Personne ne peut (seul) sauver le monde

Photo : Serena Brown

L'idée même que nous, en tant qu'individus, pourrions jouer un rôle significatif dans la stabilisation du climat de notre planète est objectivement folle, écrit Naomi Klein dans son nouveau livre On Fire: The Burning Case For A Green New Deal. Découvrez-en un extrait ci-dessous...

J’ai une question : avec le changement climatique, la concentration des richesses et la violence raciale qui atteignent de nouveaux sommets, comment peut-on se rendre utile ? Comment servir au mieux ce monde brisé ? Le temps presse, nous le savons bien ; surtout pour ce qui est du changement climatique. Nous en sommes bien conscients : l'horloge tourne. Mais cela ne veut pas dire que le changement climatique l'emporte sur tout le reste. Cela signifie que nous devons créer des solutions, des solutions qui réduisent radicalement les émissions tout en s'attaquant aux inégalités structurelles et en améliorant sensiblement la vie de la majorité. Ce n'est pas un rêve chimérique ; nous avons des exemples vivants dont nous pouvons nous inspirer. La transition énergétique de l'Allemagne a permis de créer quatre cent mille emplois dans le secteur des énergies renouvelables en un peu plus de 10 ans, ce qui a non seulement permis de créer une énergie propre, mais l'a rendue plus juste, de sorte que de nombreux réseaux énergétiques appartiennent et sont contrôlés par des centaines de villes, de villages et de coopératives. Il reste un long chemin à parcourir pour éliminer progressivement le charbon, mais ils se sont mis au travail. La ville de New York vient d'annoncer un plan climatique qui, s'il est adopté, permettra à 800.000 personnes de sortir de la pauvreté d'ici 2025 en investissant massivement dans le transport en commun et le logement abordable et en augmentant le salaire minimum.

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« N'ayez pas peur d'échouer » ressemble au premier abord à une leçon de vie tout ce qu’il y a de plus normale. Pourtant, cela ne fonctionne pas pour ceux d'entre nous qui font partie du mouvement pour la justice climatique, où la peur de l'échec est parfaitement rationnelle.

Parce que, regardons les choses en face : les générations précédentes ont brûlé plus que leur part d'espace atmosphérique. Et nous avons déjà cumulé notre quota de grands échecs, et c’est peut-être aussi là l'ultime injustice intergénérationnelle. Cela ne veut pas dire que nous ne pouvons pas continuer à faire d'erreur. Nous le pouvons en faire et nous en ferons. Mais Alicia Garza, l'une des inspirantes fondatrices de Black Lives Matter, parle de la façon dont nous devons « faire de nouvelles erreurs. »

Prenez quelques instants pour y réfléchir. Il faut arrêter de reproduire les mêmes erreurs. En voici quelques-unes, mais j'espère que vous y ajouterez les vôtres en silence : projeter des fantasmes messianiques sur les politiciens. Penser que le marché va se réparer tout seul. Fonder un mouvement entièrement composé de blancs de classe moyenne supérieure et se demander ensuite pourquoi des gens de couleur ne veulent pas rejoindre « notre mouvement ». S’en prendre les uns aux autres parce que c'est plus facile à faire que de s'en prendre aux forces réellement responsables de ce gâchis. Ce sont des clichés de changement social, et ça devient vraiment ennuyeux.

Nous n'avons pas le droit d'exiger la perfection les uns des autres. Mais nous sommes en droit d'attendre des progrès.

Nous n'avons pas le droit d'exiger la perfection les uns des autres. Mais nous sommes en droit d'attendre des progrès. Exiger l'évolution. Alors, faisons de nouvelles erreurs. Faisons de nouvelles erreurs alors que nous brisons nos silos et construisons le genre de mouvement magnifiquement diversifié et avide de justice qui a en fait une chance de gagner contre les puissants intérêts qui veulent que nous continuions à échouer.

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C'est dans cet esprit que je veux parler d'une vieille erreur que je vois resurgir régulièrement. Il s'agit de l'idée que puisque les tentatives de grands changements systémiques ont échoué, tout ce que nous pouvons faire, c'est agir modestement. Certains d'entre vous vont se reconnaître, d’autres non. Certains d'entre vous ne le feront pas. Mais je soupçonne que vous aurez tous à faire face à cette tension à l’avenir.

Laissez moi vous parler d’une anecdote : Quand j'avais vingt-six ans, je suis allée en Indonésie et aux Philippines dans le but d’effectuer des recherches pour mon premier livre, No Logo : la tyrannie des marques. J'avais un objectif simple : rencontrer les ouvriers qui fabriquent les vêtements et les appareils électroniques que mes amis et moi utilisons. Et c’est ce que j'ai fait. J’ai passé mes soirées sur des planchers de béton dans des dortoirs sordides où les adolescentes, gentilles et rigolotes, passaient leurs rares heures sans travailler. Ils étaient huit voire même dix par chambre. Ils m'ont raconté des histoires sur le fait de ne pas pouvoir laisser leurs machines pour aller aux toilettes. Des patrons qui les frappaient et les harcelaient. De ne pas avoir assez d'argent pour acheter du poisson séché pour accompagner leur riz.

Ils savaient qu'ils étaient surexploités, que les vêtements et les gadgets qu'ils fabriquaient étaient vendus plus cher qu'ils ne gagneraient en un mois. Un jeune de 17 ans m'a justement confié : « On fabrique des ordinateurs, mais on ne sait pas s'en servir. »

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Ainsi, une chose qui m'a un peu secouée, c'est de voir certains de ces travailleurs porter des vêtements aux logos de marques contrefaites des mêmes multinationales qui étaient responsables de leur condition : personnages Disney ou virgule Nike. J'ai demandé à un moment donné à un syndicaliste local de m'en parler. N'était-ce pas étrange, une véritable contradiction ?

Il lui a fallu un bon moment pour comprendre ma question. Quand il a finalement compris de quoi je voulais parler, il m'a regardé comme si j'étais folle. Voyez-vous, pour lui comme pour ses collègues, la consommation individuelle n'a rien de politique. Le pouvoir ne repose pas sur nos actions en tant que personne, mais sur nos actions en tant que collectif, en tant que partie d'un grand mouvement organisé et concentré. Pour lui, cela signifiait organiser les travailleurs pour qu'ils se mettent en grève en vue d'obtenir de meilleures conditions, et finalement, cela signifiait gagner le droit de se syndiquer. Ce que vous avez mangé pour le déjeuner ou ce que vous portez n'a que très peu d'importance. 

Cela m'a frappée parce que c'était le miroir inversé de la culture au Canada. Là d'où je viens, vous exprimez vos convictions politiques, en premier lieu par vos choix de vie personnels. En proclamant par exemple haut et fort votre mode de vie végétarien. En achetant équitable et local, et en boycottant les grandes et mauvaises marques.

Ces conceptions très différentes du changement social ont refait surface à maintes reprises quelques années plus tard, après la publication de mon livre. Je voudrais parler de la nécessité d'une protection internationale du droit de se syndiquer. Au sujet de la nécessité de réaménager notre système commercial mondial pour qu'il n'encourage pas une course au nivellement par le bas. Et pourtant, à la fin de ces discussions, la première question de l'auditoire était : « Quel genre de baskets peut-on acheter ? » « Quelles marques sont éthiques ? » « Où achetez-vous vos vêtements ? » « Que puis-je faire, en tant qu'individu, pour changer le monde ? »

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Quinze ans après la publication de No Logo, je me retrouve toujours confrontée à des questions très similaires. Je donne en ce moment des conférences sur la façon dont le même modèle économique qui a poussé les multinationales superpuissantes à rechercher de la main-d'œuvre bon marché en Indonésie et en Chine a aussi poussé les émissions mondiales de gaz à effet de serre à la hausse. Et, invariablement, une main se lève : « Dites-moi ce que je peux faire en tant qu'individu. » Ou peut-être « en tant que propriétaire d'entreprise. »

La triste vérité, c’est qu'à la question « Que puis-je faire, en tant qu'individu, pour stopper le changement climatique ? », la réponse est : absolument rien.

La triste vérité, c’est qu'à la question « Que puis-je faire, en tant qu'individu, pour stopper le changement climatique ? », la réponse est : absolument rien. En réalité, l'idée même que nous, en tant qu'individus atomisés, voire même de nombreux individus atomisés, pourrions jouer un rôle significatif dans la stabilisation du système climatique de la planète ou dans le changement de l'économie mondiale est objectivement folle. Nous ne pouvons relever ensemble ce formidable défi que dans le cadre d'un mouvement mondial massif et organisé.

L'ironie, c'est que les gens qui ont relativement peu de pouvoir ont tendance à le comprendre beaucoup mieux que ceux qui en ont beaucoup. Les travailleurs que j'ai rencontrés en Indonésie et aux Philippines ne savaient que trop bien que les gouvernements et les entreprises ne valorisaient pas leur voix ni même leur vie en tant qu’individus. Et pour cette raison, ils ont été poussés à agir non seulement ensemble, mais sur un assez grand échiquier politique. En essayant de changer les politiques dans les usines qui emploient des milliers de travailleurs, ou dans les zones d'exportation qui emploient des dizaines de milliers de personnes. Ou les lois du travail dans tout un pays de millions d'habitants. Leur sentiment d'impuissance individuelle les a poussés à être politiquement ambitieux, à exiger des changements structurels.

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Par comparaison, ici, dans les pays riches, on nous répète constamment à quel point nous sommes puissants en tant qu'individus. En tant que consommateurs. Même les activistes isolés. Et le résultat, c'est que malgré notre pouvoir et nos privilèges, nous finissons souvent par agir à un niveau inutilement restreint — l'échiquier de notre propre style de vie, ou peut-être notre quartier ou notre ville. Entre-temps, nous abandonnons à d'autres les changements structurels, le travail politique et juridique.

Je ne dis pas ça pour minimiser l'activisme local. Agir au niveau local est d'une importance critique. L'organisation locale gagne de grands combats contre les fractures et les oléoducs. Le local nous montre à quoi ressemble l'économie post-carbone. Et les petits exemples en inspirent de plus grands.

Il est vrai que tout est à faire. Que tout est à changer. Mais vous n'avez pas à le faire seul.

Il y a encore une chose sur laquelle j’aimerais insister. Et je vous demande d’écouter, parce que c'est important. Il est vrai que tout est à faire. Que tout est à changer. Mais vous n'avez pas à le faire seul. Tout n'est pas de votre faute.

L'un des dangers d'être de jeunes gens brillants et sensibles qui comprennent pleinement l'urgence de la situation, c’ est de vouloir trop en faire. Ce qui est une autre manifestation de ce sens exagéré de notre propre importance.

On peut avoir l’impression que chaque décision — qu'il s'agisse de travailler pour une ONG, un projet local de permaculture ou une jeune entreprise écologique, de travailler avec des animaux ou des gens, d'être un scientifique ou un artiste, d'aller à l'école supérieure ou d'avoir des enfants — pèse lourd sur les épaules.

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J'ai été frappée par ce fardeau impossible que certains d'entre vous vous imposent lorsque j'ai été contactée récemment par une étudiante australienne de 21 ans en sciences, Zoe Buckley Lennox. Au moment où elle m’a contacté, elle campait au sommet de la plate-forme de forage arctique de Shell, au milieu du Pacifique. Elle était l'une des six militants de Greenpeace qui avaient escaladé la plate-forme géante pour tenter de ralentir son passage et attirer l'attention sur la folie du forage pétrolier dans l'Arctique. Ils ont tenu là-haut dans les vents hurlants pendant une semaine.

Alors qu'ils étaient encore sur place, je me suis arrangé pour appeler Zoé sur le téléphone satellite de Greenpeace, simplement pour la remercier personnellement de son courage. Vous savez ce qu'elle a fait ? Elle m'a demandé : « Comment être sûr qu'on fait ce qu'il faut ? Je veux dire, il y a le désinvestissement. Il y a du lobbying. Il y a la conférence de Paris sur le climat. »

Et j'ai été touchée par son sérieux, mais cela m'a aussi donné envie de pleurer. Elle était là, à faire l'une des choses les plus incroyables qu'on puisse imaginer — se geler les fesses en essayant d'arrêter physiquement le forage dans l'Arctique avec son corps. Et là-haut, dans ses sept couches de vêtements et de matériel d'escalade, elle luttait encore, se demandant si elle ne devrait pas faire autre chose.

Je lui ai répondu la même chose que je m'apprête à vous dire. Ce que vous faites est incroyable. Et ce que vous ferez le sera tout autant. Parce que vous n'êtes pas seuls. Vous faites partie d'un mouvement. Et ce mouvement s'organise aux Nations Unies, se présente aux élections et fait en sorte que ses écoles se dessaisissent et tentent de bloquer le forage dans l'Arctique au Congrès et devant les tribunaux. Et sur l'eau. Tout en même temps.

Et, oui, nous devons élargir nos rangs plus vite et en faire toujours plus. Mais le poids du monde ne repose pas sur les épaules d'une seule personne : pas les vôtres. Pas celle de Zoé. Pas les miennes. Il repose sur la force du projet de transformation dont des millions de personnes font déjà partie. Cela signifie que nous sommes libres de faire le genre de travail qui nous permettra d'être là sur le long terme de sorte que nous puissions tous rester dans ce mouvement. Parce que c'est ce qu'il faut.

On Fire : The Burning Case For A Green New Deal est disponible maintenant, 16,50 € à la FNAC.
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