Pourquoi est-ce que les menteurs mentent ?

Illustration: Montse Tanús
On en connaît tous un - un ou une menteuse pathologique dont les histoires à dormir debout sont connues de tout notre cercle d'amis.
"Quand j'étais au collège par exemple, une fille m'avait dit que son frère était le pilote du jet privé des S Club 7."
"Ça me fait halluciner à chaque fois, mais j'ai une amie qui ne peut pas s'empêcher de raconter des histoires qui ne tiennent pas la route. Une fois, elle m'a expliqué comment elle avait contracté un parasite mortel après des vacances à l'étranger et qu'il vivait toujours en elle, alors que l'histoire ne tenait pas du tout debout."
Publicité
"Une fois, j'ai rencontré un ex dans la rue juste quelque temps après notre rupture. Quand je lui ai demandé où il habitait maintenant, il m'a menti sur le champ en me montrant du doigt un immeuble commercial dans la rue où on se trouvait. Ce n'était clairement pas un immeuble résidentiel, mais il a insisté, alors j'ai laissé tomber. Un vrai mythomane en série".
C'est le genre de mensonges flagrants, racontés sans détours. Rien à voir avec les mensonges normaux, définis comme "défensifs et racontés pour éviter les conséquences de la vérité", que ce soit pour protéger quelqu'un d'autre, éviter une punition ou faciliter une conversation. Le mensonge pathologique, en revanche, est beaucoup plus difficile à justifier.

C'est le cas non seulement pour le grand public, mais aussi pour les professionnels qui travaillent dans le domaine de la psychologie. À bien des égards, il semble impossible de trouver une définition claire du mensonge pathologique, voire même de savoir s'il est distinct du mensonge compulsif, ou ce qui le motive. La situation se complique encore davantage depuis l'arrivée du numérique, où il devient tout à coup plus facile de mentir en ligne que face à face. Plus difficile alors de distinguer les petits mensonges d'un comportement pathologique. Pour tenter de comprendre ce phénomène, nous avons demandé à des spécialistes de nous proposer une définition au terme de "menteur pathologique", mais aussi de nous dire comment se comporter avec une personne atteinte de ce trouble.
En termes simples, le mensonge pathologique est un comportement compulsif dans lequel les mensonges n'ont aucun avantage ou motivation personnels clairs ou qui sont disproportionnés par rapport à tout avantage ou motivation perçus. Pour le Dr Patapia Tzotzoli, psychologue clinicienne : "ce comportement semble être le résultat de motivations plus intériorisées, comme le renforcement de l'estime de soi, un acte de défense ou une gratification narcissique. Les personnes qui mentent de manière pathologique semblent avoir une capacité réduite à distinguer la fiction de la réalité. Souvent, le mensonge finit par prendre le dessus et le menteur pathologique perd la maîtrise sur son récit".
Publicité
On parle également de mensonge compulsif ou mythomanie, mais le nom le plus largement utilisé semble être encore celui de "mensonge pathologique". Décrite pour la première fois par le Dr Anton Delbruck, un médecin allemand, en 1891, il n'existe toujours pas de consensus clair sur la question de savoir s'il s'agit d'un diagnostic en soi ou de l'un des symptômes associés à d'autres troubles. Le docteur Tzotzoli déclare : "Il ne fait aucun doute que davantage de recherches seraient nécessaires pour étudier le mensonge pathologique de façon plus claire, plus adéquate et plus scientifique".
Dans l'état actuel des choses, un débat est en cours pour savoir s'il faut reconnaître officiellement ce trouble comme psychiatrique. "Il est plus communément perçu comme un symptôme d'autres conditions de santé sous-jacentes. Le suspect habituel est un trouble de la personnalité tel qu'un trouble de la personnalité limite (aussi appelée borderline), narcissique ou antisocial. Il est également perçu comme un symptôme de démence fronto-temporale, de trouble factice et chez les personnes souffrant de dépendance à l'alcool ou de lésions cérébrales", me dit le Dr Tzotzoli.
Comme il s'agit d'un symptôme associé à différents troubles, la propension à mentir (et la manière dont ce comportement est interprété par le menteur) peut varier énormément. Cela étant dit, des recherches ont été menées pour évaluer différents facteurs biologiques. En 2005, des chercheurs de l'université de Californie du Sud ont voulu voir s'il existait des anomalies structurelles dans le cerveau des "individus trompeurs" et ont découvert que "les menteurs présentaient une augmentation de 22 à 26 % de la substance blanche pré-frontale et une réduction de 36 à 42 % du rapport gris/blanc pré-frontal par rapport aux témoins antisociaux et aux témoins normaux". Une étude antérieure datant de 1988 a révélé que 40 % des cas enregistrés de mythomanie faisaient état d'une anomalie du système nerveux central (SNC) telle que "l'épilepsie, des résultats d'EEG anormaux, un TDAH, un traumatisme crânien ou une infection du système nerveux central". En bref, il existe des preuves qui suggèrent que le cerveau des menteurs pourrait être différemment constitué.
L'alimentation et la personnalité peuvent également avoir une influence. 30% des sujets de l'étude de 1988 étaient issus d'un "environnement familial chaotique, où un parent ou un autre membre de la famille avait un trouble mental". Et comme le note le docteur Tzotzoli, bien qu'il n'y ait pas de gain matériel évident à beaucoup de ces mensonges, il y a souvent un bénéfice interne, psychologique, qui est gratifiant ou atténuant - soit comme une forme de narcissisme, soit pour combattre/masquer ses insécurités.

Le problème de ces approches, c'est que le motif qui pousse la personne à mentir peut changer d'un individu à l'autre. Par conséquent, l'accompagnement de cette personne doit également être individualisé. Le Dr Nicolina Spatuzzi, psychologue clinicienne agréée au London Psychology Space, me dit par mail qu'il est important d'essayer de comprendre le contexte de chaque personne et l'environnement dans lequel le mensonge compulsif est apparu. "La détresse associée à leurs expériences peut dépasser les ressources internes dont dispose cette personne pour tenter de gérer l'histoire de sa vie. Pour certains individus, le mensonge peut alors se développer comme une tentative pour se protéger d'une réalité insupportable. Dans la pratique clinique, on fait tout pour cultiver un climat de confiance pour que la parole se libère".

Dans la pratique pourtant, c'est loin d'être toujours le cas, ce qui peut être dévastateur pour ses proches et sa vie sociale en générale. Mais tout n'est pas forcément perdu. Si vous connaissez quelqu'un qui souffre de mythomanie, rappelez-vous que cela n'a rien à voir avec vous.

Vous pouvez choisir d'essayer de décourager la personne en lui faisant savoir que vous ne souhaitez pas poursuivre la conversation. Attendez-vous cependant à ce qu'elle s'énerve ou nie en bloc. "Une meilleure stratégie consiste peut-être à clôre la conversation avec humour et à la réorienter vers d'autres sujets", suggère le Dr. Tzotzoli. "Si cette personne fait partie de vos proches et que vous avez une relation de confiance avec elle, vous pouvez l'aider à voir les conséquences que ce comportement a dans sa vie . Utilisez des exemples réels en évitant de lui faire honte ou de la juger. Enfin, encouragez-la à suivre une thérapie. C'est vraiment primordial pour briser le cercle vicieux."

More from Mind