La mode minimaliste a un problème de taille

Illustrated by Erin Aniker
Lorsque la révérée Phoebe Philo a quitté la maison Céline après plus de 10 ans à ses rênes, c’est sans surprise qu’elle a laissé derrière elle des Philophiles désemparées. Pendant plus d’une décennie, l’esthétique Philo est entré dans notre subconscient mode et a influencé les garde-robes de nombreuses femmes, que ce soit en favorisant la fonctionnalité à l’esthétique (elle a fait des Stan Smith la chaussure cool et confortable par excellence, bien avant que la basket ne se démocratise) ou quand, en l’imitant, les marques comme Zara et COS ont rendu accessible au grand public sa sophistication nonchalante. Mais quel a été leur désarroi lorsqu’elles ont appris qu’elle serait remplacée par Hedi Slimane, ancien directeur artistique de Dior Homme et Saint Laurent, connu pour son penchant pour les silhouettes rock’n’roll filiformes. Comment est-ce que LVMH, groupe auquel appartient Céline, avait pu remplacer les designs intelligents, centrés sur la femme de Philo par ceux d’un homme célébrant une morphologie bien précise (on pense : héroïne chic) ? Vers qui allaient se tourner les femmes actives et intelligentes pour trouver l’inspiration ?
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Oublions un instant que cette conversation fasse abstraction des goûts variés des femmes en matière de mode (comme ça peut être le cas pour la musique), bien que l’esthétique de Slimane soit l’antithèse de Philo, beaucoup l’adorent. Pour ce qui est de l’inspiration, la question a déjà été adressée à plusieurs reprises : elles pourront aller chez Victoria Beckham, de retour à Londres après une décennie à New-York, chez Daniel Lee (qui, les fans de Philo seront ravies d’apprendre, a passé 10 ans chez Céline), récemment appointé à direction artistique de Bottega Veneta’s, ou encore chez le label des sœurs Olsens, Row. Il existe de nombreuses marques vers qui les disciples de Philo pourront se tourner pour trouver leur nouvel eldorado. Mais qu’en est-il de celles qui ne peuvent pas se le permettre ?
On retrouve un trait commun autour de la discussion sur le départ de Philo : c'est la question de classe, d’inclusion (ou plutôt de son absence) et de privilège dans la mode. Bien qu’il soit normal de saluer le talent du Céline de Philo, ou de marques partageant une esthétique et une direction similaire (ses silhouettes rigides, ses lignes exigeantes ont façonné l’industrie et son impact est indéniable), ce minimalisme porte un message implicite de supériorité. Il suffit de s’attarder un instant sur le langage utilisé dans les nombreux hommages fait à Philo pour comprendre à quel type de femmes cette esthétique est destinée. Son Céline était « celui de vraies femmes », « marqué par une élégance unique et sobre ». Il était l’ « uniforme des femmes actives » et « dieu merci, car nous travaillons. Nous n’avons pas le temps de savoir si nos imprimés s’accordent ou si nos boutons sont bien alignés. » Le style signature de Philo a permis aux femmes d’être « vues au-delà de leurs apparences »
C’est un argument qui revient de temps à autre quand on parle du minimalisme : la façon la plus intelligente, moralement supérieure et élégante de vivre consiste à se dépouiller du superflu, et à ne pas s’intéresser aux tendances éphémères. Pourquoi prendre part à la « fast-fashion », ses teintes voyantes et ses imprimés criards, lorsque l’on peut simplement appliquer la méthode « KonMari » à ses placards et être la fière propriétaire d’une petite capsule d’uniformes constituée de 10 pièces phares raffinées : « Manteau camel, pantalon à la coupe impeccable, chemisier de soie et sac à main classique à la touche dorée. Une panoplie efficace pour pouvoir travailler en toutes circonstances »

"On a souvent l’impression que minimalisme rime avec yoga/bien-être/jus détox, ce qui est une forme implicite de grossophobie." Bethany Rutter

Comme l’explique Chelsea Fagan, auteure de The Financial Diet : « Les implications de ce genre de minimalisme sont claires, mais ne semblent jamais être adressées : « Les seules personnes en mesure de « pratiquer » le minimalisme de manière significative sont celles pour qui il n’est pas contraint par des circonstances financières ou logistiques. » Laisser entendre que le minimalisme s'adresse aux vraies femmes intelligentes et actives consiste à ignorer ses limitations et ainsi, les femmes qu'il exclut.
Le problème le plus flagrant avec le minimalisme (qui grâce à Instagram s’étend du secteur de la mode à celui de l’intérieur) est qu’il est associé à un type de femmes bien particulier. Souvent mince et blanche, la femme minimaliste organise sa vie autour du bien-être, souverain à la fois en ligne et hors-ligne. Les marques qui proposent ce genre d’esthétique ont tendance à ne pas dépasser la taille 40 à 42, ce qui signifie que les femmes « grande taille » sont marginalisées d’entrée de jeu.
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La journaliste, blogeuse et auteure Bethany Rutter partage ce point de vue. « On a souvent l’impression que l’esthétique minimaliste rime avec le style de vie yoga/bien-être/jus détox, ce qui, représente une forme implicite de grossophobie, limitant souvent cette esthétique aux femmes minces, » confie-t-elle à Refinery29. « C’est également le cas de la disponibilité même des vêtements : la femme « grande taille » ne peut pas s’habiller de manière simple et minimaliste. » Selon une étude de marché des vêtements grande taille au Royaume-Uni réalisée par PwC Insights, le marché des grandes tailles représentait une valeur de 6,6 milliards en 2017 (on estime un montant encore supérieur pour 2019) et réalisait de meilleures performances que celles du marché de la femme au Royaume-Uni. Malgré tout, l’offre est toujours beaucoup plus limitée pour ce qui est des grandes tailles. Les spécialistes tels que Evans, SimplyBe, Curvissa et Elvi pourvoient à la demande de ce marché, mais peuvent parfois tomber dans le piège d’un éventail de styles limités. « Je me demande parfois si mon style aurait été différent si l’industrie traitait les femmes « grande taille » de manière adéquate, ce marché est encore mal représenté », partage Rutter. « Il y a souvent des pièces tendances que je voudrais essayer, mais qui ne sont pas fabriquées dans des grandes tailles, ce qui est une grosse erreur de la part de l’industrie de la mode. »
Alors qu’il existe une multitude de marques répondant aux besoins des petites tailles (que vous ayez un penchant pour athleisure, le normcore, l’hyper féminité ou le minimalisme, si vous faites une taille 34 à 40, vous êtes sûre de trouver votre bonheur), les marques proposant des grandes tailles ont tendance à proposer une esthétique bien particulière.
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« Il est difficile de trouver des pièces capsules en grandes tailles : les marques ont tendance à ne pas se soucier de ce à quoi ressemblerait un vêtement dans une plus grande taille », nous confie Stephanie Yeboah, mannequin grandes tailles et blogueuse lifestyle. « J’ai l’impression que les marques refusent d’accepter que les rondes puissent aussi s’habiller de manière sophistiquée et cela est en lien avec les micros agressions grossophobes, réduisant les rondes à une caractéristique soit maternelle et douce, soit pétillante et exubérante. On nous propose donc des options adhérant à ces stéréotypes : des robes taille empire, des smocks, des imprimés papillons ou criards, des imprimés peu flatteurs, des épaules dénudées et des pièces mal coupées. »
Une publication résumant bien cet argument a trouvé écho il y a de cela quelques temps sur Tweeter. Adwoa a tweeté : « Si vous êtes mince, mais que ne savez pas comment vous habiller, je ne sais pas quoi vous dire parce que n’avez que l’embarras du choix. » Puis a ajouté : « Imaginez disposer d’un choix illimité de vêtements dans votre taille et à tous les prix, alors que pour nous c’est uniquement le style New Look de 2011, le rêve ! De même, si vous êtes ronde et tendance, je vous dis bravo car j’ai l’impression qu’il y a un consensus pour les tops épaules dénudées et les imprimés papillons pour les rondes. » La publication a été retweeté plus de 2,6 milles fois et aimée plus de 9,6 milles fois au moment où l’article a été rédigé– et ce n’est pas la première fois que ce point est abordé sur les médias sociaux. Un autre utilisateur Twitter a commenté plus bas : « En plus, on a tendance à applaudir les morphologies minces pour porter pratiquement n’importe quoi.
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Illustrated by Erin Aniker
Il existe une autre facette inquiétante du minimalisme : lorsque les femmes « grande taille » parviennent à mettre la main sur les rares pièces qui tombent sous la coupe de cette esthétique (les manteaux camels et pantalons aux coupes parfaites mentionnés précédemment) elles sont souvent fustigées pour leur laisser-aller, un contraste avec la révérence « chic pérenne » que l’on fait aux femmes minces. Alors, si ces vêtements deviennent disponibles, peut-on dire que le minimalisme est inclusif des grandes tailles ? « Pas du tout », affirme la journaliste Gina Tonic. « Ces looks sont perçus comme élégants lorsqu’ils sont portés par des personnes minces et négligés lorsqu’il s’agit des femmes rondes. Dans le monde de la mode et en particulier sur Instagram, les personnes rondes doivent fournir deux fois plus d’efforts et créer des looks uniques afin d’être appréciées, alors que des centaines de femmes minces disposent de comptes Instagram suivis par des milliers de followers et portent le même uniforme jeans et t-shirts quasiment tous les jours. »
C’est un point de vue partagé par Ione Gamble, créatrice du magazine Polyester. « On attend des femmes rondes qu’elles soient ultra-féminines, sans quoi on leur reproche de se laisser aller, » explique-t-elle. Lorsque l’on décrit le minimalisme comme mode pour les vraies femmes, on sous-entend que tout ce qui est audacieux, coloré, voyant ou de mauvais gout est bas de gamme et ne mérite pas d’être pris au sérieux. Les industries créatives d'une manière générale semblent offrir une vision édulcorée du minimalisme d’une manière que je trouve répugnante– et profondément ancrée dans le classisme. C’est pourquoi j’ai créé mon zine, Polyester : afin de prouver que tout – art, vêtements, musique… – peut être extravagant, féminin, être paré de nœuds, de volants et de paillettes et tout de même représenter des idées intellectuelles et sociales. »
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Gamble soulève un point critique en ce qui concerne l’industrie : « Il existe une sorte de snobisme enraciné dans l’éducation de la mode, et dans l’industrie au sens large, qui nous implore de ne prendre au sérieux que le minimalisme ; alors que de le faire servirait à maintenir des idées dépassées sur tous les sujets intéressants. Il est nécessaire d’essayer de comprendre les raisons qui nous font considérer une chose comme étant intellectuelle, et nous font rejeter les autres. Ruter explique que le langage que nous utilisons à un effet nuisible sur notre perception du minimalisme que l'on oppose à la mode grandes tailles : « Je crois qu’il existe de nombreuses tensions autour de la question, » confie-t-elle. « Les adjectifs que nous utilisons pour décrire l’opposé du minimalisme sont également chargés et stigmatisants (des mots comme « voyant » et « criard »), alors que le minimalisme ne dispose pas d’équivalent. »
Les connotations intellectuelles de l'esthétique minimaliste découlent d'un autre problème de classe qui anime ce débat. De nombreux articles ont été écrits sur la méthode KonMari créée par Marie Kondo, l'auteure et « consultante en organisation », dont l'enthousiasme pour la propreté a poussé des millions de personnes dans le monde à acheter son livre.
Cependant, la prémisse de « susciter la joie » en se débarrassant d’objets qui est présentée aux classes privilégiées comme un mode de vie conscient et respectueux de l'environnement et exploite la prémisse originale du minimalisme est tout simplement impossible à appliquer pour la plupart.
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Au-delà des spécialistes des grandes-tailles, de nombreuses grandes marques proposent des lignes allant des tailles 44-54 au Royaume-Uni. Marks & Spencer, Very.co.uk, Next, Debenhams, ASOS, New Look, Monki, Pretty Little Thing, Dorothy Perkins et Boohoo ont toutes des pièces disponibles pour les femmes grandes tailles — mais de telles marques sont souvent critiquées pour leur contribution aux problèmes éthiques et environnementaux de la mode.
C’est un cercle vicieux qui pousse souvent les femmes rondes à choisir entre mode éthique et style. Ce n’est pas une critique de celles qui essayent de rendre leur garde-robe plus durable ou réévaluent leur relation avec la consommation capitaliste, mais lorsque ces options ne sont pas disponibles pour toutes, nous devons réfléchir à deux fois avant d’envisager une approche de la mode consciente.« Je me souviens avoir lu une citation, » confie Gina, « qui disait quelque chose du genre : le minimalisme est réservé aux riches, parce qu’un ou deux objets chers suffisent à exprimer leur richesse, mais les personnes de la classe ouvrière, épargnent pour pouvoir acheter plus d’articles moins couteux, et ressentent le besoin de le montrer parce qu’ils ont travaillé dur pour l'obtenir (même si ce n’est pas forcement élégant), la tendance du maximalisme découle de cela ; « Less is more » uniquement si l’on peut se permettre d'avoir les deux. »
Heureusement, on remarque les progrès réalisés par une poignée de marques qui changent le discours sur la mode plus-size. Il y a quelques temps, le spécialiste des grandes tailles, Navabicoll, a collaboré avec la blogueuse et consultante Danielle Vanier sur une collection de 14 pièces composées de touches monochromatiques et d'essentiels de la garde-robe minimaliste : pantalons sur mesure, jupes mi-longues bleu marine, trench-coat et chemises blanches.
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« Après avoir vécu et travaillé à Stockholm, j’ai eu envie de pièces simples et chics, » explique Vanier à Refinery29. Longtemps, j'ai essayé de me composer une garde-robe de ces vêtements, mais comme je porte une grande taille, ça été difficile. Je savais dès le début que si on me donnait la possibilité de créer une gamme, elle serait minimaliste. Navabi est une marque très respectée, connue pour ses coupes parfaites, la qualité de ses matières ainsi que pour son amour sincère et son respect des personnes de grandes tailles. Alors lorsqu'ils m'ont contacté pour une collaboration, cela a été une évidence. »

Ces looks sont perçus comme élégants lorsqu’ils sont portés par des personnes minces et négligés lorsqu’il s’agit des femmes rondes. Dans le monde de la mode et en particulier sur Instagram, les personnes rondes doivent fournir deux fois plus d’efforts et créer des looks uniques afin d’être appréciées

Gina Tonic
Les choses progressent un peu plus rapidement aux États-Unis. Universal Standard, fondée à New-York en 2014, vise à satisfaire les 67 % de femmes américaines qui portent une taille 14 (soit une taille 46 française) ou plus, mais ne se voient pas représentées dans la mode. « Nous avons constaté une grande disparité dans les produits disponibles pour les femmes, uniquement à cause de leur taille », a déclarée Alexandra Waldman, co-fondatrice et directrice de la création artistique.
« Les styles proposés aux femmes de taille 40 et plus étaient vraiment limités et le plus souvent d'une qualité médiocre. Quand on sait qu’elles représentent environ 70 % de la population féminine, cela n'a aucun sens. Évidemment, d'un point de vue purement personnel, comme je porte une taille 48, je détestais les restrictions imposées par les créateurs de mode à ma taille. Avec Universal Standard, je savais que je pourrais créer une ligne de vêtements. Des vêtements que j’aurais envie de porter. »
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And Comfort, spécialiste du minimalisme et des grandes tailles, est une nouvelle marque passionnante sur le marché. « La marque est née d'une expérience profondément personnelle : je voulais confectionner des vêtements que ma mère pourrait porter après avoir constaté le manque d'options pour elle sur le marché de grande distribution », explique la fondatrice Karine Hsu.
« Pendant des années, une grande partie des vêtements proposés aux grandes tailles était excessivement chargée d’imprimés et de strass, plutôt que de proposer des pièces essentielles plus versatiles. J'ai remarqué que les choses les plus simples étaient souvent les plus difficiles à trouver. C'est pourquoi je voulais me concentrer sur des pièces simples, bien conçues, confortables et à la coupe parfaite. »
Inutile de préciser qu’il existe plus d’un style pour les femmes de grandes tailles ; il ne s’agit pas ici d’un type de corps qui chercherait à s’approprier une esthétique — c’est une question de choix, d’inclusion et d’accessibilité. Comme l’explique Waldman : « Il existe très peu de marques inclusives pour les grandes tailles sur le marché d’une manière générale — la mode minimaliste ne fait que confirmer cet état de fait. « Il faut lutter contre la notion selon laquelle la crème de la crème de la mode est l'apanage des privilégiés. »
« Nous ne sommes pas autorisées à choisir nos propres identités », explique Rutter, et c'est là le cœur du problème. Ce n’est que lorsque les marques proposeront des produits adaptés aux besoins de chacune que chaque morphologie pourra écrire sa propre histoire — une tenue après l'autre.
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