Comment la pandémie n’a fait qu’accroître ma jalousie au travail

Photo par Jessica Garcia
Je souffre de jalousie au travail. Urgh, encore elle. Comment a-t-elle pu faire un autre post ? Ces pensées se bousculent dans mon esprit alors que je fais défiler mon flux Instagram qui ressemble de plus en plus à une salle d'exposition de personnes qui ont plus de succès que moi. Je n'arrête pas d'aller sur leurs profils pour voir combien de followers ces personnes ont de plus que moi et, parce que je ne peux pas m'arrêter, j'ai involontairement comploté avec les algorithmes d'Instagram pour créer un feed qui est mon enfer personnel : plein de gens qui font le même travail que moi mais qui réussissent bien plus que moi.
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Je ne suis pas seulement jalouse que ces personnes aient plus de followers ou qu'elles gagnent plus que moi, mais aussi qu'elles semblent en faire plus que moi. Essayer de faire le strict minimum de travail chaque jour épuise mon énergie créative et je ne sais pas comment elles peuvent créer autant et si souvent.
Je suis rédactrice, coach et stratégiste âgée de 32 ans et j'ai plus de dix ans d'expérience professionnelle, je sais donc que ces sentiments sont complexes. Pourtant, je me surprends à mesurer le succès en termes de followers, de production et d'abonnés à la newsletter. Je continue à rafraîchir mon tableau de bord Substack, comme si le fait de fixer le nombre de mes abonnés allait les faire augmenter par magie. Je pose mon téléphone pendant quelques minutes, puis je le reprends. Je vois que la personne dont le podcast est beaucoup plus important que le mien a un nouveau partenaire de marque.
Lorsque j'écoute les publicités sur un podcast, tout ce que j'entends ce sont les contrats de sponsoring que je n'ai pas et l'argent que je ne gagne pas. Je ne peux pas me concentrer sur ce qui est réellement dit.
Avant la pandémie, ma carrière créative était en plein essor et je gagnais de l'argent avec. Depuis l'année dernière, les budgets de marketing ont été réduits et les accords de sponsoring ont diminué, et j'ai l'impression que les ressources limitées profitent aux mêmes personnes qui se trouvent au sommet. Il y a une pyramide du succès et j'ai l'impression d'être redescendue au bas de celle-ci. 
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Je n'ai pas toujours été comme ça. J'étais heureuse de mon parcours professionnel ; je m'épanouis dans mon travail et je suis coach, donc une partie de mon boulot consiste à aider les gens à résoudre des problèmes tels que la comparaison au travail. Cependant, savoir ce qu'il faut faire ne veut pas toujours dire qu'on l'applique pour nous-même. Lors du dernier confinement, j'ai constaté que ma jalousie professionnelle devenait incontrôlable.

Il y a une pyramide du succès et j'ai l'impression d'être redescendue au bas de celle-ci. Lors du dernier confinement, j'ai constaté que ma jalousie professionnelle devenait incontrôlable. 

Même si certaines restrictions sont levées, mon monde reste petit et le travail continue d'occuper une place centrale dans ma vie. Il y a encore tellement de choses qui manquent à la richesse de la vie professionnelle, comme le co-working, les réunions en personne et les événements en direct. Depuis plus d'un an, nous vivons principalement à la maison et sur Internet. Cette année, j'ai eu plus de temps que jamais, mais mes niveaux d'énergie ont diminué en même temps, et j'ai donc scrollé et scrollé, ma confiance en moi étant ébranlée et ma jalousie alimentée.
L'un des symptômes du problème de santé mentale lié au travail qu'est le burn-out est le sentiment d'être désillusionné·e par son travail parce que l'on ne reçoit pas ce que l'on a investi. Après tout, comment ne pas ressentir ça après l'année que la plupart d'entre nous ont passée ? Les possibilités de travail semblent rares et nos efforts sont vains. Avant la pandémie, le travail venait sans effort et les e-mails tombaient dans ma boîte de réception avec des opportunités passionnantes qui me donnaient la liberté financière de faire le travail que je voulais faire.
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Nous vivons tous·tes cette pandémie, mais la façon dont nous l'avons vécue varie énormément en fonction de nos circonstances et beaucoup d'entre nous ont développé un certain ressentiment envers celles et ceux dont la situation semble meilleure que la leur. Je suis jalouse des personnes qui peuvent s'offrir des maisons avec jardin et qui travaillent dans des bureaux qui ne sont pas leurs chambres, des personnes qui ont un emploi à temps plein et la sécurité d'un salaire mensuel. J'ai également eu plus de temps pour réfléchir à ce que j'attends de la vie et gagner plus d'argent est la clé qui me permet de réaliser beaucoup de mes désirs. Je veux la version professionnelle de tout avoir - argent et épanouissement - et il est difficile de trouver des personnes qui y sont déjà parvenues.
Les personnes qui, comme moi, exercent leur activité professionnelle sur Internet ne sont pas les seules à voir leur jalousie au travail s'aggraver. Tamara*, 34 ans, responsable de marque dans le secteur des soins de santé, m'a raconté : "Mon travail a toujours été une priorité, mais au cours de la pandémie, il est devenu ma seule préoccupation".
"Je critiquais également mon développement et je faisais sans cesse des comparaisons entre moi et mes collègues au cours de l'année dernière", a-t-elle ajouté. "C'est quelque chose que j'ai toujours fait, mais j'ai eu tellement plus de temps pour me poser, réfléchir et mijoter sur tout ça".

Ce qui s'est passé pendant le confinement, c'est que nous avons eu l'occasion de nous connecter au sens de la vie de nombreuses façons. Que signifie notre vie pour nous ? Sommes-nous épanouis ? Est-ce que nous avons atteint notre potentiel ?

JODIE CARISS
Tamara a évoqué exactement mon expérience quand elle a affirmé : "Tout le monde veut se sentir important et précieux, mais c'est encore plus vrai lorsque nous nous trouvons dans une période vraiment incertaine. J'ai donc vu la jalousie s'insinuer lorsque certaines de ces opportunités de travail et certains de ces projets n'ont pas abouti pour moi et ont été attribués à quelqu'un d'autre".
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Comme moi, Tamara est jalouse de l'énergie que les gens semblent avoir alors que des études ont montré que le huis clos nous rend tou·tes·s un peu plus distrait·e·s, léthargiques et fatigué·e·s. "Il y a eu des moments où je ne voulais pas montrer que je ressentais de la tension et où je me sentais jalouse de ceux qui semblaient avoir le sourire tous les jours", ajoute-t-elle. "Comment est-ce possible ?!" Je comprends ce qu'elle veut dire. Je me présente avec une bonne énergie à mes appels Zoom (heureusement peu nombreux) mais quand il s'agit de poster sur les réseaux sociaux, j'ai du mal.
J'ai demandé à Jodie Cariss, psychologue et fondatrice du service de santé mentale Self Space, si elle pouvait m'éclairer. Elle a expliqué : "Ce qui s'est passé pendant le confinement, c'est que nous avons eu l'occasion de nous connecter au sens de la vie de nombreuses façons. Que signifie notre vie pour nous ? Sommes-nous épanouis ? Est-ce que nous avons atteint notre potentiel ?"
Jodie a expliqué qu'elle a parlé à des client·e·s qui éprouvent de la jalousie professionnelle à l'égard de personnes dont le travail est orienté vers un but précis, ainsi que de la jalousie à l'égard de la prospérité. Elle a poursuivi en expliquant qu'il semblait que mon problème était lié à l'argent.
Pendant le confinement, nous avons été davantage exposé·e·s à la prospérité sur les réseaux sociaux. Il est donc important de se rappeler que "les gens ont eu plus de temps pour soigner leur image et cela contribue à nous faire sentir moins bien par rapport à ce qui se passe pour nous, que ce soit le fait d'être assis à la maison à regarder des séries en boucle ou de ne pas avoir d'espace extérieur. La jalousie est plus présente".
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Jodie a ajouté que nous ne devons pas négliger l'insécurité économique causée par la pandémie. "L'anxiété liée au maintien de l'emploi est très présente chez les gens", a-t-elle déclaré. "Cela nous amène à nous demander : dois-je me surmener pour prouver ma valeur ? Suis-je en sécurité ici ? Tout semble vraiment incertain. Regardez-les là-bas, ils ont l'air vraiment épanouis, ils ont un boulot cool et une belle maison. J'aimerais être à cette place".
Avant de parler avec Jodie, j'avais beaucoup de honte à éprouver de la jalousie au travail. Elle m'a fait comprendre qu'elle pouvait être transformée en un élément positif. "Lorsque les choses ne sont pas dites, elles gagnent en puissance", a-t-elle déclaré.
C'est dans cet esprit que j'ai décidé de contacter mes pairs et de leur parler de ce que je ressentais. Jodie avait raison : le fait de le dire à voix haute à des ami·e·s m'a vraiment aidée. Jodie m'a également recommandé de tenir un journal pour approfondir ce que ma jalousie au travail me disait. J'ai réalisé qu'il était important pour moi d'être plus active sur les réseaux sociaux dans le cadre de mes objectifs de création d'une audience. J'ai donc modifié ma routine quotidienne et fait des réseaux sociaux une activité que je pratique en début de journée.
Je me suis également lancée dans une pratique de gratitude et je termine chaque journée de travail en célébrant les petits pas que j'ai faits vers un grand changement. Ma jalousie professionnelle a-t-elle disparu ? Non. Je ne suis pas totalement guérie de ma convoitise, le travail est encore si difficile en ce moment et la vie n'est pas revenue à la normale. Mais je suis capable de scroller Instagram et de ne plus voir la vie des autres comme un reflet de ce qui manque à ma propre vie. C'est ça, je pense, le progrès.
*Les noms ont été modifiés pour protéger les identités.

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