Portrait : voilà à quoi ressemble une femme juive

Ou comment tordre le cou une bonne fois pour toutes aux préjugés esthétiques sur les femmes juives.

Ligne ondulée
Il n’existe pas de profil type de la femme juive. Nous n’avons pas toutes les cheveux frisés, le nez aquilin, ou la voix nasale de Fran Fine. Nous n'avons pas toutes la peau blanche et nos ancêtres ne parlent pas tous Yiddish. Certaines mangent casher (le régime alimentaire prescrit par la Torah) ; d’autres pas. Les femmes orthodoxes respectent un code vestimentaire dit modeste et portent des perruques appelées sheitels. Les Juifs éthiopiens célèbre le Souccot — la fête des Cabanes qui célèbre la fin des récoltes agricoles — différemment des Juifs d’Europe.
Ce que de nombreux Juifs ont en commun en revanche, c’est leur appartenance à la diaspora : les Juifs vivant en dehors d’Israël.
Publicité
Nos ancêtres viennent d’Espagne, de Russie, d’Éthiopie, de Syrie, et bien d’autres pays. Ils sont Séfarades, Ashkénazes, Mizrahi, Converso, Beta Israël. Il est vrai que nous avons une culture et des traditions culinaires différentes, mais nous célébrons tous les mêmes fêtes : Roch Hachana, Yom Kippour, Souccot, Chavuot, Pessah. Les occasions pour notre communauté de célébrer et de se rassembler autour d'une table (ou non) sont nombreuses.
Ces huit photos sont l’œuvre de Yael Malka (qui partage également avec nous son témoignage), réalisées à l’occasion du mois du patrimoine juif américain. Dans cette série, elles partagent avec nous leur style individuel, leur personnalité et leur expérience unique. On remarque rapidement qu’il n’y a pas deux histoires qui se ressemblent, mais elles partagent toutes un fort sentiment d’indépendance, une réelle affection pour la culture juive et leurs ancêtres, et une forte envie de la partager avec les autres. Leurs différences sont nombreuses, mais une chose est sûre : un fort dévouement pour leur identité juive coule dans leurs veines.
PHOTO : YAEL MALKA.
Aviva Bogart, 29, artiste
« J’ai grandi dans une famille très orthodoxe. Je suis allée à l’école hassidique jusqu’à l’âge de 15 ans. Puis elle a fermé. Même si mes parents étaient ouverts à l’idée que j’aille dans une école non religieuse, j’ai voulu continuer d'aller à l'école hassidique. J’étais très dévouée à la religion à l’époque. Puis, j’ai voulu aller vivre à New-York. J’ai déménagé à Brooklyn au lycée. Depuis, j’ai pas mal évoluée. Je me suis inventée ma propre pratique spirituelle. Ça n’a rien de linéaire. C’est pleins de questions que je me pose et qui me permettent de me rapprocher de moi-même, du divin et du cosmique.
Publicité
Je suis 100% Juive de l’Europe de l’Est. Ça m’a pris du temps à accepter mes origines, car les Ashkénazes ont une histoire très particulières avec l’Holocauste. Je pense qu’on ne parle pas suffisamment des traumatismes intergénérationnels. J’ai grandi en ressentant pleins de choses inexpliquées dans mon corps et que je comprenais pas. Aussi longtemps que je m’en souvienne, j’ai toujours eu une peur dissimulée en moi. Je crois qu’on a tous une histoire ancrée dans notre ADN, qu'on hérite de nos ancêtres.
Je pense que l’anti-sémitisme vient pour beaucoup du fait qu’on ne sait pas qui nous sommes. Je pense que montrer nos différents visages et qu’on est gens comme tout le monde peut vraiment aider à combattre le racisme qu'on continue de subir.
Ce qui est très important pour les Juifs en ce moment c’est cette idée (très ancienne) du « tikkun olam », ce qui signifie « guérir et sauver le monde ». Le monde est dans un état tellement précaire - aussi bien sur le plan politique qu’environnemental - que c’est effrayant rien que d’y penser. Pour les Juifs, la question à se poser c’est « quelle est ma réponse et mon rôle à jouer dans ce monde en tant que juif ? Comment puis-je rendre ce monde meilleur ? Sur quelles valeurs juives dois-je m’appuyer pour savoir ce que je dois faire et comment ? Être un porte-parole, être un allié, toutes ces choses sont très discutées en ce moment.
C’est intéressant de réfléchir à comment s’engager politiquement, pour l’environnement et le monde en général. Je pense aussi qu’il n’y pas de petits gestes. Même de simples choses peuvent avoir un impact sur la vie des gens, comme un sourire par exemple...Je sais que ça peut sembler un peu cucul mais je le pense vraiment. On ne sait pas ce que les gens qu’on rencontre vivent. Il se pourrait que votre sourire soit le seul qu’ils reçoivent de toute la journée… Je serai tellement heureuse quand je serais ce qu’on appelle un « mentsch », c’est-à-dire une personne foncièrement bonne. C’est un travail constant. On ne connaît pas la vie des autres, mais si on se tait un moment pour leur donner la parole et les écouter, on peut accéder à leur intériorité. Ce n’est pas dit qu’on puisse faire grand chose, mais s’écouter les uns les autres c’est déjà un bon début, je crois. »
Publicité
PHOTO : YAEL MALKA.
Sarah Kaidanow, 26 ans, actrice
« Mes grands-parents paternels sont des survivants de l’Holocauste. Ils vivaient en Pologne à l’époque, dans la forêt. Mon père aura aidé les scénaristes du film Les Insurgés à vérifier les faits invoqués. Il était trop jeune pour s’engager dans la Résistance, mais son frère lui en faisait partie. Ils vivaient dans le même bois que les partisans. Il a été plusieurs fois distingué pour ses actions.
La nounou de ma grand-mère l’a caché chez elle. Toute sa famille aura été déportée au ghetto de Dubno, mais sa nounou aura réussie à la sauver. J’étais choquée de voir cette scène de rafle dans La Liste de Schindler, où les enfants se cachent pour ne pas être emportés par les Allemands. Ma grand-mère vivait dans un ghetto, et je sais que c’est exactement ce qui leur est arrivé. Ils se sont cachés toute la journée et sont sortis la nuit, croyant être en sécurité. C’est là qu’ils se sont fait tués.
Ce qui me dérange le plus c’est d’avoir constamment à défendre mon judaïsme. C’est insultant d’entendre toujours que je ne « ressemble pas à une juive », parce que je suis blonde aux yeux bleus. Je suis obligée d’expliquer que ma grand-mère et mon père ont aussi les yeux bleus. Mais je ressemble surtout à ma mère, qui a grandi dans une famille catholique. D’ailleurs, quand je dis que ma mère est née catholique, on adore me dire que je ne suis pas Juive. Mais je suis Juive. J’ai fait ma mikveh [un bain rituel juif, comparable au baptême chez les Catholiques], je suis allée à l’école hébraïque, j’ai grandi avec les histoires de mes grands-parents sur mes origines. Aujourd’hui ils vivent à seulement 10 minutes de chez moi, donc on est restés très proches.
Publicité
J’aime beaucoup l’éducation religieuse que j’ai reçu. Je vis le judaïsme comme un questionnement permanent. C’est des histoires qu’on vous raconte et qui vous interpelle, vous remue, vous questionne... Je ne pense pas que ce soit un hasard que je sois devenue actrice. J’aime raconter des histoires tout comme j’aime la dimension très narrative de ma religion.
Je suis homosexuelle, et donc je vais à la synagogue gay de Chelsea. Ils ont leur propre siddour [un livre de prière] qu’ils ont rédigé eux-mêmes, et qui parlent de notre relation à la nature, comment se connecter à elle et reconnaître la part de divin dans celle-ci. Ça change des récits habituels sur Dieu, là-haut dans le Ciel. Ça me dérange vraiment qu’on me dise que je ne suis pas Juive. Dans ce cas-là, je réponds toujours « si, je suis Juive, mais peut-être que je ne réponds pas à la représentation que vous vous en faites. Pourtant, c’est vers ce judaïsme que les jeunes ont envie d’aller aujourd’hui. »
Je pense que si les Juifs sont très bons pour aider les autres, c’est dû à notre histoire. On refuse d’ignorer les problèmes de ce monde, comme on l'a bien montré avec la crise des migrants par exemple. J’interviens parfois au Centre éducatif de Weschester sur l’Holocauste et les Droits de l’Homme (le Holocaust and Human Rights Education Center of Westchester). Le but c’est d’aider les jeunes génération à faire le lien entre l’Holocauste et des sujets a priori sans rapport, comme la persécution des gays en Russie, la crise sanitaire de Flint, la famine en Uganda etc. Je pense que les gens sont surpris par mon histoire. Je suis Juive et mes grands-parents ont connu l’Holocauste. Je sais qu’un traumatisme peut encore avoir des répercussions 60 ans après. Et c'est justement pour ça que je veux éviter que ce genre de catastrophes se reproduisent. Je suis fière de mon empathie, que je dois non seulement à mes grands-parents, mon judaïsme mais aussi à mon éducation.
Publicité
Pour moi, les Juives américaines sont de sacrés bouts de femmes. J’espère avoir raison d’affirmer que la plupart d’entre nous sommes des femmes très empathiques, fortes et déterminées. J’espère aussi qu’on pourra continuer à être actrices du changement dans ce monde. »
PHOTO : YAEL MALKA.
Talya Bendel, 30 ans, styliste et auteure
« Je suis née et j’ai grandi à Brooklyn, dans un quartier de Flatbush. C’est très petit et pas très accessible au reste du monde. J’ai été élevée à la façon orthodoxe. On mangeait casher, on faisait sabbat…On m’a mis dans une école hébraïque non-mixte et je n’ai pas été exposée au monde « non-orthodoxe » avant l’université. Durant mon adolescence, je suis sortie, suis allée à des concerts. Je pensais que j’étais une jeune fille comme les autres. Jusqu’à ce que j’arrive à la fac et que je me rende compte que j’étais la seule à faire mes bénédictions avant de manger. J’arrêtais pas de me demander si on pensait que je me parlais toute seule. Aujourd’hui, je m’en fiche, mais à l’époque ca m’a fait drôle de remarquer tout un tas de différences comme ca.
Pour beaucoup de gens à la fac ou dans mes différents boulots, j’étais la première Juive qu’ils rencontraient. Ca me surprenait au début, sachant que j’ai grandi entourée de Juifs. Aujourd’hui je réalise que c’est le cas pour beaucoup de minorités. Tout le monde vient de quelque part. Ce qui me reste en tête par contre, c’est l’idée que notre religion est très ancienne, et que le monde d’aujourd’hui n’a rien à voir avec l’époque qui a vu naître ma religion. Je pense beaucoup à ça depuis que j’ai un enfant. J’ai envie de respecter notre héritage et de le lui transmettre. A lui de décider ce qu’il souhaite en faire.
Publicité
J’ai commencé à porter une perruque récemment, après mon mariage. J’ai pris l’habitude de me teindre les cheveux quand j’étais ado, mais je ne m’éloignais jamais de ma couleur naturelle parce que c’était interdit dans mon école. Si je porte une perruque pour des raisons orthodoxe, je le fais aussi pour le fun. Ca m’arrive d’associer mes perruques à ma tenue, et inversement. Parfois je vais jusqu’à porter 3 perruques différentes dans la même journée.
Il y a plusieurs raisons d’expliquer pourquoi les Juives couvrent leurs cheveux une fois mariées. Tout le monde n’est peut-être pas d’accord avec ma façon d’appliquer ce précepte, mais c’est mon interprétation. De manière générale, il y a cette idée qu’à partir du moment où vous vous mariez, votre sexualité appartient à l’autre. Vous avez déjà entendu parler du concept de « sex hair » (le cheveux « sexuel » ou « sexualisé » en français) ? Les cheveux d’une femme, la manière dont ils tombent, dont ils se meuvent, il y a quelque chose de sexuel dans tout ca. Certes, ce n’est pas systématique, et chacun est libre de penser ce qu’il veut, mais il y a cette idée que couvrir cette partie de son corps, c’est se réserver pour l’autre. Il y a certaines choses que je trouve difficile à suivre dans notre religion, mais pas celle-ci. J’ai plaisir à le faire.
Je ne dirais pas que je m’habille de façon « modeste », ou pudique - peu importe comment vous appelez ca. Il y a certaines choses que je mettrais et d’autres que je ne me verrais pas porter. Si c’est ça la mode modeste, alors dans ce cas oui, on peut dire que je m’habille de façon modeste. En général, on dit qu’il faudrait couvrir la clavicule, les coudes et les genoux. Mais je dirais que les choses se sont un peu assouplies à ce niveau. Et surtout, mode modeste ne veut pas dire que vous ne pouvez pas avoir de style.
Publicité
Je ne pense pas que ça fasse réellement de différences d’être une femme juive ici [aux Etats-Unis] qu’ailleurs. Certes, on a peut-être plus d’avantages à vivre aux Etats-Unis, mais je ne me sens pas différente des autres. Certes, chacun a ses pratiques, mais ça ne veut pas dire que ça vous empêche d’être ouverts aux pratiques des autres.
On est tous des êtres humains. Sur ma page Instagram, j’aimerais montrer qu’on n’a pas besoin de se limiter à sa propre culture, peu importe d’où on vient. Je n’ai pas l’impression d’être limitée par ma religion. Justement, ma religion a tendance à me pousser, à essayer encore et plus fort d’atteindre mes objectifs. »
PHOTO : YAEL MALKA.
Haftam Yizhak-Heathwood, 32 ans, membre active du premier centre Juif éthiopien au monde, à New-York
« Je suis née en Ethiopie. On a quitté le pays en 1990, juste avant la deuxième grande vague d’immigration vers Israël (qu’on appelle aliyah) en 1991. J’avais 3 ans. On a emménagé vers Beit She’an, une communauté orthodoxe au nord de la mer morte. J’ai mis des années à rencontrer des Juifs en dehors d’Israel. C’est quand une agence est arrivée dans notre communauté pour nous proposer de quitter le pays que mon horizon s’est enfin ouvert. On m’a proposé de postuler pour pouvoir immigrer à Cleveland, aux Etats-Unis. Je suis tombée amoureuse de leur culture. J’étais choquée de voir à quel point les gens étaient beaucoup plus ouverts que les Israéliens que j’avais connus. C’est à ce moment-là que j’ai décidé que les Etats-Unis seraient ma patrie. Après mes deux années de service militaire obligatoire en Israël, j’ai tout fait pour pouvoir aller vivre à New-York. J’ai utilisé ces deux années qui m’étaient données de revivre en Israël pour passer du temps avec ma famille, boucler tout ce qu’il y avait à boucler, puis j’ai pris l’avion pour New-York. C’était en 2011.
Publicité
Vivre à New-York m’a ouvert les yeux. A l’époque, je travaillais comme jeune fille au pair dans une famille juive. Quand j’ai découvert la communauté juive ici - les Juifs blancs donc - je me suis rendue compte à quel point les gens étaient connectés les uns aux autres. Tout le monde connaissait la vie de l’autre.
Pendant des années, je me suis tenue à l’écart de la communauté éthiopienne en Israël. Le racisme qu’on rencontrait à l’époque avait vraiment de quoi nous mettre en colère, et à l’écart. Ça me déprimait beaucoup, cette idée qu’il fallait qu’on s’exclut pour survivre. Le pire, c’est que c’est ce qui était transmis aux enfants. Nos parents ont sacrifié leur vie pour qu’on vivent dans de meilleures conditions, pour qu’on soit libre. Et pourtant, on vivait replié sur nous-mêmes. Je ne voyais pas comment changer ma communauté, car personne ne se faisait confiance.
J’ai appris qu’une Juive éthiopienne tenait une organisation à New-York. Elle m’a appris qu’il y avait plus de 800 Juifs éthiopiens ici. Je me suis demandé comment c’était possible qu’on ne se connaisse pas, qu’on ne sache rien d’eux. Tous ces enfants vivent très éloignés de leur héritage Juif. Pour moi, c’est comme si nos parents s’étaient sacrifiés pour rien. Tous ces Juifs qui sont morts dans le désert, pour pouvoir offrir une vie meilleure à leurs enfants. Pour qu’au final leurs enfants abandonnent leur religion, par manque de passation et de représentativité. Ça me faisait tellement mal de penser à ça que j’ai décidé de réagir.
Publicité
Je voulais libérer les descendants de Juifs éthiopiens en leur permettant de se rencontrer. Pour moi, c’était la seule manière d’en finir avec la colère, la dépression et l’isolement qui les rongeaient. C’est là que j’ai fondé un Centre Juif éthiopien, ici à New-York.
Pour être honnête, c’est très stressant de travailler avec cette communauté, à cause de son passé, à cause de notre passé. Il faut dire aussi qu’aucune communauté ne nous acceptent, que ce soit les Juifs ashkénazes ou séfarades, ou encore les Noirs. Je ne sais pas pourquoi on nous rejette, mais ce que je sais c’est que je ne veux plus qu’on se limite à survivre. Je veux qu’on vive. C’est pour ça que j’ai voulu nous donner un espace, un lieu qu’on pourrait définir comme notre maison. Si quoi que ce soit arrive, ils savent qu’ils peuvent venir ici. Il n’y a jamais eu un espace comme celui-ci, même en Israël. C’est le premier centre Juif éthiopien au monde.
Etre Juif aujourd’hui n’est pas simple. Etre une femme Noire et Juive l’est encore moins. Mais je suis fière et heureuse d'être comme je suis. Je ne changerai jamais la personne que je suis, ni les épreuves que j’ai traversées. Je sais que mon passé a fait de moi la personne que je suis aujourd’hui. Je suis fière d’être Juive et Américaine. »
PHOTO : YAEL MALKA.
Yael Malka, 28 ans, photographe
« Je suis originaire du Bronx. C’est là que ma mère a grandi et on est des New-Yorkais de quatrième génération. J’ai vécu dans le Bronx jusqu’à l’âge de six ans, puis je me suis installée en Israël, c'est de là que vient mon père. Ses parents y avaient émigré depuis le Maroc. Ils ont emménagé dans un kibboutz, un mouvement socialiste qui est un peu à la base de la fondation d’Israël. Mon père était l’un des seuls Mizrahi, ou Juifs du Moyen-Orient, présents au kibboutz, et il n’y avait pas d’autres Marocains hormis sa famille. Les Séfarades et Mizrahi — descendants des Juifs arabes et d’Espagne — n’étaient pas toujours bien vus en Israël, c’est comme si ce pays n’était pas fait pour nous ; pourtant c’était notre pays. C'est lié au fait d’avoir la peau mate et de venir d’une culture que les Ashkénazes percevait comme barbare et primitive. Mon père a essuyé beaucoup de racisme en grandissant.
Publicité
J’ai vécu en Israël de mes 6 à 8 ans. Mon père a tenté de faire bouger les choses au kibboutz ; il a essayé de créer un espace plus inclusif et plus tolérant. Le problème avec le socialisme, c’est que bien qu’il y ait de nombreux aspects positifs, aucune importance n’est accordée à l’autonomie et à l’individualité. Ce qu’il voulait, c’était de trouver un compromis permettant de mener une vie harmonieuse tout en respectant les limites de cette communauté. En fin de compte, ça n’a pas fonctionné et on a décidé de rentrer à New-York.
Notre judaïsme est plutôt culturel. Ma mère n’a pas eu d’éducation religieuse. Le kibboutz où était mon père est plutôt laïque. Il n’y avait même pas de synagogue jusqu’en 2018. Il y avait bien un cours de religion à l’école, et ils célébraient le Chabat, le Yom Kippour et toutes les grandes fêtes juives, mais la religion n’a jamais fait partie de la vie de notre famille. Ma mère est née dans un New-York qu'on peut décrire comme culturellement juif, mais il n’était pas rare que des familles juives célèbrent Noël. Ils installaient un sapin chez eux, c'était très commun pour les familles juives New-Yorkaises. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’on est des Juifs progressistes, mais je pense qu’on n’entre dans aucune catégorie. Comme j'ai grandit à New-York en étant Juive et Israélienne, mon judaïsme a toujours représenté une grande partie de mon identité. Je suis à la fois Ashkénaze par ma mère et Mizrahi par mon père, deux traditions très différentes, et je m’estime heureuse de les comprendre.
Publicité
Quand j’étais ado, « juif » faisait un peu office d'insulte, et des insultes j'y ai eu droit souvent, mais ce n’est plus le cas à présent. On vit une belle époque, on apprend toujours plus et le langage évolue. Il est vrai qu’on peut remarquer une sorte d’antisémitisme latent, et j’en entend souvent parler. Comme je suis Israélienne, j’ai souvent du mal à défendre ce point de vue, car il y a beaucoup de choses qui sont dites avec lesquelles je suis d’accord, mais je ne vais pas non plus laisser qui que ce soit minorer ma culture et mon histoire. D’un autre côté, je suis très fière d’être Mizrahi, de voir la façon dont les femmes de couleur sont de plus en plus représentées. Je suis une Juive-Arabe. Le fait de voir de plus en plus de femmes Arabes en politiques et de leur donner une certaine visibilité est vraiment incroyable pour moi. »
PHOTO : YAEL MALKA.
Alba Hochman, 41 ans, coordinatrice marketing et cheffe des opérations
« Je suis née dans le Queens, et ma famille est Colombienne. Mon père est prêtre évangéliste et il est bilingue. Quand on est fille de prêtre, on a tendance à lire la bible pour « passer le temps ». Un jour que je lisais la Bible en espagnol, j’ai remarqué notre nom de famille, Garzon. Là, je me suis dit, tiens, notre nom de famille est dans la Bible ? J’ai donc pris une Bible en anglais et j'ai trouvé que notre nom de famille, c’était Gershon. J'ai alors demandé à mon père s’il savait que notre nom était mentionné dans la bible, et là, il me répond “oui, on est Juifs.” Apparemment, ma famille descend de Converso, aussi appelés Crypto-juifs. Ceci est resté secret jusqu’à ce qu’on soit devenus adultes. Des générations durant, on a gardé secret que du sang juif coulait dans nos veines.
Publicité
Voilà comment j’ai découvert mes racines juives. En grandissant, avant même que je n’avoue que j’étais queer, le catholicisme me posait problème. Le système hiérarchique strict me posait problème. J’imagine que c’est mon côté Juif — je remets toujours tout en question.
On peut dire que je suis Juive par choix. Mais pour moi, toute personne pratiquant le judaïsme est Juif par choix. Ce choix, a été nié à mes ancêtres. Dans l’essence, je me réapproprie ce choix, mais j’ajoute en général que je me suis reconvertie. Je me souviens de la première fois que je suis allée à la Synagogue pour la bat Mitzvah d’un membre de la famille de mon époux. C’était la première fois que j’assistais à un service et à la lecture de la Torah et de psaumes. C’était quelque chose de très fort. L’expérience s’est renouvelée la première fois que j’ai lu la Torah. J’avais l’impression de porter le poids des nombreuses générations qui m’avaient précédée.
Ce que je voudrais partager, c’est que oui, on peut être Juif et Latino. Cela veut dire qu’on peut célébrer Hanouccah avec du plantain frit et autres spécialités du genre. On a parfois un peu de mal avec ça. Lorsque je dépose mes enfants à l’école juive, on me demande si je suis la nounou, parce que je leur parle en espagnol. Ce à quoi je réponds que non, qu'ils sont bien mes enfants. Qu'on est bien Juifs. Et là, j’ai droit à l'inevitable vous venez d’où ? De New York City. Dans le Queens. Sur la 57th rue.
Publicité
Je fais partie d'une congrégation très engagée. Ils s’investissent beaucoup pour la justice sociale et organisent beaucoup de projets. Mon rabbi a même été arrêté pour avoir manifesté. On organise des services aux centres d’immigration et de détention. C’est vraiment très important pour moi. Je veux que mes enfants voient ça, car je suis une incorrigible optimiste. Mes parents sont des immigrés. Je suis américaine de première génération. J’ai grandi avec les aides sociales. Ces problèmes me tiennent à coeur. Je veux que mes enfants voient qu'activisme et judaïsme sont liés. »
PHOTO : YAEL MALKA.
Yael Buechler, 33 ans, rabbi
« Toute petite, je savais déjà que je voulais devenir rabbi. Mon père est rabbi. Être rabbi est un condensé de toutes les choses que j’aime. Le plus important pour moi, ce sont les valeurs juives et leur perpétuation de génération en génération. La tradition juive est tellement riche. J’aime la Torah et j’essaie de partager cet amour autant que possible avec les familles de l’école pour laquelle je travaille. Le fait d’être une femme et d’être rabbi revêt d’autant plus d’importance, du fait que nous avons une longue tradition d'écrits rabbiniques surtout relayés par des hommes. C’est l’occasion pour nous d’inclure la voix des femmes. Mon petit dernier vient d’avoir un an et j’ai arrêté de tirer mon lait maternel il y a seulement quelques semaines. J’ai organisé une petite cérémonie pour célébrer l’évènement, ce qui n’est pas quelque chose qu'on trouve dans le Talmud. Prendre un moment pour apprécier le fait que j’avais pu produire et tirer mon lait pour mon bébé et remercier Dieu pour cela, c’était vraiment très émouvant.
Publicité
L’année de ma naissance, en 1985, marque la première fois qu’une femme est devenue rabbi au sein du mouvement conservateur, et j’ai été ordonnée au séminaire théologique juif. J’ai pleinement conscience de la chance que j’ai de pouvoir profiter de toutes les avancées qui ont rendu cela possible. Il y a encore beaucoup à faire, car lorsqu’on pense à un leader, lorsqu’on pense à un rabbi, on n'imagine pas forcément une personne qui se fait les ongles. Mais je crois que c’est une opportunité, car on a la possibilité d’être les mentors de milliers de personnes partout dans le monde.
La place ne manque pas pour ce qui est de l’expression de la créativité juive, c’est pourquoi j’ai créé Midrash Manicures. Tout a commencé quand j’étais petite et que je me faisais les ongles chaque semaine pour aller à la synagogue. J’ai créé un blog quand c’était encore à la mode, et en un clin d'oeil, j'ai croulé sous les messages me demandant où on pouvait trouver ces produits. J’ai fait des études pour devenir une entrepreneure juive, et j’ai appris des choses que je n’avais pas vu lors de mes études pour devenir rabbi. Je me suis débrouillée pour apprendre à créer des autocollants pour les ongles. Depuis, on s’est développé et on propose maintenant des chouchous pour Hanouccah. Ruth Bader Ginsburg en a un. Je le lui ai envoyé et elle m’a répondu en disant qu’elle le porterait presque toute l’année bien qu’il soit pour Hanouccah, ce qui m'a beaucoup flatté. On a aussi des leggins Hanouccah, des bandeaux Hanouccah. J’ai créé un t-shit épaules nues pour Hanouccah avec un Dreidel dessus. Je réfléchie à la mode et j'essaye de trouver une façon de la rendre juive.
Publicité
Chacun d’entre nous peut faire une différence dans ce monde, en essayant de comprendre comment la Torah s’applique à nos vies et en appliquant ses valeurs à toutes nos actions. Pour moi, ce qui est le plus important, c’est de préserver la beauté de nos traditions et trouver un moyen de les mettre en action à nos vies chaque jour. »
PHOTO : YAEL MALKA.
Maegan Gindi, 31 ans, photographe
« J’ai grandi à Brooklyn. Mon père est Syrien — ses parents se sont installés ici — et ma mère est Ashkénaze. Le monde syrien est très insulaire, et d’une certaine manière, il est très protégé. C'est quelque chose de difficile à comprendre quand on ne connait pas. Ce monde est presque invisible si on n'en fait pas partie, et il est presque impossible de l'intégrer. C’est assez dur. Même moi je ne me sens pas entièrement acceptée, parce que je ne suis pas complètement Syrienne et on me l’a déjà dit texto. En plus je suis queer, et cette identité peut être difficile à vivre avec l’homophobie parfois présente dans la culture du moyen orient et la culture juive. Les Juifs Séfarades et Ashkénazes sont très différents. En général les Juifs que les Américains connaissent sont les Ashkénaze.
Les Juifs Séfarades ont des traditions culinaires et une prononciation différentes, ils disent par exemple Shabbos au lieu de Shabbat. On mange du riz durant Pessah. J’ai grandi en mangeant du Kibbeh, du lahmacun, des samboussek, et du spanekh jibn. Ma grand-mère appelait ce fromage à patte molle, fromage syrien alors qu'il est souvent décrit comme étant arménien.
On a tendance à être surpris lorsque je dis que je viens du moyen orient. J’ai un peu de mal à me qualifier de femme de couleur, bien que ce soit le cas. Je me souviens avoir eu une discussion avec une personne qui me disait que je ne pouvais pas dire que j'étais une femme de couleur, car ce n’est pas comme ça que le monde me voit et me traitait ; si le monde te traite comme une personne blanche, c’est ce que tu es. J’ai répondu en disant que je comprenais, mais comment pouvait-on définir pour quelqu’un son identité ? C’est vraiment délicat. Je pense que si je me présente comme une femme de couleur, ça risque d’en énerver plus d’un. Mais ce n’est pas si simple quand on considère que je suis aussi queer. À l’occasion du Shabbat, j’assiste une fois par mois à un diner séfarade queer. Les participants sont vraiment géniaux, et je me sens vraiment bienvenue là-bas. Mais comme je ne me considère pas comme entièrement gay, je me pose beaucoup de questions. Je trouve parfois que c'est compliqué de savoir dans quelle case on rentre. Une des personnes qui vient aux diners vient de la Jamaïque et je trouve vraiment passionnant d’apprendre à connaitre les cultures étrangères. »
Les témoignages ont été édités par soucis de clarté et de concision.

Plus de Psycho