52 candidatures pour décrocher un job : voilà ce que je retiens de cette expérience

Photo par Naohmi Monroe.
On peut dire que je ne suis pas exatement chanceuse en matière de travail. Il y a eu la fois où le job dont je rêvais à l'époque m'a appelée après trois tests approfondis et deux entretiens exténuants pour me dire qu'ils étaient en train de rédiger ma proposition d'emploi, pour ensuite me ghoster, si ce n'est pour l'e-mail qu'ils m'ont envoyé la veille de Noël pour m'assurer qu'ils allaient "me contacter dès que possible". Il m'a fallu attendre le mois de mars pour faire mon deuil et accepter que cette proposition ne viendrait jamais. Puis il y a eu l'entreprise qui n'arrêtait pas de programmer des entretiens avant de demander un dernier texte à rédiger - trois au total, et ça n'a jamais débouché sur un entretien. 
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Cette année, cependant, l'expérience a été d'un tout autre niveau. Déjà élevé avant l'arrivée de la pandémie de Covid-19 en Europe, le taux de chômage des moins de 25 ans a fortement augmenté du fait des mesures de confinement dans la plupart des pays de l'UE. En mars 2021, 17,1 % des jeunes Européens étaient au chômage. Comme de nombreuse·s salarié·es, je suis passée par une longue période de restructuration, évitant de justesse un licenciement. À 30 ans, je fais également partie de ce qu'on appelle la "génération boomerang", les 3,5 millions de personnes âgées de 20 à 34 ans vivant chez leurs parents. Je sais que mon expérience est tristement banale, mais difficle de raisoner face à ce qui fait l'effet d'un rejet sans fin. 
En mars dernier, lorsque j'ai commencé à recevoir des e-mails de refus pour des postes auxquels j'avais oublié avoir postulé, une amie m'a suggéré de créer un système de suivi des candidatures. Ce qui n'était au départ qu'une liste de postes et d'entreprises s'est rapidement transformé en une feuille de calcul élaborée détaillant les heures consacrées aux candidatures - rares étaient les postes pour lesquels il suffisait d'un CV et d'une lettre de motivation - à la préparation et à la durée des entretiens. En tout, j'ai passé 73 heures à postuler, 11 dans des entretiens et 39 sur la préparation de tests, généralement un mélange d'études de marché et de la concurrence, de stratégie de contenu et de projets types. Bien souvent, je n'avais pas de nouvelles après avoir soumis ou présenté la dernière mission. J'ai cessé de comptabiliser les 20 minutes passées ici et là à m'occuper de l'"administratif" - le travail fastidieux, mais chronophage consistant à assurer le suivi des entretiens et à "entrer en contact" avec les recruteurs. J’ai également omis ma consommation obsessionnelle de conseils en matière de carrière.
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Je consacrais mes week-ends à préparer mes candidatures pour pouvoir les envoyer le mardi matin, le moment supposément optimal pour postuler, et après le travail, je parcourais les sites d'offres d'emploi, consciente que les recruteurs favorisent les candidats précoces. Trouver le job idéal est devenu de plus en plus une sorte de rituel - je manifestais, je méditais, je cherchais des réponses dans les étoiles, je parcourais mon horoscope à la recherche d'indices et je prenais des précautions supplémentaires pendant la rétrogradation de Mercure - mais tout ce que j'attirais, c'était des publicités Instagram pour des guérisseurs promouvant des "appels à la clarté dans la carrière". 
Dans le nouveau livre d'Otegha Uwagba, We Need to Talk about Money, elle note que "le désespoir est une position terrible pour prendre de bonnes décisions" - je peux en témoigner en tant que personne qui s'est procurée une pierre de soleil après avoir googlé "cristaux pour la réussite professionnelle". Je me suis tellement préoccupée de changer ma situation que j'ai cessé de me demander si je désirais réellement les emplois auxquels je postulais.
Carina Talla, coach en santé et guérison ayurvédique, suggère de définir des intentions de carrière pour s'assurer que vous cherchez le changement dans un état d'esprit positif. Elle suggère de rédiger une liste d'intentions. "Qu'est-ce que je veux attirer dans cet espace vide ?", "À quoi ressemble mon monde idéal ?", "Comment puis-je faire de ce processus une transformation ?" sont quelques-unes des questions qu'elle recommande de se poser. "Mettre vos pensées par écrit peut également vous aider à réduire le besoin de ressasser ou de revenir continuellement sur ce qui vous préoccupe", ajoute Laura Davies, un coach de vie dont le travail est axé sur la création du changement. 
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Je me suis tellement préoccupée de changer ma situation que j'ai cessé de me demander si je désirais réellement les emplois auxquels je postulais.

Le fait de s'interroger sur ses motivations quand tout ce qu'on veut, c'est aller de l'avant, peut sembler contre-productif. Mais faire preuve d'intention et se fixer des objectifs est un moyen avéré de les atteindre, et cette technique est régulièrement utilisée en conseil et en coaching. "Lorsque vous ne pouvez contrôler que vos actions, il peut être utile d'établir un plan et de fixer une échéance pour évaluer l'efficacité de ce projet", note Davies, ajoutant que "le fait de savoir que vous faites tout ce que vous pouvez, et que vous changerez votre approche si elle ne fonctionne pas, peut permettre d'apporter aux phases de transition de la structure et de se recentrer". J'ai passé un temps phénoménal sur la création de tâches qui ne nécessitaient absolument pas les heures de recherches passées sur YouTube pour apprendre à utiliser InDesign. Idem pour les heures passées à trouver la police exacte que l'entreprise utilise pour ma lettre de motivation. Je n'ai obtenu aucun de ces emplois et ça me faisait davantage regretter d'avoir passé autant de temps sur ces candidatures. 
Bien sûr, il est important de soigner sa candidature, mais le fait de s'acharner sur les éléments visuels a mis en évidence quelque chose que je ne voulais pas admettre : je n'avais pas assez confiance en mon écriture et j’essayais de masquer mon manque d'assurance avec l'esthétique - de multiples rejets et des séries d'entretiens interminables en sont la preuve. Pour contrer cela, Davies suggère de se concentrer sur les points essentiels : "Ne soyez pas tenté de créer un récit négatif autour de ce qu'un rejet pourrait signifier. Félicitez-vous d'être en position d'"échec", car si vous n'êtes pas sélectionné pour le poste, cela signifie tout de même que vous avez créé une occasion pour vous de réussir". 
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La génération Y, dont je fais partie, a été éduquée dans une culture de l'optimisation de soi qui met l'accent sur le fait que c'est à l'individu de décider de son destin. J'ai suivi consciencieusement les conseils carrière : j'ai programmé les entretiens le mardi ou le mercredi, j'ai envoyé des e-mails de remerciement après chaque entretien et je me suis entraînée à avoir l'air enthousiaste mais pas désespérée.
J'ai contacté "les bonnes personnes", travaillé ma présence sur les réseaux sociaux et me suis sérieusement consacrée à mon image en ligne, passant des week-ends à regarder des tutoriels sur Squarespace et à trouver la police et la palette de couleurs parfaites pour me représenter. Je suis tombée dans le piège de l'obsession à vouloir faire la candidature idéale. Lorsque les choses ne se passent pas comme prévu, nous pouvons nous concentrer sur la "bonne" prochaine étape", reconnaît Davies, " il faut réfléchir à toutes les options, mais nous progressons souvent davantage en prenant des mesures progressives. En progressant vers les objectifs que nous nous sommes fixés, nous pouvons nous libérer de la croyance qu'il n'y a qu'une seule façon d'obtenir ce que nous voulons".
En dépit de nombreux privilèges et de l'avalanche de conseils sur la façon de procéder, les portes peuvent toujours se fermer devant nous. "Il peut être difficile d'accepter que certaines choses se produisent et qu'il n'y a rien que l'on puisse, ou que l'on doive, faire différemment", explique Davies.
Lorsque j'ai finalement décroché un emploi (ma 51e candidature), j'avais postulé un mardi et quelques heures après la publication de l'offre, mais finalement, à l'instar de mes expériences pendant la pandémie, j'étais une autre statistique, qui prouve que le délai moyen pour trouver un emploi est désormais de 24 semaines. Et les millennials ont les taux les plus élevés de chômage et de sous-emploi. 
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Les millennials sont réputé·es pour être la "génération la plus malchanceuse", car nous vivons une ère de coûts de logement extrêmement élevés et de salaires relativement stagnants, sans compter la récession importante à laquelle nous devons faire face. Mais au lieu de chercher sans cesse à nous optimiser pour essayer de contourner un système qui nous laisse continuellement tomber, il est peut-être temps de réaliser que, même si l'on fait tout ce qu'il faut, on n'obtient pas toujours les résultats escomptés. "Méfiez-vous des règles que vous vous êtes créées", prévient Davies. "Parfois, on peut se freiner en se conformant à des règles que l'on s'est fixées soi-même", dit-elle, ce qui, dans mon cas, signifiait mêler mon identité à mes accomplissements.
Nous savons que nous ne vivons pas dans une méritocratie, mais le discours bien ancré qui promet qu'il suffit de travailler dur pour réussir est tenace. Dans notre culture du travail, l'estime de soi et le succès professionnel sont intimement liés, de sorte que si vous trouvez que votre travail ne correspond pas à vos valeurs ou, pire encore, que vous êtes totalement sans emploi, cela peut être vécu comme un échec personnel et moral. Et si le travail n'était que du travail ? Et si l'idée même du job de rêve était un peu toxique ? Il existe tant de façons de réussir et lorsqu'une porte se referme, cela peut tout simplement signifier qu'il faut en emprunter une autre.
La seule chose qui vaille la peine d'être optimisée est votre bonheur - qui ne peut être acheté avec une pierre de soleil ou manifesté dans un journal de gratitude. "Je suis capable, je suis à la hauteur, j'ai toujours été à la hauteur, mon sens de la valeur personnelle n'est pas lié à quoi que ce soit d'extérieur parce qu'intérieurement, je suis déjà naturellement digne", récite Talla. Oui, cela semble un peu "basique", mais pourquoi reconnaître que vous valez plus que vos résultats ou votre titre professionnel devrait être un acte radical ?

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