Bi & musulmane : ça n'a pas été facile, mais je m’en suis sortie

Photographed by Stephanie Gonot
Être Britannique d'origine pakistanaise dans une famille musulmane n’est pas de tout repos. De nombreux membres de ma famille habitent ici et ils sont tous très traditionalistes — à la maison, c'est la religion qui donnait le rythme, ce qui ne laissait pas beaucoup de place pour le reste. Avant même de prononcer mon premier mot, j’avais déjà une identité plurielle. Mais la mention « d'origine » me rappelle toujours que je ne suis pas entièrement Britannique. La religion est un autre facteur déterminant. Alors que je commençais à me faire une meilleure idée de mon identité, on a commencé à me demander pourquoi va mère portait le voile et si mon mariage serait arrangé.
Publicité

Je n’étais pas assez Pakistanaise pour mes amis Pakistanais, pas assez musulmane pour mes amis musulmans et pas assez Britannique pour mes amis Anglais.

Dès que j’ai été assez grande pour le réaliser, je me suis vite rendue compte que je n’étais pas assez Pakistanaise pour mes amis Pakistanais, pas assez musulmane pour mes amis musulmans et pas assez Britannique pour mes amis Anglais. C’est assurément isolant, mais après tout, mon identité est une réflexion des sacrifices faits par ma famille. Mes grands-parents sont des immigrés du Pakistan, ma mère est fière d’être Pakistanaise et Britannique de première génération et je suis une musulmane bisexuelle de deuxième génération : oui, ça existe !
Alors que je n’étais qu’une jeune fille, je remarquais déjà qu'on était un peu plus strict avec moi qu’avec mon grand-frère. Bien que ma famille n’adhère pas à l’idéologie dépassée qui voudrait que les femmes soient inférieures aux hommes et qui impose une limite à ce qu’elles pourraient entreprendre, leur libéralisme a parfois des limites. En raison des normes culturelles et sociétales, le quotidien n’était jamais mixte. Les cours à la mosquée étaient séparés entre filles et garçons, et c’était souvent aussi le cas pour les groupes sociaux. J’ai même assisté à des mariages où les hommes et les femmes étaient placés dans des pièces séparées. Ce lien incohérent entre le conditionnement culturel et hétéronormatif n’a fait que biaiser un peu plus ma perspective sur les relations. Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi l’école était mixte, alors que les évènements culturels et religieux ne l'étaient jamais. Ce sont ces normes caractérisées qui soulignaient les difficultés de cohabitation des cultures occidentales et traditionnelles, ce qui se reflétait probablement sur ma propre identité. C’est donc naturellement que j’ai grandi en me sentant plus à l’aise et en sécurité autour des filles. Dès l’âge de 8 ans, je me souviens passer toutes mes récréations avec la même fille, jusqu’à son départ pour le lycée. Il m’arrive encore de penser à elle.
Publicité

C'est à l’âge de 11 ans que j’ai eu mon premier béguin pour une fille.

Mais c’est à l’âge de 11 ans que j’ai eu mon premier béguin pour une fille. Le premier béguin est un moment d’une grande importance, mais c’est encore plus marquant lorsqu’il s’agit d’une fille. J’étais en 5e lorsque c’est arrivé et cela a été terrifiant pour moi. Tout à coup, j’étais emplie de ce sentiment d’excitation merveilleux mêlé à un sentiment d’horreur pur et simple. J’étais à la fois complètement émerveillée par cette fille et complètement dégoutée par moi-même. Elle différait en tout point des filles que je côtoyais habituellement. Pour commencer, elle n’était pas Pakistanaise. Pour beaucoup, cela aurait suffi à rester sur ses gardes, mais j’étais simplement intriguée par sa différence. Nous sommes finalement devenues amies et j’étais sous le charme de son côté artiste, de son esprit ouvert et de son joli sourire. Je sais, c’est terriblement cliché. Ce sentiment innocent s’est rapidement transformé en une émotion toxique qui s’est ancrée dans mon inconscient. Ce moment de grand bonheur s’est transformé en un rappel craintif de ce nouveau secret. Toute mon éducation culturelle et religieuse est remontée à la surface et j’ai été submergée par des sentiments de culpabilité, de colère et de haine envers moi-même. Je n’avais tout simplement pas le droit de ressentir ces émotions, même si j’en mourrais d'envie. Je me disais qu'une femme bisexuelle n’avait pas sa place en islam. J’ai évidemment préféré éviter cette jeune fille. C’était la seule chose à faire.
Depuis ce jour, ma sexualité a toujours été un secret bien gardé. On peut se demander pourquoi je n’ai pas simplement fait comme bon me semblait, mais dans une communauté où tout le monde se connait, il est difficile de ne pas se faire remarquer. Et en toute honnêteté ? C'était trop risqué et le risque de se faire prendre était bien supérieur aux bénéfices que j’en aurais retirés sur le plan personnel.
Publicité
Comme on peut l’imaginer, garder un tel secret à un prix. Ma santé mentale s’est détériorée au fil des années. Je me sentais plus isolée que jamais. Dans l’incapacité d’exprimer mes émotions, des mois durant j’ai eu du mal à m’alimenter, je suis tombée dans une dépression et j’ai même souvent pensé au suicide. Cette spirale destructrice a continué jusqu’à ce que je pose un jour une question sur l’homosexualité à ma mère « Comment je fais si j’aime les filles ? Comment trouver ma place ? » J’étais alors une jeune adolescente et je m'attendais à recevoir une réponse honnête. Pour la première fois, ma mère et moi avons tenté de communiquer sur un sujet qui était tabou chez nous. C’était la première fois que je tentais d’avouer ce que je ressentais. J’ai carrément avoué à ma mère avoir des sentiments pour une fille et bien entendu, elle a essayé de normaliser la chose en réduisant mes sentiments à une simple amitié puis, elle a ajouté qu’on savait reconnaitre l’attirance pour le même sexe « et que ce n’était probablement rien d'important. » C’est à ce moment-là que j’ai réalisé qu’il était inutile de chercher du réconfort auprès de mes parents. Ils avaient déjà du mal à comprendre mes problèmes de santé mentale, alors ne parlons pas de ma sexualité. Ma mère est peut-être une Britannique de première génération, mais il lui était impossible de réaliser que ma dépression était bien plus qu’un simple coup de blues – c’est un problème qui continue de me hanter. Elle refusait de reconnaitre mes sentiments au nom de l’honneur, de la culture et de la religion. Elle refusait de m’accepter pour qui j'étais.
Publicité

Cela me brisait le cœur de voir que ma famille ne remarquait pas que je m’effondrais ; mais il est vrai que j’ai passé toute ma vie à cacher mes secrets, alors comment leur en vouloir ?

Cette incapacité à établir une connexion avec qui que ce soit au sujet de mes difficultés a hissé un mur entre moi et ma famille. Ce n’est pas qu’ils ne pouvaient pas comprendre, ils refusaient simplement de le faire. Cela me brisait le cœur de voir que ma famille ne remarquait pas que je m’effondrais ; mais il est vrai que j’ai passé toute ma vie à cacher mes secrets, alors comment leur en vouloir ? La fin de mon adolescence a été la période la plus difficile de ma vie. Entre ma sexualité et ma santé mentale, j’avais l’impression d’être tiraillée de toute part, mais certains moments laissaient entrevoir des jours meilleurs. J’ai avoué à mon meilleur ami mon homosexualité et il m’a dit que lui aussi l’était. Nous trouvions refuge l’un dans l’autre et c’était la première fois que je me sentais en paix au milieu de toute cette douleur. Après cela, je n’ai plus eu l’impression de porter le poids du monde sur mes épaules. Il était plus facile d’être honnête avec moi-même et avec les autres. J’en ai parlé à mon amie la plus proche et je me souviens qu’elle m’a gardé dans ses bras aussi longtemps que je l’ai laissée. Je recevais enfin l’acception tant souhaitée. Doucement, j’avais l’impression que les choses se mettaient en place.

C’était un peu la version gay de Docteur Jekyll et Mister Hyde, mais c’était ma façon de m’en sortir.

Je vis encore dans le placard, mais maintenant que j'ai vingt ans, j’ai l’impression d’être exactement là où je dois être. Je ne me sens plus coupable de ne pas adhérer à l’archétype indo-pakistanais, mais j’essaye d’être aussi diplomatique que possible lorsque j’aborde mon identité. Mon entrée à l’université a constitué un réel tournant. Bien que l’université que j’ai choisie se trouve dans ma ville d’origine, le campus me donnait l’impression de me trouver à des années-lumières de chez moi. Ce n’était pourtant rien de dramatique, mais cela a été très libérateur pour moi. Je vivais chez moi, mais aller à l’université m’a permis de jongler plus facilement entre mes deux identités. C’était un peu la version gay de Docteur Jekyll et Mister Hyde, mais c'est comme ça que je m'en suis sortie. Je me suis fait des amis qui acceptaient mon identité, j’ai suivi une thérapie pour me vider l’esprit et j’ai obtenu mon diplôme en ayant une meilleure idée de qui j'étais.
Publicité
Cela fait maintenant quelques mois que j’ai terminé mes études. Je cherche toujours à découvrir qui je suis, mais ça va mieux. Je sais que cela peut paraitre cliché, mais c’est vrai. On parvient à trouver des moments de clarté qui donnent l’impression d’avoir été écrit juste pour nous.
Pour moi, ça a été de regarder The Miseducation of Cameron Post ou Love, Simon avec mes amis, ou encore quand mon moniteur de conduite m’a conseillé de voir Joue-la comme Beckham un million de fois avant que je lui avoue mon homosexualité.
C’est en acquérant plus de confiance que j’ai appris à y faire face. La semaine dernière, j’ai parlé de mes problèmes de santé mentale et de ma sexualité à deux de mes frères et sœurs et ils ont été très encourageants. C’est même eux qui m’ont poussée à écrire cet article. Le carrefour entre culture, religion et ethnicité peut être difficile à naviguer, mais bientôt vous vous y sentirez comme chez vous. Si j’ai appris une chose, c’est qu’on ne peut pas attendre des autres de nous accepter tant que l’on ne s’accepte pas soi-même – vous pouvez y arriver, laissez-vous une chance !
Si vous avez des envies suicidaires, contactez Info suicide, service anonyme et gratuit. Vous vous posez des questions ou avez besoin de conseil, contactez la ligne Azur au 0810 20 30 40 (prix d’un appel local)
Publicité

Plus de Sexe & relations