Mode : les dessous frauduleux du dropshipping

J'étais en train de parcourir Depop quand j'ai été frappée par une énorme impression de déjà vu.
Je suis certaine d'avoir déjà vu ces bottes de style Dr. Martens en imprimé vache sur un autre site. Une rapide recherche d'image sur Google et j'ai résolu l'affaire : j'ai déjà vu ces mêmes chaussures sur AliExpress.
AliExpress, qui fait partie de la société technologique Alibaba Group, est un site e-commerce chinois qui vend des produits de masse bon marché. Vous pouvez trouver presque tout sur le site, des pinces de cuisine en forme de pattes de chat aux porte-clés en peluche en forme d'avocat, mais la plateforme est sans doute plus connue pour ses ventes de fast-fashion. Avec des prix encore plus bas que ceux pratiqués sur des sites comme PrettyLittleThing et Boohoo, il est facile de comprendre pourquoi tant de personnes sont attirées par AliExpress. Et grâce à ses prix extrêmement bas, AliExpress n'est pas seulement une destination populaire pour les acheteu·r·se·s en quête de tendances, c'est aussi un lieu de prédilection pour les vendeu·r·se·s sur Depop (mais également sur d'autres plateformes similaires, comme Vinted par exemple) qui cherchent à gagner rapidement de l'argent grâce au dropshipping.
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Le dropshipping est un concept simple. La ou le dropshipper détecte une tendance, trouve un produit correspondant sur un site comme AliExpress (Shein, Wish et ROMWE sont d'autres options populaires), puis crée une annonce pour l'article qu'elle ou il vend - généralement à un prix considérablement majoré. Par exemple, sur AliExpress, ces bottes à motif de vache sont vendues à 20,17 €, alors que sur le site que j'ai vu, elles coûtaient 48,50 €.

Le dropshipping est un concept simple. La ou le dropshipper détecte une tendance, trouve un produit correspondant sur un site comme AliExpress, puis crée une annonce pour l'article qu'elle ou il vend - généralement à un prix considérablement majoré.

Lorsque les dropshippers trouvent un·e acheteu·r·se, elles·ils lui envoient simplement le produit directement depuis le site de vente. Ces personnes ne voient ni ne manipulent jamais les articles qu'elles vendent ; comme le dit Sirin Kale à Wired, un·e dropshipper est simplement "l'intermédiaire d'une chaîne d'approvisionnement mondialisée". Bien que cette pratique soit interdite sur Depop pour des raisons éthiques, cela ne signifie pas que l'application est totalement exempte de dropshippers.
J'ai envoyé un message à la vendeuse des bottes à 48,50 euros et lui ai demandé où elle se procure ses articles - plus précisément, si les bottes proviennent d'AliExpress ou d'un site similaire. Elle m'a répondu presque instantanément : "Je ne peux pas parler aux gens de tous mes fournisseurs, cela m'a pris des années pour trouver des fournisseurs éthiques. Je n'aurais plus d'activité si je devais les révéler". Je lui réponds qu'il n'y aucun problème et je poursuis en lui demandant ce qu'elle pense de la durabilité. Et je n'ai eu aucune réponse de sa part depuis.
Si, à première vue, le dropshipping semble assez inoffensif - beaucoup le justifient en faisant valoir que les acheteu·r·se·s reçoivent finalement l'article tel qu'il est annoncé, après l'avoir acheté à un prix convenu - il s'agit d'une pratique incroyablement insidieuse, surtout lorsqu'elle a lieu sur une plateforme comme Depop. D'ordinaire, il appartient au consommat·eur·rice de résister à la fast-fashion, mais le dropshipping complique les choses. Que se passe-t-il lorsque la ou le consommat·eur·rice pense qu'elle·il achète de manière éthique ?
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Maddy, 19 ans, est une utilisatrice de Depop vivant à Manchester. Elle a acheté un t-shirt "voting is hot" à une vendeuse Depop pour 20 £ (23 €), mais a trouvé le même article sur AliExpress pour 2,11 £ (2,43 €). "Je m'en suis rendu compte lorsque j'ai recherché la marque officielle [le design est celui d'une entreprise indépendante, Denimcratic] et que j'ai trouvé des copies sur AliExpress", explique Maddy. "C'était astucieux car l'annonce Depop sur laquelle j'ai acheté le t-shirt ne spécifiait pas une certaine marque".
"C'est une chose d'augmenter le prix d'un article à des fins lucratives alors que vous avez clairement indiqué la marque et son état, mais c'en est une autre d'être malhonnête sur la provenance de l'article", poursuit-elle. "Je peux comprendre pourquoi les gens sont contraints de le faire - la vendeuse a déclaré qu'elle a commencé à le faire pour des raisons économiques - mais personnellement, je suis juste convaincue que c'est très peu éthique de faire ça sur une application qui encourage à s'éloigner de la fast-fashion".
C'est finalement la raison pour laquelle, en mars 2020, Depop a pris position et a banni le dropshipping de l'application, avec des directives révisées indiquant que cette pratique est en contradiction avec ses valeurs de "qualité, créativité et durabilité". Fabian Koenig, vice-président de la confiance et sécurité numérique chez Depop, a déclaré à Refinery29 qu'ils continuaient à éradiquer les dropshippers sur la plateforme en utilisant "une combinaison de mesures manuelles et automatisées" et en donnant suite à tous les signalements d'utilisat·eur·rice·s qu'ils reçoivent.
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En gardant cela à l'esprit, les utilisat·eur·rice·s comme Maddy pourraient raisonnablement supposer qu'un achat sur le site Depop, axé sur le développement durable, est, par défaut, un achat éthique. Mais ce n'est pas toujours le cas.
Le dropshipping reverse de l'argent directement à la fast-fashion, un secteur qui est responsable de 8 % des émissions de carbone et de 20 % du gaspillage d'eau dans le monde. Les détaillants comme AliExpress font également la promotion de la pire des fast-fashion, car lorsque des robes et des vestes coûtent 2 £ (2,30 €), on peut se demander si les travailleu·r·se·s qui produisent ces articles sont traité·e·s équitablement. Étant donné que 93 % des marques de fast-fashion ne versent pas un salaire décent aux travailleu·r·se·s du secteur de l'habillement, cela semble peu probable.
Le dropshipping est également très préjudiciable aux petites entreprises Depop comme Jazzy Garms. Jazmin, 22 ans, est la vendeuse basée à Bristol derrière la marque de vêtements de festivals et raves. "Tout est fait à la main sur commande et nous sommes aussi éthiques et durables que possible", me dit-elle.
Jazmin explique que son entreprise naissante a rencontré de sérieux problèmes à cause du dropshipping sur Depop, l'un de ses modèles ayant été volé par un fabricant d'AliExpress. "Il y a quelques mois, on m'a piqué une paire de mes pantalons à motifs papillons réfléchissants sur AliExpress. Ils ont juste pris toutes les photos de mon photoshoot et ont produit en série cette affreuse copie de mon pantalon", raconte-t-elle. "Il n'y avait fondamentalement rien que je puisse faire".
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Le dropshipping reverse de l'argent directement à la fast-fashion, un secteur qui est responsable de 8 % des émissions de carbone et de 20 % du gaspillage d'eau dans le monde.

Quelques semaines plus tard, la situation s'est aggravée pour Jazmin lorsqu'elle a vu des dropshippers sur Depop commencer à vendre la version AliExpress de son pantalon - dont le prix sur sa boutique est de 59 £ (68 €) - pour seulement 13 £ (15 €). "J'ai envoyé un message aux vendeurs pour qu'ils les retirent. Je m'attendais à ce qu'ils comprennent… mais ils ont fait le contraire", se souvient-elle. "Ils s'en fichaient complètement. Ils m'ont dit : 'Vous auriez dû protéger le design, ce n'est pas ma faute si votre design a été copié'. Et ils ne l'ont tout simplement pas retiré".
Heureusement, Jazmin a pu reprendre le contrôle de son design après l'avoir fait breveter au Royaume-Uni. "Maintenant, j'ai tous les papiers qui rendent sa vente illégale, donc chaque fois qu'il apparaît, je peux simplement envoyer un message au vendeur et légalement, il doit le retirer", dit-elle. "Mais c'est vraiment un cauchemar".
Amber, qui vit dans le comté du Devon au Royaume-Uni, est une autre vendeuse Depop qui a dû faire face à des dropshippers sur l'application. Mais elle explique comprendre l'attrait de vendre des articles à prix élevé d'AliExpress, car elle l'a fait elle-même.
La boutique d'Amber a pris son envol à mesure qu'elle devenait plus avertie. "Je faisais défiler Instagram et j'enregistrais les photos de personnes portant des bijoux qui me semblaient tendance, puis j'essayais de trouver une version de ces bijoux en ligne. Ou encore, sur AliExpress, vous pouvez poster la photo d'un article et les fournisseurs peuvent vous contacter et vous proposer de le fabriquer pour vous", explique-t-elle. "Donc, si vous le souhaitiez, vous pouviez en gros copier n'importe quel design que vous vouliez". Il est probable que c'est ce qui est arrivé à Jazmin et à ses motifs en forme de papillon.
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"Je me suis dit : C'est vraiment facile. Vendre des bijoux et gagner beaucoup d'argent avec ça semblait être une idée géniale. Comment pourrait-on se tromper ? Comment cela pourrait-il être mauvais ?" Amber poursuit . "Je ne pense pas que les dropshippers réalisent l'éthique de ce qu'ils font, parce que je ne le réalisais pas moi-même à l'époque".
Les choses ont changé pour Amber après avoir lu un article sur l'esclavage des enfants en République démocratique du Congo. "J'ai réalisé que c'était ce qu'ils voulaient dire lorsqu'ils parlaient de manque d'éthique", dit-elle. Après s'être renseignée sur les ateliers clandestins qui se cachent derrière les marques de fast-fashion, Amber a juré de ne plus vendre de produits provenant d'AliExpress. "Après ça, je me suis définitivement dit : je ne veux rien avoir à faire avec ça, il n'y a aucune chance que ce soit éthique dans tous les sens du terme".
Les dropshippers sont tellement éloigné·e·s des conséquences humaines de leurs actions - d'autant plus que ces personnes ne manipulent même pas les articles qu'elles vendent - qu'il est facile de comprendre pourquoi tant d'entre elles·eux continuent à le faire malgré sa réputation douteuse. Il est difficile de se rendre compte du coût réel du dropshipping lorsque vous passez des commandes depuis votre canapé, les ateliers clandestins étant loin des yeux et de l'esprit. Mais ce n'est toujours pas une excuse.
Heureusement, Depop continue de sévir contre le dropshipping. "Nous investissons continuellement dans la mise en place d'une équipe Confiance & Sécurité encore plus forte, en développant la technologie et les outils adéquats pour détecter et retirer plus rapidement de la plateforme les articles vendus en dropshipping", souligne Koenig. Dans un contexte un peu plus général, une nouvelle réglementation entrera en vigueur en France le 1er juillet 2021, obligeant les sites de dropshipping à payer une TVA (ce qui n'était pas le cas auparavant) et permettant ainsi d'éviter un grand nombre de fraudes et arnaques sur Internet.
Il est clair que les jours des dropshippers sur des applications comme Depop sont comptés. En attendant, les dropshippers ne devraient pas contourner ou ignorer les questions difficiles, comme la vendeuse de ces bottes à imprimé vache à 48,50 € (dont l'annonce, heureusement, a été retirée par Depop). Elles·Ils doivent faire face à la réalité et apporter les changements nécessaires, comme l'a fait Amber.

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