Travail : faut-il faire payer ses ami·e·s en échange d’un service ?

illustration par Mallory Heyer.
La photographe et artiste Areli Arellano a été contactée un jour par une amie qui essayait de créer sa propre entreprise. Elle lui a demandé si elle était prête à l'aider à créer l'identité visuelle de l'entreprise. Arellano a envoyé ses tarifs, mais l'amie a refusé, demandant s'il était possible de le faire gratuitement. "Son raisonnement était que cette entreprise n'avait pas encore de revenus et qu'il serait donc absurde de facturer un design", se souvient Arellano. "Je lui ai souhaité bonne chance dans sa nouvelle aventure et j'en suis restée là. C'était peut-être dur, mais mon temps et mon travail sont importants".
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La question de faire payer des ami·e·s en échange d'un service professionnel est un sujet délicat. Et, pour de nombreu·ses·x professionnel·le·s, c'est un scénario inconfortable qui se présente trop souvent. Pour les freelances et les dirigeant·e·s de petites entreprises - en particulier dans les domaines créatifs - se voir demander de rendre des services particuliers à des ami·e·s peut être un dilemme persistant. Et, pour beaucoup de gens, il n'est pas toujours facile de fixer des limites appropriées pour séparer l'amitié de leur vie professionnelle.
Lauren Cocking, une rédactrice freelance, trouve une façon de naviguer dans ce dilemme en passant un accord d'échange de services avec d'autres ami·e·s, en particulier celles et ceux qui sont également écrivain·e·s. "En général, nous échangeons nos textes quand c'est nécessaire et nous donnons notre avis", explique Lauren Cocking à Refinery29. "Je ne fait jamais payer pour ça, car il s'agit généralement d'une simple relecture et ils me rendraient (et ont déjà) la pareille". Cependant, Cocking a également mis en place un système d'échange de services avec une amie qui gère l'hébergement de son blog en échange d'une aide ponctuelle en matière de rédaction. Elle admet cependant que la situation peut être un peu "délicate" lorsqu'il s'agit de gérer les attentes et de trouver un équilibre entre les deux activités.
Comme Cocking, la graphiste Heather Marie ne facture souvent pas ses services (ou à des prix très réduits) si un projet lui permet d'acquérir une nouvelle compétence. En outre, elle a pour règle de demander à ses ami·e·s de lui soumettre un business plan avant de concevoir quelque chose pour elles et eux, par exemple un logo. "Les amis qui prévoient de monétiser des blogs [ou] des boutiques Etsy ne savent souvent pas comment gérer les entités sociales, les stratégies d'engagement de contenu", a déclaré Marie. "Je dois souvent leur tenir la main et leur faire voir la situation dans son ensemble. Je leur demande de créer un tableau d'inspiration Pinterest. Généralement, ce devoir là élimine les paresseux qui espèrent simplement une aide gratuite".
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Mais pour certain·e·s, même celles et ceux qui font leurs devoirs n'obtiennent pas satisfaction. Arellano, la photographe, renvoie les gens vers ses tarifs. "La plupart de mes amis sont compréhensifs, ils m'ont suivie tout au long de ma carrière et savent que je suis constamment occupée par différents projets", a déclaré Arellano à Refinery29. Et, bien qu'elle accorde parfois des tarifs réduits et fasse des exceptions pour les ami·e·s proches et la famille - elle a récemment conçu gratuitement les invitations au mariage de ses frères - Arellano affirme que la plupart sont compréhensif·ve·s et heureu·ses·x de la payer pour son travail. "J'ai dû avoir quelques conversations gênantes sur l'argent, mais j'essaie d'être franche sur les frais qu'ils doivent payer, même avant de discuter de leurs idées de projet, de cette façon ils savent à quoi s'attendre quand vient le moment de discuter du paiement".

Chaque fois que je suis sur le point d'appuyer sur 'envoyer', je ressens un sentiment de malaise et je repense à ma décision. J'ai peur qu'ils le prennent mal ou que je les ennuie.

Quelle que soit l'approche adoptée, fixer des limites avec des ami·e·s est un véritable challenge et peut être extrêmement éprouvant pour certain·e·s. Qu'il s'agisse du syndrome de l'imposteur ou de la crainte tenace que la franchise financière ne détruise une amitié, pour de nombreuses femmes, la question reste difficile, quoi qu'il arrive.
Arellano admet qu'elle doit encore faire face à des sentiments de culpabilité et à la peur de paraître égoïste. "Chaque fois que je suis sur le point d'appuyer sur 'envoyer', je ressens un sentiment de malaise et je repense à ma décision. J'ai peur qu'ils le prennent mal ou que je les ennuie", explique Arellano. "En particulier en tant que femme de couleur, je me fais souvent plus petite et j'essaie de me mettre en retrait".
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Dans ces conditions, comment les femmes peuvent-elles savoir comment (et quand) rémunérer leur travail ? Selon Cynthia Pong, coach de vie et de carrière - et fondatrice d'Embrace Change, une entreprise de coaching axée principalement sur les femmes et les femmes racisées - surmonter la peur de fixer des limites peut être incroyablement difficile pour les femmes. "C'est particulièrement difficile parce que les femmes veulent être considérées comme faisant du bon travail", a déclaré Pong à Refinery29. "Il y a ces deux poids deux mesures que nous devons respecter pour être plus performantes. Beaucoup d'entre nous ont également été socialisées dès le début à être trop accommodantes, à se conformer, à être trop généreuses".
De plus, Pong explique que les répercussions de la non-application de ces attitudes féminines traditionnelles dans le milieu professionnel peuvent souvent être sévères, bien que souvent subtiles. "Il est tellement plus facile pour nous d'être étiquetées comme étant difficiles, ou comme étant une garce ou toutes ces autres choses qui ont des connotations négatives mais aussi des conséquences concrètes très réelles qui ne sont pas agréables".
Selon Pong, désapprendre les socialisations liées au genre et affronter la peur d'être jugé·e pour son affirmation de soi est un processus graduel et complexe. Mais tout commence par la pratique : "Déterminez quelle est la façon la plus facile pour vous de dire non et entraînez-vous dans des situations à faible enjeu où ce n'est pas aussi difficile", suggère Pong.
"Il est important d'être claire et de ne pas tergiverser", a déclaré Pong, ajoutant que sans protocole, il est beaucoup plus facile d'être pris·e au dépourvu par une demande. Elle recommande de se poser et de décider à l'avance quelles sont vos politiques, afin qu'il ne soit pas aussi tentant de faire des exceptions lorsque la demande se présente.
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Je crois en un état d'esprit d'abondance et je ne veux jamais avoir l'impression d'être avare, mais à un moment donné, je sais dans mes tripes quand cela traverse le territoire du travail rémunéré.

Pong reconnaît que la capacité à fournir des services professionnels peut dépendre fortement de chaque situation, y compris de son secteur d'activité et du volume de travail. À l'époque où elle était avocate et touchait un salaire complet, Pong était plus disposée à fournir des services de conseil gratuits. Maintenant, en tant que dirigeante de petite entreprise et consultante, c'est très différent. Mais souvent, ajoute Pong, tout dépend de ce que l'on ressent face à une demande. "Je crois en un état d'esprit d'abondance et je ne veux jamais avoir l'impression d'être avare, mais à un moment donné, je sais dans mes tripes quand cela traverse le territoire du travail rémunéré".
Si Pong recommande de faire preuve de créativité et d'être ouvert·e aux échanges stratégiques, elle estime également que certaines circonstances appellent la flexibilité. "Il n'y a pas de règle absolue pour tout le monde, les temps changent et les circonstances aussi", a déclaré Pong. "Il est utile que vous disposiez d'un cadre et de protocoles afin de pouvoir définir vos limites à l'avance. Ainsi, le moment venu, vous saurez comment vous y tenir".
En fin de compte, la ligne de démarcation entre amitié et professionnalisme exige un cadre bien défini, une compréhension inébranlable de votre propre valeur personnelle et professionnelle, et un engagement sans réserve à respecter vos propres limites. Cela peut sembler effrayant au début, mais c'est faisable. Après tout, Arellano semble bien maîtriser la situation : "Si vous décomposez vraiment tout le temps, l'argent et les efforts que vous consacrez à votre métier, vous réaliserez tout ce que vous perdez en faisant du travail gratuit", conclut Arellano. "Vous devez arriver à un point où vous avez suffisamment confiance en votre travail pour penser que toute personne qui n'est pas prête à payer est folle".

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