Vidéos de meurtres racistes : la personne derrière la caméra compte

Je peux vous dire le jour exact où j'ai cessé de regarder des vidéos de violences policières. La décision ne fut pas une prise de conscience, mais plutôt une voix intérieure me disant : Assez. 
C'était le 14 mai 2019. Une femme noire atteinte de schizophrénie, Pamela Turner, 44 ans, avait été tuée la veille. Un officier de police lui a tiré dessus à bout portant. Elle a supplié pour sa vie et a crié : "Je suis enceinte !".
Lorsqu'il a été révélé que Turner souffrait d'une maladie mentale et n'était pas enceinte (les délires de grossesse et la pseudocyesis - grossesse nerveuse - peuvent affecter les personnes atteintes de maladie mentale, et Turner a peut-être aussi essayé de se protéger), certain·es ont tenté de justifier sa mort, affirmant que le policier craignait pour sa vie.
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Mais non, la vidéo que j'ai vue était bien une exécution. Elle m'a fait sangloter dans les bras de mon partenaire pendant des heures, d'autant plus que je suis aussi une femme noire qui a de graves problèmes de santé mentale. Après avoir tenté d'organiser une réponse communautaire pour Turner, quelque chose en moi s'est éteint. Je savais que je ne pouvais plus regarder ces horribles vidéos. Je n'en ai plus jamais vu depuis.
La personne qui a filmé la vidéo de Turner n'a été identifiée que comme étant témoin. Dans la vidéo, vous pouvez constater qu'elle essaie de rester cachée. Ces personnes ne signalent pas leur présence et n'essaient pas non plus d'empêcher le meurtre de se produire.
Lors de la réunion communautaire que mon partenaire et moi avons organisée, une femme noire a déclaré que le fait de ne pas connaître l'identité du témoin l'avait mise en colère. "Si cette personne avait une once de pouvoir sociétal, pourquoi n'a-t-elle rien fait ?" 
Le 25 mai, George Floyd est mort après qu'un policier de Minneapolis ait enfoncé son genou dans le son cou, alors que celui-ci haletait, "S'il vous plaît… Je ne peux pas respirer… Tout me fait mal". Une vidéo capturant le meurtre de Floyd a immédiatement commencé à circuler. L'officier, Derek Chauvin, qui a été vu en train de tuer Floyd a été arrêté le 30 mai 2020. Il a été accusé de meurtre au troisième degré et d'homicide involontaire. Aucun des autres officiers qui ont été témoins n'a encore été arrêté, bien que des poursuites soient prévues. En réaction, des protestations contre les violences policières et le racisme systémique ont éclaté à Minneapolis et dans tout le pays.
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Darnella Frazier, une adolescente noire, est la personne qui a enregistré cette vidéo. On peut l'entendre, ainsi que d'autres témoins, supplier l'officier de s'arrêter. 
"Je l'ai vu mourir", dit Frazier en pleurant, rapporte The Grio. "Et tout le monde me demande comment je me sens. Je ne sais pas comment me sentir. [Parce que], c'est tellement triste."
La vidéo de Floyd fait partie d'une longue série témoignant de la violence des Blanc·hes contre les Noir·es. Une vidéo montrant Ahmaud Arbery, 25 ans, poursuivi et tué le 23 février par deux hommes blancs, a été filmée par un autre homme blanc, William "Roddie" Bryan Jr. Ce que Bryan a filmé était un lynchage ; mais il était aussi complice de ce crime, ayant apparemment essayé de bloquer Arbery alors qu'il tentait de s'enfuir. Avec les hommes de la vidéo, Bryan a été accusé de meurtre.
Ces vidéos sont fondamentalement explicites et révélatrices. Mais la vidéo d'Arbery, en particulier, a été décrite comme un snuff film (ces films qui montrent la mort d’un individu filmée en direct, souvent accompagnée d’actes de barbarie), et de nombreux Noir·es sur Twitter ont exprimé leur profond traumatisme en la regardant, suppliant les autres de ne pas la diffuser.
D'autres étaient en colère contre l'activiste controversé Shaun King pour avoir diffusé la vidéo en premier lieu. Car, oui, la vidéo a été le déclencheur de l'arrestation de ces hommes, mais à quel prix ?
La vidéo du meurtre de Floyd s'est également faite au détriment du bien-être de la jeune femme qui l'a prise. Pour Frazier, être témoin de l'incident a été traumatisant, mais les attaques des réseaux sociaux qu'elle a reçues depuis lors le sont tout autant, certaines personnes affirmant qu'elle aurait dû faire "plus" pour aider. 
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En réponse aux critiques formulées dans un message sur Facebook, Frazier a écrit : "Je suis mineure ! Bien sûr, je ne vais pas me battre avec un flic, car j'ai peur put***. Se battre aurait fait tuer quelqu'un d'autre ou l'aurait mis dans la même position que George".
Soulignant que la vidéo a fait éclater la vérité, ce qui a entraîné une vive réaction contre les forces de police corrompues, Frazier a écrit : "Au lieu de vous en prendre à moi, REMERCIEZ-MOI ! Parce que cela aurait pu être l'un de vos proches et que vous auriez voulu connaître la vérité également". 
Frazier avait raison d'avoir peur de s'impliquer davantage. Lorsqu'Eric Garner a été tué par l'officier de police new-yorkais Daniel Pantaleo en juillet 2014, son ami Ramsey Orta a tout filmé - bien qu'il était lui aussi effrayé. Dans la vidéo d'Orta, Garner tente d'expliquer qu'il est innocent, puis Pantaleo étrangle Garner et le maintient au sol jusqu'à ce que Garner perde connaissance. Onze fois, Garner plaide pour sa vie, répétant sans cesse "Je ne peux pas respirer" - une prière désespérée. Il est ignoré, sa tête est pressée sur le trottoir jusqu'à ce qu'il perde connaissance et meure.
L'officier qui a tué Garner n'a pas fait l'objet de poursuites pénales. Mais Orta, qui a vu son ami mourir entre les mains de Pantaleo, est enfermé en prison depuis 2016. Il a été condamné pour des accusations de trafic d'armes et de drogue qui, selon Orta et ses partisans, sont fausses et relèvent de représailles.
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Le profil d'Orta dans The Verge de mars 2020 détaille la façon dont il aurait été poursuivi après avoir enregistré la vidéo, dont il pensait sincèrement qu'elle rendrait justice à son ami. Mais au lieu de cela, comme il s'agissait d'une preuve cruciale contre la police, elle a fini, selon Orta, par être son ticket d'entrée en prison.
On nous dit depuis longtemps que la preuve d'actes racistes et violents conduira à leur extinction. Les caméras corporelles portées par la police ont longtemps été saluées comme une solution aux violences policières, et pourtant ces actes violents continuent de faire rage, malgré le fait que de nombreux services équipent leurs agents de cette technologie.
Il a été démontré que ces dispositions ne sont pas favorables à la justice, ni aux objectifs d'abolition de la police et des prisons. Critical Resistance, une organisation pour l'abolition de la police et des prisons, souligne que la simple présence de ces caméras n'empêche pas les agents de les éteindre, et que leur achat est un coût supplémentaire à ajouter aux budgets de la police déjà très serrés. Elles augmentent également la capacité de surveillance de la police.
Mais peut-être que la raison la plus importante pour laquelle les caméras corporelles de la police ne font pas de différence est la personne qui filme. Toute vidéo de violence est révélatrice, mais la vidéo du meurtre d'Ahmaud Arbery a été particulièrement bouleversante en raison de la personne derrière la caméra : quelqu'un qui prenait plaisir à regarder un autre homme se faire tuer. La vidéo faisait écho aux photos que les Blancs prenaient autrefois, lors de lynchages, comme s'ils prenaient part à un événement récréatif de plus - pour eux, bien sûr, c'est exactement ce qu'était le meurtre d'un·e Noir·e.
Mais c'est différent quand ce sont des Noir·es, comme Frazier, qui sont derrière la caméra. Ces vidéos sont filmées en quête de justice, et en sachant qu'en tant que témoins d'un crime raciste, ils doivent également faire face à des représailles. Pour une personne de couleur noire, être témoin est synonyme de terreur, de danger et de traumatisme. Et pourtant, les Noir·es continuent à être actif·ves de toutes les manières possibles, conscient·es du pouvoir de raconter leur propre version de l'histoire.

En 1971, Gil Scott-Heron a diffusé sa chanson "The Revolution Will Not Be Televised" ("La révolution ne sera pas télévisée"), nous avertissant que nous ne pourrons pas rester à la maison en regardant la télévision et se défiler lorsque des rébellions - comme celle de Minneapolis - se produiront. Il n'aurait jamais pu prévoir que, presque 50 ans plus tard, les jeunes révolutionnaires ne regarderaient pas beaucoup la télévision, mais qu'ils enregistreraient tout ce qui se passe autour d'eux - en sachant que la personne qui filme compte, et qu'ils veulent être ceux qui racontent l'histoire de cette révolte.

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