Discuter de caca avec votre partenaire, un tue-l’amour ?

Illustration par Clara Rubin.
"Je n'ai pas l'habitude de faire caca quand mon partenaire est dans l'appartement", déclare une de mes collègues, pensivement. "J'attends généralement qu'il soit parti faire des courses ou autre chose".
"Je vais aux toilettes quand je suis sur le point de prendre une douche", dit une autre. "Pendant que l'eau coule, bien entendu".
On est dans notre réunion hebdomadaire de rédaction chez R29 et on parle caca. Plus précisément, on parle de nos stratégies pour cacher le fait que l'on fait caca à nos partenaires. On parle de la marque Poo-Pourri, de l'utilisation du papier toilette pour masquer le bruit, de la façon de tirer la chasse d'eau d'un WC qui ne veut pas fonctionner, eh bien, versez un seau d'eau, et tirez la chasse d'eau - je vous en pris. On parle aussi sur le fait de parler de caca avec sa·son partenaire.
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Comment vous et votre partenaire vous situez-vous par rapport aux discussions de caca ? Pour moi, après onze ans de relation qui a inclus le partage de toilettes douteuses en voyage, d'innombrables gastro-entérites, une allergie aux produits laitiers et un appartement londonien de la taille d'un timbre-poste, nos intestins sont un sujet de conversation aussi familier que ce que nous voulons manger pour le dîner. Si on est à quelques pas de se retrouver dans la même pièce et que l'un d'entre nous fait son affaire, ce n'est pas un sujet qui nous fait peur. Mais cela ne semble pas être le cas pour tout le monde.
Ce qui n'est pas grave, chaque relation est différente, n'est-ce pas ? Il n'y a pas de bonne ou mauvaise façon d'"être" ensemble tant que les deux personnes sont heureuses et communiquent efficacement bla bla bla. Mais ma collègue a dit quelque chose qui m'a fait réfléchir. "Je pense juste qu'il est important de garder certaines choses privées, vous voyez ? Je pense que faire caca avec la porte ouverte marque la fin du sexe dans une relation".
Ok. Je n'étais pas préparée à ça. Était-il possible qu'en laissant une porte (métaphorique) ouverte sur le caca dans ma relation, j'aie gâché ma future vie sexuelle ? Avoir discuté de diarrhée et de constipation au cours du dîner avait-il terni l'intrigue et le mystère de l'érotisme ? Non, je me suis rassurée. Notre vie sexuelle est bien ! "Bien… pour le moment", gloussait une voix sinistre dans ma tête qui ressemblait étrangement au fantôme de Samantha Jones.
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Malgré les rassurances de mon amie qui m'a assuré qu'elle et son mari parlent de leurs selles "tous les jours" et qu'ils ont des "relations sexuelles merveilleuses", j'ai décidé de solliciter l'avis de certaines personnes qui ont une grande expérience de discussion avec les couples sur ce qui tue ou non une vie sexuelle. J'ai donc contacté Mig Bennett, une conseillère en relations amoureuses ayant plus de 25 ans d'expérience à la fois dans le secteur privé et chez Relate, un organisme d'aide aux relations amoureuses.
"J'aurais tendance à préférer garder le 'mystère'", me dit Bennett quand je lui demande si le fait d'être trop ouvert·e et à l'aise avec un·e partenaire dans le rayon toilettes peut affecter la vie sexuelle d'un couple. Bien que, dit-elle, cela dépende du couple. "Je pense qu'il y a deux écoles de réflexion sur ce sujet. Je pense que certains couples pourraient dire qu'ils se sentent beaucoup plus proches s'ils peuvent faire tout à côté de l'autre. Ils se sentiraient peut-être bien plus 'ensemble'. Mais d'un autre côté, si vous êtes quelqu'un qui dit 'J'aime mon intimité', vous avez plus de chances d'avoir ce côté érotique parce que vous avez toujours ce mystère autour de vous". Lorsque les gens perdent leur sens de l'espace personnel, dit-elle, le lien entre le sexe et l'intimité peut être plus difficile à établir.
Esther Perel, thérapeute de couple et podcastrice, est d'accord avec ça. Dans L'intelligence érotique, son livre de 2006 sur la réconciliation entre désir et vie domestique dans une relation, elle affirme que si les couples doivent mélanger les aspects essentiels de leur vie, "essentiel" ne signifie pas "tout". "L'intimité personnelle délimite une zone privée", écrit-elle. "Une zone qui exige de la tolérance et du respect. C'est un espace - physique, émotionnel, intellectuel - qui n'appartient qu'à moi. Tout n'a pas besoin d'être révélé. Chacun doit cultiver un jardin secret".
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L'un des problèmes que pose le mariage entre la vie domestique et le désir est le nombre de rôles que nous essayons de faire remplir à notre partenaire dans une relation monogame. "Nous avons une personne dans laquelle nous essayons de tout enfiler", dit Bennett, expliquant que nous attendons d'un·e partenaire qu'elle·il nous réconforte et nous rassure, mais aussi qu'elle·il alimente le désir et l'érotisme. "C'est beaucoup pour une personne". Cette question des rôles multiples au sein d'une relation est encore plus prononcée chez les femmes, dont beaucoup occupent probablement déjà des rôles ailleurs, que ce soit au travail où elles sont la boss ou dans la famille où elles jouent le rôle de pacificatrice. Puis, dans leur relation, elles essaient d'être un être sexuel, peut-être même une mère et (enfin !) elles-mêmes, avec toute leur gloire menstruelle, vulnérable et de caca.
Charlotte Simpson, conseillère de couple et thérapeute psychosexuelle, encourage ses clientes à s'efforcer de se sentir à l'aise en réunissant toutes les différentes parties d'elles-mêmes en un seul être, plutôt que de les considérer comme des entités séparées. "Je vois couramment des cas où une femme a pu avoir un bébé et où elle n'est pas seulement une partenaire, ou la partenaire sexuelle, elle est aussi une mère et il peut être vraiment difficile d'intégrer ces rôles". Les fonctions corporelles impliquées peuvent rendre cette intégration particulièrement difficile. "Des choses comme faire caca, faire pipi, les menstruations, l'allaitement… Il peut être difficile d'intégrer cela à la déesse qui sent la rose, qui n'a pas de système digestif, qui ne fait jamais caca mais qui, si elle le fait, sent très bon". Le caca, en particulier, est un domaine où il y a beaucoup de honte, dit-elle avec sympathie.
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Il est donc injuste que la partie de nous-mêmes que nous utilisons pour accomplir ces fonctions corporelles pour lesquelles nous éprouvons tant de honte soit la même partie que celle que nous sommes censés faire parader à notre partenaire, à la manière d'un paon, au nom de l'alimentation du désir. "Tout se passe en bas !" explique Bennett. "C'est une zone qui défèque, a ses règles, urine, produit un bébé… C'est incroyable que nous puissions trouver un désir érotique en tant que couple quand nous le regardons comme ça !"
Toutefois, Simpson pense que le maintien de vos fonctions corporelles n'est pas nécessairement la solution pour préserver le caractère mystique de votre relation. "On dirait que vous devez continuer à faire semblant et je pense qu'il y a d'autres façons de maintenir l'intérêt dans votre relation". Elle suggère un "espace sain" où les deux partenaires peuvent conserver leur indépendance, leur autonomie et leurs différences afin de continuer à découvrir des choses sur l'autre. Le fait que la conversation sur le caca fasse partie du côté "séparée" ou fusionnée de la vie de couple dépend entièrement de ce qui vous convient le mieux.
Dans l'ensemble, Bennett est d'accord. "Si vous pouvez faire caca avec la porte ouverte et aussi avoir une bonne vie sexuelle, alors c'est très bien", dit-elle. "Certaines relations sexuelles s'épanouissent sur cette proximité globale". Mais d'autres ont besoin de quelque chose d'un peu plus excitant, de différent ou de mystérieux pour obtenir cette charge érotique et cela, dit-elle, dépend de l'individu.
Tant que vous êtes satisfait·e du sexe que vous avez et que vous n'avez pas l'impression de vivre dans un mensonge avec vos fonctions corporelles, alors tout va bien. Mais si vous voulez changer les choses, ce n'est pas impossible. "Un couple peut construire la relation qu'il souhaite avoir", dit Bennett. "Je l'appelle le 'contrat tacite' ; le 'je vais faire ceci et ceci sera mon rôle et tu feras cela et ça sera notre dynamique'". Ce qui est important, c'est que vous soyez à la fois impliqué·e et honnête dans la création du contrat - il s'agit de créer quelque chose qui fonctionne pour vous deux.
Alors, vais-je arrêter les discussions de caca ? J'y ai pensé, mais mon partenaire est rentré hier soir et nous avons gloussé comme des enfants sur les possibles conséquences qu'il allait subir après avoir accidentellement mangé du fromage pendant près d'une heure. Et dans des moments comme celui-ci, quand tout le reste est si sombre, je prends toute la joie qu'il y a autour de moi.

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