Cyberharcèlement, Revenge Porn… Le risque des photos stockées sur iCloud

Photo par Anna Jay
En 2016, Maiken Brustad, 27 ans, ancienne candidate de Miss Norvège et désormais coach sportif sur Londres, a fait une chose que beaucoup d'entre nous connaissent bien : elle s'est prise en photo nue pour les envoyer à son petit ami. Comme pour tout ce que nous faisons sur nos téléphones, ces photos ont été stockées automatiquement dans son iCloud.
Depuis qu'elle a pris ces clichés intimement personnels, Maiken vit au quotidien sous la menace que quelqu'un - un homme qu'elle n'a jamais rencontré - les envoie à ses employeurs et salles de sport de Londres. Qui plus est, tous ces documents, ainsi que certaines images truquées montrant sa tête sur le corps d'autres personnes, ont été largement diffusés sur Internet.
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C'est en 2017 qu'elle a réalisé que cela lui était arrivé. "Au début, je n'avais aucune idée de ce qui se passait", explique aujourd'hui Maiken, alors qu'elle fait face à une nouvelle série d'e-mails de chantages de la part de son harceleur. "Je ne savais pas que j'avais été piratée jusqu'à ce qu'un ami me contacte sur Facebook pour me dire qu'il avait vu des images de moi sur un forum. Il m'a envoyé un lien et j'ai cliqué. J'ai tout de suite su que les images étaient de moi, qu'elles étaient les miennes. Et instantanément, mon regard s'est porté sur les commentaires, sur les choses vraiment méchantes que les gens disaient à mon égard".
Maiken n'est peut-être pas internationalement connue, mais son expérience a beaucoup de points communs avec les divulgations de photos que connaissent les célébrités. L'incident de piratage d'iCloud le plus médiatisé est la divulgation de photos dénudées de célébrités en août 2014, The Fappening - également connu sous le nom de "Celebgate" - qui a vu un cyberpirate appelé Ryan Collins voler des photos d'Ariana Grande, Jennifer Lawrence, Rihanna, Kate Upton, Selena Gomez, Cara Delevingne, Vanessa Hudgens, Kaley Cuoco, Avril Lavigne, Mary-Kate Olsen et Amber Heard (pour n'en citer que quelques-unes) et les a diffusées sur Internet, principalement sur Reddit et 4Chan.

Je ne savais pas que j'avais été piratée jusqu'à ce qu'un ami me contacte sur Facebook pour me dire qu'il avait vu des images de moi sur un forum.

MAIKEN BRUSTAD, 27
Le mot "fappening" est un mélange des mots "fap" (se masturber) et "happening" (se passer). Le "Fappening" de 2014 a été suivi en 2018 d'un incident similaire, connu depuis sous le nom de "Fappening 2", dans lequel Emma Watson et Amanda Seyfried figuraient parmi les célébrités féminines dont la vie privée a été compromise.
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Les abus dont a été victime Maiken, qui ne dispose pas d'une équipe de personnes pour surveiller ses e-mails et ses MP, sont doubles. Des photos d'elle et des photos censées être les siennes apparaissent maintenant sur divers sites web pornographiques - dont certains se vantent même d'avoir obtenu les images par piratage - et elle est harcelée pour la énième fois par quelqu'un qui l'a retrouvée via les réseaux sociaux et qui détient des photos d'elle comme si elle avait fait quelque chose de honteux, menaçant de les envoyer à son employeur et à ses collègues. Dans un e-mail, un harceleur écrit même : "L'Angleterre conservatrice ne risque pas de bien prendre [ces images de toi]".
Les e-mails, note Maiken, sont toujours envoyés à partir d'un compte anonyme ProtonMail, qui est un service de courrier électronique chiffré de bout en bout. Lorsque cela s'est produit pour la première fois, "j'étais simplement brisée", se souvient-elle. "Je ne pouvais pas travailler à cette époque, car je ne pensais qu'à cette situation, je n'étais pas moi-même. Je regarde en arrière et je ne me reconnais pas". La jeune femme de 27 ans est maintenant fiancée et reconnaissante de l'amour et du soutien infaillibles de son partenaire qui, dit-elle, "l'aime quoi qu'il arrive", mais l'épreuve qu'elle a traversée a laissé des traces.
Aujourd'hui, cependant, elle est déterminée. En 2019, un homme a été condamné à 90 jours de prison pour l'avoir harcelée. Elle continue de signaler les abus dont elle est victime à chaque fois qu'ils se produisent, mais dit recevoir "peu d'aide" de la part de la police britannique. "Qui que soient ces hackers, qui que soient les personnes qui voient des images de moi et m'envoient des e-mails, je sais qu'ils veulent juste sentir qu'ils ont un certain pouvoir sur moi alors qu'en fait, ils n'en ont pas", ajoute-t-elle.
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Malheureusement, Maiken n'est pas seule et les recours pour quiconque se trouvant dans sa situation sont limités. Le harcèlement et l'intimidation en ligne sont ce qu'on appelle des crimes "cyber-enabled" (crimes facilités par Internet) au Royaume-Uni, mais le chantage sur le fait de partager des images intimes n'est pas un délit criminel en soi. Contrairement à ce pays, la France a depuis 2016 adoptée la loi "pour une République numérique" qui pénalise toute vengeance pornographique, mais a aussi depuis quelques années des lois pour le cyberharcèlement sexuel et le chantage. C'est dans cet objectif que Refuge - une organisation caritative britannique qui soutient les femmes victimes de violences domestiques - mène actuellement une campagne intitulée "The Naked Threat" (la menace nue), qui appelle le gouvernement britannique à changer cette situation par le biais du projet de loi sur les violences domestiques.

Il est essentiel que les femmes qui subissent des violences basées sur des photos se sentent capables de les signaler à la police en sachant qu'elles seront crues et que leur expérience sera prise au sérieux.

Lisa King, refuge
Lisa King, directrice de communication et des relations extérieures de Refuge, a déclaré à Refinery29 : "Partager des photos intimes sans consentement est un crime de grande envergure qui arrive aux femmes au sein de la société. Un criminel qui partage des images d'une femme qu'il connaît personnellement peut inclure des images obtenues de manière non consensuelle, ou des images qu'une femme a partagées avec le criminel en croyant qu'elles resteraient privées. Des images qui ont été partagées de manière consensuelle, dans le cadre d'une relation intime, ne devraient jamais être utilisées pour abuser d'une femme et les femmes ne devraient pas être blâmées ou se sentir coupables ou honteuses si cela leur arrive, que les images aient été volées, forcées ou envoyées de leur plein gré".
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Refuge a également déclaré à Refinery29 que son personnel de première ligne rapporte que les femmes qui les contactent "subissent de multiples formes d'abus basés sur des photos, et ce de plus en plus souvent". Refuge a découvert l'année dernière que 4,4 millions de personnes avaient subi ces chantages rien qu'en Angleterre et au Pays de Galles. Quatre-vingt-trois pour-cent des femmes ayant subi ces menaces ont déclaré que cela avait eu un impact sur leur santé mentale et leur bien-être, plus d'une sur dix ont éprouvé des envies suicidaires à cause de ces menaces, et une sur sept s'est sentie plus exposée à la violence physique. Le revenge porn, autrement dit la vengeance pornographique, et les menaces de partage sont également enregistrés à un taux plus élevé par d'autres services du secteur ; en septembre dernier, la Revenge Porn Helpline a enregistré son année la plus chargée.
Maiken a plus de 19 000 followers sur son compte Instagram personnel et plus de 4 000 sur son compte professionnel. Si elle a besoin de cette visibilité sur les réseaux sociaux pour son travail de coach sportif, cela signifie également qu'elle est facilement repérable pour quiconque souhaitant la retrouver après avoir regardé un contenu pornographique contenant son image. Une partie du problème est qu'elle est enfermée dans un cercle sans fin. "J'ai envoyé des e-mails à certains des sites web et leur ai demandé de retirer les images, car elles sont publiées sans mon consentement, mais je n'ai jamais eu de réponses", explique-t-elle, sa voix démentant à la fois sa détermination et sa frustration. "Et la police a récemment classé l'affaire sur une personne qui m'avait envoyé un e-mail au sujet des photos et avait menacé de les remettre à mes employeurs parce qu'ils ne disposaient pas de suffisamment d'éléments pour continuer l'enquête".
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"J'en ai tellement fini avec ça maintenant", dit Maiken, "mais ça continue de revenir. J'ai suivi une thérapie. Je me sens forte mentalement, je me suis donné une chance de tourner la page, mais je dois accepter que les photos seront probablement toujours là. Je sais que je suis bien plus que ces photos, mais quand je reçois des MP et des e-mails de menace, c'est bien sûr effrayant. Je souhaite m'exprimer aujourd'hui parce que je pense qu'il n'y a pas assez de soutien mis en place et je ne veux pas que de jeunes femmes ressentent une quelconque honte parce qu'elles ont pris des photos intimes d'elles-mêmes".
Lisa King, du Refuge, a conclu : "Il est essentiel que les femmes qui subissent des violences basées sur des photos se sentent capables de les signaler à la police en sachant qu'elles seront crues et que leur expérience sera prise au sérieux. La police doit être mieux formée afin d'améliorer ses réponses aux abus basés sur les photos, et le gouvernement doit modifier de toute urgence le projet de loi sur les violences domestiques, actuellement en cours d'examen à la Chambre des Lords, afin de rendre les menaces de partage d'images intimes une infraction pénale. Ce n'est qu'alors que les écarts entre la loi et la police commenceront à se combler et permettront aux femmes d'avoir un meilleur accès à la protection dont elles ont si désespérément besoin".
Si vous êtes concerné·e par ce problème, vous pouvez obtenir de l'aide auprès de Net Ecoute, soit par téléphone au 0800 200 000, soit en ligne à l'adresse www.netecoute.fr, où un service de chat en direct et un mail sont disponibles, ou soit par Messenger.

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