Télétravail : pourquoi ces femmes noires ne sont pas pressées de retourner au bureau

Photographie par Tino Chiwariro
"La Barbade, c'est génial. C'est encore assez... colonial", a lancé l'un de mes collègues d’un certain âge alors qu'il recommandait l'île des Caraïbes comme destination de vacances à un groupe de collègues. J'ai été choquée par son manque de sensibilité, utilisant effrontément le mot "colonial" sans tenir compte du fait qu'il n'évoque pas exactement des sentiments nostalgiques et positifs pour tout le monde.
J'aurais pu lui sauter dessus et lui expliquer pourquoi ce mot me mettait mal à l'aise, ou me plaindre aux RH. Mais je n'ai rien fait. J'ai simplement ignoré la conversation et je me suis concentrée sur mon échéance imminente.
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Cet incident s'est produit avant la pandémie, et c'est l'une des raisons pour lesquelles je redoute de retourner au bureau. L'année dernière, un·e Français·e sur cinq est passé au télétravail. Outre les avantages d'avoir une routine, de voir les gens que j'adore et d'avoir accès à un éventail d'options de déjeuner alléchantes (bien que souvent trop chères), le bureau est de ces choses que je ne suis pas pressée de retrouver. Ou plus précisément : la culture d'entreprise.
Les femmes noires, comme moi, sont souvent à la croisée des chemins entre le désir de prendre position contre les microagressions au travail et celui de s'effacer pour protéger notre santé mentale. Pour moi, être au bureau ça voulait dire me sentir épuisée à 15 heures, écrasée par le poids des discussions interminables et la pression constante de me montrer sociable, puis par l'épuisement que je ressentais lorsque j'étais jugée parce que je n'avais pas envie de l'être.
Un sondage Opinion Way pour le cabinet Empreinte Humaine a révélé qu'un·e salarié·e sur trois redoute de retrouver ses collègues après l'éloignement des derniers mois. Facebook, Reach PLC et Dropbox font partie des entreprises qui ont décidé de faire du télétravail la norme pour la plupart de leurs employés après la pandémie.
Maintenant que les restrictions imposées par le Covid-19 s'assouplissent, certain·es salarié·es, comme moi, hésitent à revenir à la normale. Amina, 23 ans, est l'une d'entre elles.
Amina est ingénieure logiciel et elle avoue avoir été soulagée quand on lui a dit qu'elle pouvait se mettre au télétravail. "La joute constante entre le désir de trouver comment s'intégrer sans compromettre ce qui fait de vous ce que vous êtes était tout simplement épuisante", dit-elle. "Non seulement j'étais heureuse d'économiser considérablement sur les frais de transport, mais j'ai également réalisé à quel point j'ai toujours été une personne matinale et à quel point le fait de se rendre au travail perturbait cela."
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Elle poursuit : "Je peux faire toutes mes courses et être de retour à la maison avant les réunions de 9 heures avec l'équipe. Je ne suis pas punie pour faire une petite sieste pendant ma pause déjeuner. Et même si certains jours je reste plus longtemps devant mon ordinateur, au moins je ne redoute pas d'attendre le prochain bus dans un endroit bondé - et mon lit est à quelques secondes de là."
Amina ajoute que sans le passage au télétravail, elle n'aurait pas réalisé à quel point elle était exploitée du fait qu'elle était la seule femme noire de son équipe, ce qui l'a amenée à décider de faire passer son bien-être en premier et à quitter son dernier emploi.
Ella, 23 ans, travaillait auparavant dans l'événementiel pour entreprises. Elle a récemment repris le chemin du bureau mais elle n'est pas heureuse. "J'ai l'impression que vous devez accepter les conversations personnelles avec vos collègues, comme discuter de vos relations et de vos vacances", raconte-t-elle à R29. "Pour moi, c'est toxique parce que j'ai des limites et que je n'ai pas vraiment envie de parler de ce genre de choses. Une fois, au bureau, on m'a demandé quelles étaient mes préférences amoureuses, ce qui m'a semblé beaucoup trop personnel."
Ella souffre également de troubles du spectre autistique (TSA), ce qui rend la culture d’entreprise encore plus intimidante pour elle. "Cela implique que je traite les informations beaucoup plus longtemps que la moyenne des gens et que je peine à faire la conversation avec de nouvelles personnes", explique-t-elle. "À la maison, je constate que je me concentre mieux dans mon espace personnel avec mes 'murs d'inspiration'. Je suis capable de fermer les yeux et de me recentrer sur une tâche si nécessaire. Je me sens mieux dans ma chambre et à mon bureau pour travailler, car je peux être pleinement heureuse, sans me forcer à avoir des conversations gênantes."
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Jennifer, 30 ans, est également neurodivergente (dyslexie, dyspraxie et TDAH) et s'est toujours sentie obligée d'expliquer les intersectionnalités de son identité à ses collègues. Elle travaillait auparavant pour une grande entreprise de télécommunications comme ingénieure devOps big data, on lui rappelait constamment qu'elle était différente. "Je me retrouvais toujours à devoir expliquer mes luttes à mes collègues et les leçons qu'ils pouvaient en tirer", dit-elle. "Au début, j'avais l'impression de défendre une cause et de faire la différence, mais à la longue, c'est devenu mentalement épuisant", explique Jennifer. Même l'heure du déjeuner à la cantine est devenue quelque chose qu'elle redoutait parce que les regards étaient fixés sur elle. "C'était une combinaison de curiosité et d'incertitude sur la façon de communiquer avec moi, une personne noire", ajoute-t-elle. "J'ai donc finalement renoncé à manger seule à la cantine et je préférais manger à l'extérieur, manger à mon bureau avec des écouteurs ou simplement trouver une pièce qui n'était pas utilisée afin d'éviter cette attention inconfortable."
Elle travaille désormais pour une nouvelle entreprise à distance et se sent en confiance, à l'aise et en mesure de s'épanouir pleinement au travail. 
Tasha Bailey, psychothérapeute agréée et membre de la British Association for Counselling and Psychotherapy, explique que les femmes noires qui sont tiraillées entre l'authenticité et l'assimilation sont très courantes. "L'assimilation culturelle au travail, c'est quand quelqu'un doit adopter la culture dominante pour ressembler à tous les autres", explique-t-elle. "Il peut s'agir d'un processus implicite ou explicite d'effacement des différences et des intersections culturelles comme moyen de favoriser la blancheur." Cela peut également avoir un impact psychologique néfaste, entraînant un sentiment d'anxiété et le syndrome de l'imposteur
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Tasha soutient que, d'une manière générale, la "fin" de la culture d'entreprise est une bonne chose. "Le télétravail permet aux individus d'avoir de l'espace par rapport au contexte social du travail", poursuit-elle. " Les obligations sociales peuvent être moins nombreuses, les microagressions moins fréquentes et la capacité à être soi-même plus grande". Pour de nombreuses cultures BIPOC, la vie professionnelle et la vie personnelle sont séparées. Et un niveau de protection de leur moi professionnel est souvent nécessaire en raison des niveaux de racisme institutionnalisé auxquels ils sont confrontés."
Pour instaurer une culture plus inclusive pour les femmes noires, Tasha suggère aux entreprises de revoir leurs statistiques concernant non seulement la diversité mais aussi le maintien en poste. Elle prévient également que les entreprises doivent être ouvertes aux commentaires difficiles, sans que l'ego ou les mécanismes de défense ne se mettent en travers. 
Pour les femmes noires évoluant en entreprise, elle suggère la lecture des ouvrages Millennial Black et Anti-Racist Ally de Sophie Williams, qui leur apportera conseils et soutien. Mais au bout du compte, Tasha souligne que la responsabilité ne doit pas incomber aux employé·es mais bien aux entreprises. "Il ne s'agit pas juste de cases à cocher, mais de quelque chose qui nécessite des révisions et un réapprentissage continus", ajoute-t-elle. "Assurez-vous de respecter les objectifs que vous avez fixés pour rendre le bureau plus inclusif, et continuez à y travailler. "

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