Quand l’un·e des partenaires gagne plus dans une relation queer

Photographie : Eylul Aslan
"Je ne dépense jamais plus de 99 centimes pour six œufs, alors que la seule marque qu'elle achète coûte 2,50 €", explique Annie*, 28 ans. Elle est directrice financière et gagne 52 000 £ (61 737 €) par an, un montant qui lui convient et qui lui permet de disposer d'un "revenu disponible plus que confortable". Sa compagne, Zara*, gagne environ 80 000 £ (94 980 €).
Cet écart de revenus a été source d'une certaine gêne au cours de leur relation de deux ans. Les problèmes causés par la disparité des salaires dans les relations hétérosexuelles ont fait couler beaucoup d'encre, en particulier depuis qu’un nombre record de jeunes femmes entrent sur le marché du travail et commencent à gagner plus que les hommes de leur âge, ce qui bouleverse les normes relatives au rôle des femmes. Cependant, lorsqu'il s'agit de relations entre personnes du même sexe, l'écart salarial peut provoquer tout autant de troubles, d'insécurité et de ressentiment.
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Zara a un faible pour la "bonne bouffe". Annie se souvient de leur désaccord à ce sujet lorsqu'elles ont emménagé ensemble il y a 11 mois.
"Ça me donnait l'impression d'être radine et elle avait l'impression de ne pas pouvoir manger ce qu'elle voulait, même si nous gagnions bien assez d'argent pour nous le permettre", explique-t-elle. "Nous avons résolu ce problème en discutant des aspects financiers qui comptaient pour nous - pour elle, une nourriture de qualité était importante et, si je suis honnête, ses œufs ont bien meilleur goût que les miens."
Le problème s'est à nouveau posé lorsque Annie et Zara ont décidé d'acheter une maison ensemble. Le budget d'Annie était de 250 000 £ (296 811 €) lorsqu'elle cherchait seule et elle s'attendait à ce que leur budget commun reste le même.
"Du point de vue de Zara, c'était comme si je refusais d'investir pleinement dans la relation. Mais pour moi, tout ce qui dépassait cette somme était juste beaucoup trop important." Elles se sont finalement mises d'accord sur un budget un peu plus élevé, à condition de verser la même somme et d'être partenaires à part égale.
"Je suis parfaitement consciente que je ne peux vivre dans mon quartier que parce que je bénéficie aussi des revenus de Zara", admet Annie. "J'ai dû l'accepter et me demander si ça me permettait de continuer à me sentir indépendante." En conséquence, Annie fait davantage d'efforts pour s'assurer qu'elle a ses propres économies et elles partagent les factures à 50/50.
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"C'est parfois épuisant de devoir se chamailler pour de l'argent, mais cela nous a obligés à mieux communiquer et a augmenté notre confiance mutuelle et notre foi dans notre relation", dit Annie.
Josie*, 32 ans, est dans la même situation qu'Annie. Gérante d'un café, elle gagne 19 000 £ (22 558 €) et son salaire est inférieur de moitié à celui de sa partenaire, Dina*, directrice dans le milieu hospitalier qui gagne 40 000 £ (47 490 €). "Ça me travaille, mais je n’y peux pas grand-chose. Je recherche désespérément un emploi mieux payé, mais je travaille dans le secteur de l'hôtellerie", explique Josie. Le couple partage les factures et contribue à parts égales à deux comptes communs, mais c'est Dina qui paie l'hypothèque de 600 £ (712 €), Josie n'ayant pas les moyens de contribuer.

C'est parfois épuisant de devoir se chamailler pour de l'argent, mais cela nous a obligés à mieux communiquer et a augmenté notre confiance mutuelle et notre foi dans notre relation.

annie*
Dina, 48 ans, qui a vécu la même situation que Josie dans une relation précédente, est compréhensive et sait ce que ressent Josie, mais cela n'efface pas le ressentiment de Josie."Je déteste le fait de ne pas contribuer, mais si je le faisais, je n'aurais pas d'argent pour payer l'essence et aller travailler, alors je suis obligée de la laisser payer", explique Josie.
Lorsque deux femmes s'engagent dans une relation amoureuse, elles sont, en théorie, plus égales qu'un homme et une femme dans une relation cis hétéro-normative. Pour Josie, cette disparité de salaire a donc été un challenge. Son objectif à long terme est d'obtenir un emploi mieux rémunéré et de contribuer au remboursement de l'hypothèque ou à d'autres coûts comme leur budgets de vacances.
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"L'une de mes valeurs fondamentales est l'équité, qu'il s'agisse du partage d'une tablette de chocolat, de savoir qui conduit pour les départs en vacances ou de la répartition du budget", explique-t-elle. "J'ai toujours pensé que tout devrait être divisé également et je déteste vraiment que ce ne soit pas le cas."
Charlotte Lidstone est une coach en finances qui aide les couples à gérer leurs dépenses et leur budget. Les couples dont l'écart salarial est important représentent 80 % de sa clientèle. Selon elle, l'écart de revenus est souvent négligé entre les couples jusqu'à ce que la question soit forcée, par exemple s'ils veulent acheter une maison ensemble ou avoir des enfants, car les couples ont tendance à avoir des objectifs financiers séparés et à travailler tous les deux à temps plein.
"Toute disparité se retrouve donc dans le revenu disponible - vacances, repas à l'extérieur, achats - et beaucoup de gens trouvent plus facile de gérer ceci en modifiant leurs attentes. Par exemple, en n'allant pas tous les deux aux mêmes soirées ou aux mêmes vacances", explique Charlotte.
"Parfois, une très grande disparité crée des problèmes pour les hypothèques ou les gros achats où un financement pourrait être nécessaire, et ces discussions sont souvent ce qui pousse les couples à se tourner vers un coach en finances."
Il y a parfois des différences dans la façon dont les écarts de revenus se manifestent dans les couples en fonction de l'orientation sexuelle, dit Charlotte, mais la grande majorité de nos croyances en matière d'argent proviennent de notre éducation et reflètent celles de nos parents et des personnes qui nous ont élevés. Ce n'est pas aussi simple que les vieux clichés du genre "les hommes gagnent plus". Ce n’est pas notre orientation sexuelle qui dicte nos croyances en matière d’argent - ce sont plutôt nos premières expériences jusqu'à l'âge de sept ans."
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"Ainsi, si vous avez été élevé dans un foyer où l'un des parents ne s'occupait jamais des finances, vous risquez de reporter ces croyances sur vos relations à l'âge adulte et de penser que seul l'un d'entre vous doit "gérer l'argent"."
Cela dit, Charlotte affirme que les personnes dans des relations hétérosexuelles sont plus susceptibles de "reproduire" ce qu'elles ont vu leurs parents faire parce que cela leur semble familier et, à un certain niveau, réconfortant, même si c'est inutile ou destructeur pour la relation. "Dans les relations entre personnes du même sexe, ou dans celles où la dynamique est "non traditionnelle", comme les couples transgenres ou les relations de plus de deux personnes, vous êtes moins susceptible de reproduire inconsciemment les modèles de votre éducation, car vous faites déjà beaucoup de choses différemment de vos parents."

Il est important de se rappeler que vous êtes tombé amoureux d'une personne, pas d'un montant sur une fiche de paye.

Charlotte Lidstone, coach en finances
Ça peut sembler évident, mais il est essentiel de communiquer honnêtement sur l'argent pour gérer la disparité des salaires dans une relation, explique Charlotte. Parce que la plupart d'entre nous attachent une partie de leur valeur personnelle à leur fiche de paie, parler chiffres peut nous faire sentir vulnérables et nous donner l'impression que nos choix de vie et notre niveau de "réussite" sont jugés.
"Il est important de se rappeler que vous êtes tombé amoureux d'une personne, pas d'un montant sur une fiche de paie". Charlotte conseille de se souvenir de ce qui vous a rapprochés au départ et de s'en servir comme base pour parler d’argent. Construire une vie qui vous convient à tou·tes les deux va demander des compromis.
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"Il se peut que vous deviez économiser un peu plus longtemps pour partir en vacances, ou que vous n'ayez pas les moyens d'avoir un mariage à la Kardashian - mais rien ne vous force à vouloir ces choses. Ce qui importe, c'est d'avoir quelqu'un qui vous aime et vous respecte pour tout ce que vous êtes et serez, et cela ne peut pas être quantifié par le montant de votre salaire."
Fixez-vous des objectifs communs. Si vous prévoyez des vacances, essayez de trouver un juste milieu entre ce que vous voulez tou·tes les deux, conseille Charlotte. "Peut-être que l'un de vous rêve d'un séjour de deux semaines tout compris, tandis que l'autre préfèrerait camper. Une bonne solution pourrait être deux courts séjours, disons de trois nuits chacun - l'un plus rustique, l'autre qui répondrait aux critères du all inclusive - et ceux-ci pourraient être plus abordables sur un budget commun."
En outre, assurez-vous que vous êtes tou·tes deux capables de dépenser et d'économiser un peu pour vous-mêmes, séparément de votre partenaire, ajoute-t-elle. De cette façon, vous éviterez le ressentiment de devoir dépenser votre argent en fonction de votre partenaire, et ce dernier ne pourra pas vous critiquer sur la façon dont vous dépensez votre argent.
*Les noms ont été modifiés pour protéger l’identité des personnes interrogées.

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