Appel visio : les nouveaux codes de l’interaction sociale

Illustration de Kezia Gabriella
Ce mois de confinement commence vraiment à traîner en longueur, vous ne trouvez pas ? Au début, déplacer nos vies sociales en ligne bénéficiait de l'attrait de la nouveauté (et un énorme sentiment de sécurité) : des fêtes impromptues, des FaceTimes nocturnes, des appels visio de deux heures avec des gens qui habitent à trois arrêts de chez vous et - soyons honnêtes - à qui vous n'auriez jamais rendu visite dans la vie normale.
Mais là, on commence à en avoir un peu marre. Avec les appels visio, on doit apprendre les règles tacites d'un tout nouveau code social et se soucier d'une nouvelle version du FOMO : le FOMOO. C'est la peur de passer à côté de quelque chose (en ligne). 
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Vous l'avez peut-être déjà vécu : vous repérez le screen shot d'un appel visio de groupe sur la Story Instagram d'un pote, dont vous savez qu'elle a été prise au moins trois fois pour s'assurer que tout le monde soit à son avantage, et vous vous dites : "Pourquoi je n'y étais pas ?". Ou bien, en parcourant les réseaux sociaux un dimanche soir, vous vous rendez compte que vous avez passé les deux derniers week-ends coupé·e du monde à regarder Tiger King pendant que les autres prenaient l’apéro en ligne, sapés comme jamais dans leur salon. 
Ensuite, il faut parler d'un thème qui va de pair avec la sociabilisation en ligne : notre obsession pour notre propre reflet à l’écran. C’est vraiment dur de ne pas se regarder comme dans un miroir tout le temps. "Je ne peux pas m'empêcher de me regarder à l’écran", confie Rosie, une journaliste. "Mais ce n'est pas vraiment parce que je me trouve trop belle. Je suis simplement incapable de ne pas le faire... Je me dis que c'est peut-être une question d'anxiété ? Ce qui me préoccupe, c’est surtout de savoir de quoi j'ai l'air. Ou alors, je lorgne discrètement (et juge) la déco de mes interlocuteurs."
Voilà une source de stress supplémentaire à ce nouveau mode de sociabilisation : et si les gens profitaient des vidéos Zoom pour juger votre intérieur ? Avec ces apéros en ligne et autres appels visio, vous montrez votre chambre à des personnes que vous n'avez peut-être jamais rencontrées IRL - des amis d'amis ou simplement des personnes qui ne viendraient jamais chez vous dans un autre contexte. 
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Dans mon cas, je suis presque certaine que je vais garder des séquelles permanentes au dos parce que je m’assois toujours sur mon lit selon un certain angle pour montrer le plus bel arrière-plan possible en call (des étagères avec des livres rangés par couleur - je ne prétends pas que mes choix de décoration sont originaux, mais simplement esthétiques). Une fois, j'ai pété un câble quand j'ai vu que mon copain avait accidentellement pointé la caméra sur l'arrière de notre frigo et la pile de cabas qui trainent dans la cuisine. Non pas que mes amis en aient quelque chose à faire - j’imagine qu'ils savent à quoi ressemble l'arrière d'un frigo - mais c'est juste la pire vue possible de notre appartement. 
Les problèmes qui existaient dans la vie réelle n'ont pas disparu non plus. Chaque groupe compte au moins une personne bruyante, et en ligne, il est encore plus difficile de se faire entendre. Qu'on me laisse parler ! Ou, du moins, qu'on me donne la possibilité de faire apparaître la boîte verte qui apparaît sur la personne qui parle sur Zoom. "Le pire, c'est quand tout le monde se met à parler en même temps, puis que tout le monde se tait", explique Katie, une commerçante. Là, tout le monde se dit : "Non, vas-y, non toi d'abord". C'est tellement gênant que ça me donne envie de hurler". 
Pour une pro des interruptions comme moi, ce décalage typique d’Internet signifie que quand je parle en même temps que quelqu'un, je me retrouve à devoir raconter mon histoire deux fois, et la deuxième fois, c’est toujours moins drôle. "J'ai l'impression de devoir lever la main pour parler et ça me renvoie à mes 5 ans", avoue Dani, une rédactrice, ajoutant que ça à tendance à la rendre plus discrète que dans la vie réelle et "il y a tellement de silences gênants qui n'auraient pas lieu dans un contexte normal".
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Et tel le jeune homme saoul qui interrompt votre groupe d'amis avec un sourire pervers en soirée avec un "Hey mesdemoiselles, je ne vous connais pas de quelque part ?", il nous faut aborder le pire aspect de Houseparty : les cinglés qui font irruption dans votre appel (et votre chambre) non verrouillés pour taper la discute. Pire encore, les personnes que vous connaissez vaguement de la fac et qui essaient de démarrer une conversation. Ravie de te parler en ligne... dans cette situation étrange de pandémie mondiale, j’imagine ? J'ai entendu parler d'une personne qui a été surprise par une célébrité de la Z-list qu'elle avait interviewée pour le boulot, et qui a fait irruption dans sa "pièce". "Le fiancé d'une amie de mon mari est apparu dans un call avec moi et je ne savais pas quoi dire - en temps normal, on ne parle jamais, sauf pour se dire bonjour quand on se croise en soirée, alors c'était... calme", raconte Fay, une responsable des comptes. 
Alors oui, même si c'est vraiment cool de voir ses amis pendant le confinement, et que c'est encore mieux de le faire allongé·e sur son lit en pyjama et sans avoir à se maquiller, ce n'est pas toujours idéal. 
Mais au final ce qui est important, c’est de se souvenir que personne ne se soucie vraiment de savoir si vous êtes maquillé·e ou à quoi ressemble votre bibliothèque. Et il est important de prendre un instant et de se rappeler que c’est le moment de faire preuve de bienveillance envers nous-même. Si les appels visio vous stresse, lâchez votre écran pour... euh... un autre écran ? Ou encore mieux : un livre ! Les livres sont très populaires, c'est un peu comme une série de Netflix, mais à l’écrit. Passez une nuit seul·e. Ou appelez un·e ami·e au téléphone. Prenez le temps de vous détendre. On doit encore tenir au moins un mois confiné·es et passer des heures à s’égosiller sur Houseparty ne va pas beaucoup vous avancer.
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Les règles d’or de l'appel visio

Ce qu'il faut faire : demander avant de poster une capture d'écran. Oui, vous êtes peut-être au top dessus, mais c'est la même règle que pour une photo prise en soirée. Il suffit d'envoyer un simple "C'est ok si je publie ?" Envoyez d'abord un message aux personnes concernées. 
Ce qu'il ne faut pas faire : aller aux toilettes avec votre ordinateur portable. On a tou·tes vu ce tweet viral de la femme qui pensait avoir éteint sa webcam lors d'une réunion de travail. 
Ce qu'il faut faire : ne pas oublier que la personne qui publie huit captures d'écran de chats hyper cool, est la même que celle qui posterait un Insta Story de son week-end. Vous n'avez pas besoin de rivaliser. 
Ce qu'il ne faut pas faire : parler à quelqu'un hors caméra (comme un colocataire ou un partenaire) avec le micro allumé. C'est juste malpoli !
Ce qu'il faut faire : se souvenir qu'avec le vin à profusion et l'absence de file d'attente qu'on trouve dans les bars, on peut boire sans faire de pause et se retrouver un peu pompette complètement bourré·e après une heure de discussion. 
Ce qu'il ne faut pas faire : se bourrer la gueule et interrompre l'apéro de votre copain pour demander à vos amis de vous montrer leurs animaux de compagnie (encore une fois, désolée tout le monde)
Ce qu'il faut faire : demander à vos amis si vous ne les dérangez pas - personne n'aime les coups de téléphone impromptus, et encore moins en visio. 
Ce qu'il ne faut pas faire : faire irruption dans la pièce Houseparty de quelqu'un que vous ne connaissez ni d'Eve ni d'Adam. Qu'est-ce qui ne va pas chez vous ?

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