Je ne peux pas m’empêcher de rêvasser

Photo par Eylul Aslan
Il est tard dans la nuit et il y a une douce canicule de septembre. J'appelle ça un été de la seconde chance. Après 18 mois de vie solitaire, à regarder le même environnement dans mon (bien que charmant) appartement T2, j'ai le privilège de rentrer tout juste d'une île grecque isolée dans la mer Égée.
L'attrait des vacances est, littéralement, l'évasion. Elles sont l'occasion de vivre un rêve. Pendant la pandémie, cependant, elles ont été difficiles à vivre. Aucune région du monde n'a été épargnée par le COVID-19 ou la récession économique qu'il a entraînée. Voyager, même lorsque cela était autorisé, signifiait prendre des risques potentiels pour soi-même et faire courir un risque aux autres. Néanmoins, à mesure que le succès du déploiement du vaccin est devenu évident, les réservations de vacances ont bondi.
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Malgré tout, l'évasion, semble-t-il, reste une priorité pour celles et ceux qui peuvent se le permettre.
Les nuits d'été sur l'île sont silencieuses, à l'exception des combats occasionnels entre les chats errants pour lesquels les gens laissent de la nourriture et de l'eau. Là-bas, pour la première fois depuis environ huit mois, j'ai pu rêver, malgré la chaleur cycladique. En fait, ça m'a permis d'évacuer mes pensées. Peut-être, parce que je n'étais ni à la maison ni au travail, m'étais-je donné la permission de rêver. C'est comme si le fait d'avoir le privilège de faire une pause et de quitter mon environnement habituel avait créé l'espace nécessaire pour penser à nouveau.
Pendant que je dormais, j'avais de longues et sinueuses conversations avec des ex. J'avais quatre énormes tigres de compagnie. Je vivais sur une île et tenais un restaurant où tout ce que je servais était cultivé dans mon propre potager. J'ai vu Londres être submergée par une inondation causée par l'urgence climatique avant d'être envahie par des extraterrestres.
Mes pensées se déplaçaient aussi rapidement que les nuages qui allaient s'abattre sur l'île à la tombée de la nuit, rendant tout humide. Elles étaient assez vives pour faire taire toute anxiété concernant les taux d'infection Covid et les formulaires de localisation des passagers. Parallèlement, elles examinaient tout ce qui s'était passé récemment dans ma vie personnelle, ainsi que l'actualité : les ruptures, le "code rouge" du rapport du GIEC sur le changement climatique et peut-être même l'histoire de Geronimo l'alpaga qui, d'une manière ou d'une autre, je pense, était liée aux tigres.
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Des recherches menées en 2020 montrent que la pandémie a façonné nos rêves et, en fait, nos cauchemars. Une étude, publiée dans la revue Frontiers in Psychology, a révélé que les gens dorment et rêvent davantage.
Cela ne devrait pas être surprenant. Nos rêves reflètent notre conscience éveillée en incorporant spontanément nos expériences diurnes. Cela se produit par un processus connu sous le nom de processus circaseptan. Un rythme circaseptan est un cycle d'environ sept jours au cours duquel se résolvent de nombreux processus biologiques de la vie. Ainsi, nos rêves ont tendance à inclure des événements de la journée précédente et de la semaine précédente.

Le rêve est un mécanisme intrinsèque qui nous permet de nous imaginer dans des futurs possibles et dans différentes situations sociales.

Dr Heather Sequeira
Durant mon séjour, mes rêves ont continué lorsque j'étais éveillée. En rêvant éveillée, j'imaginais des versions alternatives de ma vie : peut-être que je pourrais déménager ici… J'ai toujours voulu être fleuriste… Peut-être que je pourrais avoir un bébé… Assise au soleil, je me suis concentrée pour m'insérer dans ces rêveries, pour les vivre et les ressentir. J'ai enfilé mes autres vies et je me suis promenée dedans.
De retour à Londres, je ne peux pas dormir la nuit. Je ne rêve pas. Je me tourne et me retourne encore. Je place l'oreiller sur son côté le plus froid. Je résiste à l'envie de retourner mon téléphone pour voir l'heure qu'il est. Au lieu de cela, je me concentre sur mes fantasmes, les évoquant dans l'espace liminal entre la nuit et le jour, entre l'éveil et le sommeil. Quand le jour se lève, je vais me balader avant de me mettre au travail pour la journée et je recommence. Je rêvasse. Je tourne dans ma tête des visions de la vie que je pourrais avoir en arpentant les mêmes routes que j'emprunte depuis des mois. Je ne veux pas m'arrêter. Ma vie réelle est comme une interruption indésirable et je me sens coupable de vouloir y échapper.
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À présent, je me demande si je rêve trop. Le Dr Heather Sequeira est psychologue consultante. Elle affirme qu'il y a une limite à ne pas franchir mais que, dans l'ensemble, "permettre à notre esprit de rêvasser ou d'essayer différentes expériences dans notre monde intérieur est une bonne chose et peut être bénéfique". En effet, le rêve est ce qu'Heather appelle notre "mécanisme intrinsèque qui nous permet de nous imaginer dans des futurs possibles et dans différentes situations sociales. C'est une façon pour notre cerveau de tester nos désirs, d'évaluer comment les choses pourraient être ressenties dans différentes situations et contextes. C'est une façon pour nous de 'tester' et de répéter des événements futurs potentiels, en particulier ceux qui impliquent des rencontres et des relations sociales".
Le rêve est donc productif pour notre vie émotionnelle. "C'est aussi un moyen de passer en revue les expériences passées", poursuit Heather. "En particulier les expériences sociales. Nous pouvons nous perdre en essayant de prédire ce qu'une personne pensait et ressentait lorsqu'elle interagissait avec nous - en fait, ce type de rêverie peut aider notre cerveau à donner un sens à ces expériences. Pour ce faire, notre cerveau trie les milliers de rencontres sociales que nous avons déjà en mémoire et tente d'en rassembler toutes les variations, en imaginant et en prédisant le monde intérieur et le comportement des autres personnes par rapport à nous-mêmes dans ces contextes imaginés".
S'il est vrai que nos rêves éveillés peuvent parfois être des imaginations idéalisées - tout comme ils peuvent être des projections de choses que nous craignons ou que nous souhaitons éviter - Heather affirme qu'il est prouvé qu'ils peuvent favoriser notre créativité. 
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"Il existe d'innombrables exemples d'auteurs, de scientifiques et d'autres créatifs qui sont tombés sur des moments révélateurs, des concepts novateurs et des solutions alternatives à des problèmes en rêvant ou en rêvant éveillé", dit-elle. "Lorsque nous rêvassons, un ensemble de régions du cerveau connu sous le nom de 'réseau du mode par défaut' est actif. Cette zone du cerveau est la plus active lorsque nous 'dérivons' mentalement ou 'zonons' lorsque nous ne sommes pas occupés par une tâche externe qui requiert notre attention".
Heather n'est pas la seule à vanter les mérites de la rêverie. Au début de cette année, un groupe de chercheurs a publié une étude dans la revue Emotion, dans laquelle ils affirment que la rêverie est une activité importante du cerveau. Une activité que nous devons tou·tes·s apprendre à pratiquer davantage.

Il est donc important de garder à l'esprit la mesure dans laquelle le rêve est utile et précieux, plutôt que bon ou mauvais.

DR HEATHER SEQUEIRA
Erin Westgate est une des auteur·e·s de l'étude. Elle est psychologue sociale et professeure adjointe à l'université de Floride. Elle a décrit que la rêverie est une "partie de notre boîte à outils cognitive qui est sous-développée, et c'est plutôt triste".
Erin et les autres auteur·e·s de l'étude ont constaté que nous "ne savons tout simplement pas à quoi penser pour penser pour le plaisir, ou rêvasser". Ils ont émis l'hypothèse que cela pourrait être dû, en partie, au fait que, durant l'enfance, on nous reproche de rêvasser et on nous dit de nous concentrer plutôt que de nous encourager à nous perdre dans nos pensées.
"Il s'agit toujours d'un équilibre entre le fait de rester présent dans le monde réel et de laisser son esprit partir dans la fantaisie ou la prédiction future", explique Heather. "Il est donc important de garder à l'esprit la mesure dans laquelle le rêve est utile et précieux, plutôt que bon ou mauvais".
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En même temps, elle met en garde contre le fait que cela peut créer une dépendance et que des niveaux inutiles de rêverie peuvent être un mécanisme d'adaptation automatique qu'une personne utilise pour réguler sa détresse émotionnelle. C'est ce qu'on appelle la rêverie inadaptée ou compulsive, qui est acceptée comme une réponse à un traumatisme, un abus ou la solitude.
Ainsi, alors que nous sortons de 18 mois d'incertitude et de bouleversements, peut-être nos rêves agissent-ils plus que nous ne le pensons. L'auteure indienne Arundhati Roy a suggéré en avril 2020 que la pandémie était "un portail".
"Historiquement, les pandémies ont forcé les humains à rompre avec le passé et à imaginer leur monde à nouveau", a-t-elle écrit. "Celle-ci n'est pas différente. C'est un portail, une passerelle entre un monde et le suivant".
Nos rêves, eux aussi, constituent un portail. Nous avons tou·tes·s été forcé·e·s de faire face à nous-mêmes. À nous confronter à ce qui fonctionne et ne fonctionne pas dans nos propres vies ainsi que dans notre vie collective en tant que société, des inégalités au racisme, de la crise du logement à l'urgence climatique. Nos rêves sont une porte de sortie, ils s'ouvrent sur un espace où l'on peut réfléchir et essayer de nouvelles façons de faire les choses. Lorsqu'ils viennent à nous, où que nous soyons, nous devons les accueillir.

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