Avec ces adultes qui dorment encore avec leur doudou

Sa robe rose est délavée et un peu effilochée. Les surfaces rigides et brillantes de ses bras, de ses jambes et de son visage sont tachées de taches sombres. Un de ses yeux est décoloré - d'un bleu blanchâtre trouble ; l'autre sort de son orbite. Elle s'appelle "Alice Doll" et appartient à Kathleen Walsh, qui reconnaît ouvertement qu'Alice Doll est dans un piètre état, même si cela ne la rend pas moins spéciale. Au contraire : "Je l'aime comme telle", confie Walsh.
Lorsque Walsh avait 3 ans, sa grand-mère lui a offert pour Noël une poupée Bitty Baby, fabriqué par American Girl. "Je ne sais pas pourquoi je l'ai appelée Alice - je crois que je venais de regarder Alice au pays des merveilles - mais elle est devenue Alice Doll", partage Walsh. "Je n'ai littéralement pas pu dormir sans elle pendant toute mon enfance, et encore un peu maintenant".
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En effet, même âgée de 31 ans, Walsh se tourne vers Alice Doll pour se sentir en sécurité. "Avec ses bras, ses jambes et sa tête en plastique, elle n'a pas l'air d'être très agréable à étreindre, mais elle l'est parce que ses petits bras donnent naturellement l'impression de faire un câlin quand on la tient", explique Walsh. "J'ai aussi pris l'habitude, quand j'étais toute petite, de lui embrasser la tête, parce que ma mère m'embrassait beaucoup la tête, alors désormais les câlins et les baisers sur la tête sont une forme d'auto-apaisement, surtout la nuit". Walsh fait précéder cet aveu d'un rire et dit : "Mon Dieu, c'est tellement bizarre". Mais comme j'ai souvent moi-même emmené "Dunkie", mon Humpty Dumpty en peluche en lambeaux bien-aimé, dans mon sac au travail pour pouvoir le renifler si je suis anxieuse, je ne juge pas. De plus, même si nous n'en parlons pas ouvertement très souvent, nous sommes loin d'être les seul·e·s adultes à avoir un attachement puissant et persistant aux doudous de notre enfance.
Becca Mitrisin a eu son chien en peluche "Wrinkles" en 1985, l'année de sa naissance. Enfant, elle l'emmenait partout - chez les copains, en voyage, en colonie de vacances. Aujourd'hui, Wrinkles a une fonction bien précise pour Mitrisin : il est devenu son oreiller pour lire et regarder la télé au lit. Vous pouvez penser qu'à ce stade de sa vie, le chiot en peluche est purement utilitaire, mais il a une fonction bien plus importante. "J'ai essayé de le remplacer par quelque chose de plus 'adulte', mais rien n'est comparable", partage-t-elle.
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Shira C. a aussi un chien en peluche qu'elle chérit. Le sien est un chiot Gund qu'elle a appelé "Max". Sa grand-mère le lui a acheté lors d'une journée shopping il y a 30 ans, alors qu'elle avait environ 4 ou 5 ans. Bien que Max ait toujours eu une présence constante dans sa vie, Shira affirme que, jusqu'à récemment, elle ne s'était pas activement tournée vers lui pour trouver du réconfort depuis son adolescence. "Il y a environ un an et demi, une de mes meilleures amies a eu un terrible accident. Elle avait un Max à elle, un ours, et je n'arrêtais pas de penser qu'elle avait besoin de lui à ses côtés. S'il se trouvait à ses côtés, elle se sentait calme et bien", explique Shira. "Au cours de cette année, et dans ces moments de tristesse profonde et totale où j'avais juste besoin d'être seule, je me suis accrochée à Max comme je savais que mon amie s'accrocherait à son doudou".
Le Dr Reena B. Patel, experte en parentalité, éducation et comportement, affirme que du point de vue du développement de l'enfant, ces objets ont pour fonction de servir d'objets de transition. "Les gens pensent que la transition consiste à quitter un endroit pour aller dans un autre, mais c'est aussi la transition des parents qui vont et viennent - donc quand maman, papa ou la personne en charge ne sont pas présents, même s'ils sont dans une autre pièce", explique-t-elle. "Chaque enfant naît avec un certain type de tempérament. Certains enfants ont besoin d'un sentiment d'attachement plus fort et ces objets transitionnels sont des objets de réconfort. Ils sont tangibles, ce sont des objets que quelqu'un peut tenir et qui lui apportent quelque chose, comme un câlin".
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De même que Walsh embrasse Alice Doll et que j'enfouis mon nez dans Dunkie, Megan W.*, 34 ans, recherche un sentiment de sécurité avec sa couverture de bébé rose "Blankie". "La chose 'bizarre' que je fais (d'après ce que les gens me disent) pour me réconforter pleinement avec Blankie, c'est de la sentir", dit-elle. "Pendant les moments de stress ou de tristesse, je l'utilise certainement plus - si je regarde la télévision, je la sors de la chambre et je la tiens ou je la pose sur mon épaule". Hannah Rimm chérit également trois objets réconfortants de son enfance. Son petit singe en peluche "Chopstix" et sa mini-peluche Tigrou, qu'elle a eus en colonie de vacances lorsqu'elle était adolescente, ont une place spéciale sur le rebord de la fenêtre de sa chambre. Ils sont toujours là, regardant affectueusement dans sa direction. Lamby, un agneau en peluche que sa mère a reçu en cadeau avant la naissance de Rimm, participe toutefois activement à la vie de la jeune femme de 28 ans. Enfant, Rimm suçait son pouce, toujours en tenant l'oreille de Lamby. Aujourd'hui encore, elle saisit l'oreille de Lamby et le place près de son visage pour se sentir en sécurité, mais sans sucer son pouce.
Les animaux en peluche, les couvertures et même les poupées de bébé sont des objets auxquels les enfants s'attachent souvent, mais ce ne sont pas les seuls objets qui peuvent favoriser un sentiment de sécurité. "C'est intéressant parce que beaucoup d'entre eux peuvent graviter autour d'une peluche, mais cela peut être n'importe quoi", explique le Dr Patel. "C'est tout type d'objet qui apporte un certain réconfort pendant une transition". Sam Sasso, par exemple, s'est très tôt attachée à des bandes de soie, qu'elle appelait ses "Silkies". "D'après ma mère, je suis née avec une fascination pour la soie", dit-elle. "Si j'étais assise dans sa chambre près de la buanderie, je passais beaucoup trop de temps fixée sur le tissu. Finalement, elle a été contrainte de déchirer tous ses pyjamas et chemises de nuit en soie pour que je puisse avoir ce petit morceau de réconfort - apparemment, les couvertures tricotées ou les animaux en peluche ne me convenaient pas". Plus de 20 ans plus tard, il reste un Silky - une bande verte déchirée qui a été nouée pour rester ensemble. "J'ai développé de l'anxiété à un très jeune âge, et avoir Silky avec moi me donnait une sorte de permission de me détendre", explique Sasso. "Je ne le fais plus aussi souvent, mais je passais des heures à frotter la soie entre mes doigts, comme une sorte de méditation".
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Bien qu'il soit évident que le fait de toucher, voire de renifler, les objets de réconfort de l'enfance procure à de nombreu·ses·x adultes un sentiment de sécurité, ces objets sont de loin les plus utilisés comme compagnons de sommeil. Rachel Lieberman, 29 ans, dort toujours avec la couverture que sa grand-mère lui a donnée à sa naissance. "Ma couverture m'aide à m'endormir plus rapidement", dit-elle. "C'est réconfortant et c'est devenu une habitude au fil des ans. Si j'essaie de dormir sans elle, je mets généralement plus de temps à m'endormir et je me sens juste bizarre - c'est difficile à expliquer". Sasso affirme également qu'elle ne peut pas dormir sans Silky sous son oreiller. "Je l'ai emmené à des soirées pyjama, en vacances et à l'autre bout du monde lorsque j'ai étudié à l'étranger", partage-t-elle. "J'ai même demandé à ma mère de m'envoyer Silky en express lorsque je l'avais oublié chez elle, juste pour que je ne passe pas une nuit sans lui".
Selon le Dr Patel, cela est logique pour des raisons de santé mentale. Tout comme une personne plus anxieuse, hyperactive ou impulsive peut bénéficier de l'utilisation d'un objet transitionnel, il en va de même pour les personnes qui mettent plus de temps à s'endormir ou ne peuvent pas se détendre aussi rapidement qu'elles le souhaiteraient. "Je dors mal en général", partage Rimm. "De 18 à 23 ans environ, je n'ai cessé d'essayer de me prouver que, pour être adulte, je devais ne pas dormir avec Lamby. Finalement, j'ai accepté le fait que je dors mieux avec lui". Aujourd'hui, elle a pleinement accepté cela, et chaque nuit, elle enroule tout son corps autour de Lamby quand elle se met au lit. C'est un acte qu'elle décrit comme "presque un instinct maternel". Alors que Rimm partage un lit avec sa femme, c'est Lamby qui a droit aux câlins quand vient l'heure de dormir. "Je n'aime vraiment pas être touchée par d'autres êtres humains quand je dors", dit-elle, "alors c'est une façon agréable d'avoir du réconfort sans toucher réellement une autre personne".
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Cette phase où Rimm a senti que, pour être une "vraie" adulte, elle devait rompre l'attachement avec le doudou de son enfance est courante. Walsh raconte que ses amies de l'université se sont moquées de son lien avec Alice Doll. "Chaque fois que quelqu'un me taquinait à son sujet, je faisais une blague du genre 'hey, elle est sensible !' pour détourner l'attention", dit-elle. "C'était étrangement blessant au début, parce que je lui attribuais encore de vrais sentiments". Lieberman s'est également sentie gênée par sa couverture à certaines périodes de sa vie. "J'étais vraiment gênée de l'emmener avec moi à l'université, surtout parce que ma colocataire était une inconnue, donc je n'étais pas sûre de sa réaction", dit-elle. "J'ai été également nerveuse et gênée lorsque ma relation avec ma femme actuelle devenait plus sérieuse. Je ne voulais pas que ce soit quelque chose pour laquelle elle me trouve moins bien, ou qu'elle pense que c'est stupide". Si la plupart des amis de Sasso trouvent son attachement à Silky attachant, elle est tout de même heureuse que son doudou soit si discret. "Même si je n'ai jamais rencontré de personne qui dort avec une bande de soie, je suis heureuse que ce ne soit pas quelque chose de plus traditionnel, comme un animal en peluche", explique-t-elle. "Je me sens un peu plus à l'aise dans ma vie d'adulte en sachant que Silky peut vivre en paix sous mon oreiller sans que personne ne s'en aperçoive".
"Nous pensons qu'il doit y avoir un moment précis où nous devons commencer à retirer ou à enlever cet objet de transition", explique le Dr Patel. "Mais nous le faisons uniquement en raison des normes sociétales. En réalité, à l'âge adulte, nous avons aussi tendance à les garder parce qu'ils sont liés à des souvenirs, qu'ils nous font sourire et qu'il y a un lien émotionnel. Il est difficile de renoncer à ce lien". C'est certainement le cas pour Lieberman, étant donné l'histoire d'origine de sa couverture. "Après le décès de ma grand-mère, je pense que c'est à ce moment-là que j'ai vraiment commencé à chérir ma couverture et à comprendre le bien-être qu'elle m'avait toujours apporté", explique-t-elle. "C'est le réconfort de savoir qu'une personne si proche de moi m'a donné cet objet et qu'il est toujours resté à mes côtés, même si elle n'est plus là".
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Pour Shira aussi, son attachement à Max est révélateur de quelque chose de plus grand, qu'elle a découvert il y a quelques années lorsque ses parents s'apprêtaient à vendre la maison dans laquelle elle avait grandi. Au cours de l'expérience émotionnelle consistant à passer au crible tous les souvenirs de son enfance que ses parents avaient conservés, elle est tombée sur un poème qu'elle avait écrit à l'école primaire, intitulé "8 endroits chauves". "Il s'agissait, comme le titre le suggère, de toutes les zones chauves que Max avait à cause du fait que je le tenais si fort", partage-t-elle. "C'était amusant de voir que, même en CM2, je comprenais la signification de prendre soin d'une chose si profondément que même quand elle s'use, on ne s'en débarrasse pas". Cette capacité d'amour durable, elle compte la transmettre à sa fille de 10 mois. "J'ai toujours dit que je donnerais Max à mon aîné", dit-elle. "Je suis impatiente qu'il devienne son doudou".
Quant à Megan, elle reconnaît que Blankie l'a aidée à devenir la personne qu'elle est aujourd'hui. "J'ai vraiment l'impression d'être devenue une personne plus confiante et plus indépendante grâce à mon attachement à Blankie", explique-t-elle. "Chaque fois que j'avais une mauvaise journée et que je me sentais triste ou seule, j'avais toujours Blankie à serrer dans mes bras - ou à accrocher autour de mon cou et de mes épaules comme une écharpe. Je n'étais jamais vraiment seule, et j'avais toujours une 'amie' pour me remonter le moral".
Même si vous n'avez pas gardé votre compagnon en peluche, cela ne signifie pas nécessairement que vous n'avez pas un attachement sentimental similaire à un objet de votre vie. "Nous admettons qu'il est tout à fait approprié pour le développement des enfants d'avoir ce genre d'attachement à un jeune âge, mais les adultes en ont aussi", explique le Dr Patel. "Nous ne le réalisons peut-être pas, mais j'ai parlé à de nombreux adultes qui ont un certain oreiller sur lequel ils veulent dormir, une couverture particulière qu'ils veulent utiliser, ou même une tasse à café dans laquelle ils veulent boire". Et même si vous ne serrez pas l'oreille d'un agneau en peluche ou n'embrassez pas la tête d'une poupée, peut-être avez-vous un autre tic qui vous rend moins anxieu·se·x. "En général, en tant qu'humains, nous voulons un certain type d'apport sensoriel", explique l'experte en parentalité, en éducation et en comportement. "Si vous vous surprenez à tortiller vos cheveux en restant assis à votre bureau, c'est un mécanisme d'adaptation. Ou tapoter votre crayon, c'est un mécanisme d'apaisement. Parfois, c'est tellement automatique que les gens ne se rendent pas compte qu'il y a là une sorte de besoin que votre corps exige ou demande". En fait, c'est la raison pour laquelle les balles anti-stress et les fidget spinners existent, mais certain·e·s d'entre nous préfèrent utiliser un morceau de soie d'une vieille chemise de nuit.
Même si nous, qui avons des objets de réconfort de l'enfance, ne nous conformons pas à ce qui est considéré comme la norme, lorsque nous nous rencontrons les un·e·s et les autres, cela crée un lien spécial. Lorsque Megan est entrée à l'université, elle a découvert que sa colocataire avait aussi apporté sa peluche, un ourson nommé Oatmeal. "Oatmeal et Blankie sont devenus des amis très proches", partage-t-elle. Sasso a vécu une expérience similaire lorsqu'elle était en première année d'université et qu'elle a participé à une soirée pyjama dans les dortoirs de la sororité à laquelle elle venait d'adhérer. "À un moment de la nuit, nous nous préparions à aller au lit et l'une de mes amies a sorti ce vieux tissu en lambeaux et a raconté que cette chose était dans sa vie depuis qu'elle était bébé", raconte-t-elle. "Presque en parfaite succession, plusieurs autres filles ont sorti ces étranges objets de réconfort qui étaient essentiellement de vieux chiffons ou couvertures ou, dans mon cas, un morceau de soie noué. Nous avons gloussé à ce sujet pendant des heures". Mitrisin est du même avis : "Avoir un attachement pour Wrinkles me donne l'impression de faire partie d'un club sentimental spécial dont nous pouvons tous rire et nous émouvoir ensemble".
*Certains noms ont été modifiés

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