler sans cesse vos cheveux parce que ça fait deux jours que vous ne vous êtes pas douchée est une perte de temps et d'énergie. L'odeur que vous dégagez n'est pas un rejet de la féminité ou un signe de paresse. Sentir mauvais de temps en temps n'est pas un manquement moral. En y accordant trop d'importance, vous perdez un temps précieux que vous pourriez passer à vivre votre meilleure vie, peut-être même à vous amuser comme si la transpiration en valait la peine.

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