Non, ce n’est pas comme ça que le véganisme ira de l’avant

Les clivages au sein d'un mouvement ne sont pas vraiment nouveaux. Les causes atteignent rarement leurs objectifs sans désaccords internes. Nous en avons été témoins tout au long de l'histoire du féminisme et à plusieurs reprises en politique. Mais lorsqu'une petite minorité d'un mouvement tombe dans l'extrémisme, quel impact cela a-t-il sur l'avenir de la cause ?
Le véganisme occidental a été établi en 1944 avec la fondation de la Vegan Society. Cependant, si nous nous tournons vers l'Est, les principes du véganisme sont ancrés dans l'histoire culturelle : le végétarisme est apparu en Inde dans le jaïnisme dès le 8e siècle avant Jésus-Christ. Quelques siècles plus tard, les enseignements bouddhistes préconisant l'interdiction de manger de la viande ou du poisson ont répandu la cuisine végétarienne dans tout le monde oriental. Au cours des dernières années, alors que les préoccupations liées au changement climatique ont pris de l'ampleur, on a assisté à une croissance exponentielle du nombre de véganes dans le monde. De plus en plus de personnes ayant accès à des informations sur le véganisme grâce aux livres, aux documentaires, aux conférences, aux événements et aux réseaux sociaux, on estimait en 2018 à 340 000 le nombre de personnes ayant adopté un régime végétalien en France.
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Face à cette popularité, les avis divergent de plus en plus sur la manière de faire progresser le mouvement, d'encourager davantage de personnes à devenir véganes et sur la meilleure façon de les persuader de sauter le pas. Les divergences portent principalement sur les raisons qui poussent les gens à devenir véganes, que ce soit pour les animaux, la planète ou pour des raisons de santé plus personnelles.
Dans les années 1970, les défenseurs des droits des animaux sont devenus célèbres pour leur recours à des méthodes violentes et conflictuelles, sous la forme de manifestations, d'attaques et de bombes fumigènes dans les laboratoires de recherche sur les animaux. Au fil du temps, les méthodes se sont adoucies pour laisser place à des manifestations, des salons, des événements et des informations sur les réseaux sociaux plus pacifiques. Aujourd'hui, cependant, certains véganes continuent de penser que des formes plus radicales d'activisme sont nécessaires pour faire prendre conscience de l'impact de la consommation de viande et de produits laitiers et pour encourager les gens à adopter un mode de vie végétalien. Ce clivage a pris un ton plus sinistre ces derniers temps, car un certain nombre d'activistes ont profité de leur grande popularité sur les réseaux sociaux pour répandre un langage controversé dans un effort pour "choquer" et attirer les gens vers le véganisme. Au cours de l'année écoulée en particulier, alors que des communautés de personnes marginalisées ont vu leur traumatisme prendre place sur une scène mondiale, plusieurs activistes et influenceurs véganes très en vue en ont profité, utilisant un langage associé à l'esclavage, à l'Holocauste et au viol.
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L'une d'entre elles est la militante végane canadienne Kadie Karen Diekmeyer (alias That Vegan Teacher) qui avait plus de 1,6 million de followers sur TikTok avant d'être bannie de la plateforme en février de cette année suite à de nombreux signalements de commentaires homophobes, racistes, antisémites et handicapistes. Dans un commentaire sur TikTok, elle a décrit son coming out en tant que végane comme "beaucoup plus spécial" que son coming out en tant que LGBTQ+. Elle a ensuite réalisé une vidéo sur YouTube dans laquelle elle affirme que "les animaux ont plus souffert" que les victimes de l'Holocauste.
James Aspey, un militant australien des droits des animaux et végétalien depuis huit ans, utilise sa plateforme de plus de 240k followers sur Instagram pour partager des informations sur l'agriculture animale et pour "interpeller" les personnes qui mangent de la viande, des produits laitiers et du poisson pour leur rôle de consommateur·ices dans l'industrie. Dans un post récent, James a partagé l'image d'une vache inséminée artificiellement et a affirmé que les non-véganes "paient pour que les animaux soient violés". Ses messages ont recueilli des centaines de commentaires, maise, marge des messages de soutien inquiétants, les gens l'ont critiqué pour son utilisation d'un tel langage aux dépens des victimes de traumatismes, ce qui détourne souvent la conversation de la sauvegarde des animaux ou de l'adoption du véganisme. James fait aussi régulièrement référence à l'Holocauste et à l'esclavage.
De nombreux membres de la communauté végane sont évidemment désireux de se distancer de ce genre de langage, mais beaucoup s'inquiètent de l'impact que cela aura sur la croissance de la communauté. Moon Onyx Starr, influenceuse végane indienne-britannique basée à Londres et militante pour la cause animale, se concentre sur la positivité et veut inspirer à travers ses posts sur Instagram. Moon a déclaré à R29 : "Je pense qu'en tant que véganes, nous devons faire preuve de plus de sensibilité quant au langage que nous utilisons. D'après mon expérience, la meilleure façon de faire avancer le mouvement est de montrer l'exemple et de partager avec les gens à quel point un mode de vie végan est incroyable et important."
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L'influenceuse végane Marta Canga, qui vit à Londres et écrit sur la mode et les soins véganes durables, partage cet avis. Elle affirme qu'un tel langage provocant est problématique et contre-productif. "Je pense que c'est incroyablement offensant et, même si je comprends la nécessité de souligner la souffrance animale, de nos jours, les animaux sont tués pour être mangés." 
Demi Colleen, également originaire de Londres, est une blogueuse végane spécialisée dans la beauté et le lifestyle qui discute du racisme et du whitewashing dans le mouvement végane sur sa page Patreon. "Les communautés dont le véganisme est au cœur de leur culture doivent être placées au centre du mouvement", explique-t-elle à R29. "Les véganes blancs doivent faire un travail antiraciste important parallèlement à leur activisme végane, car la libération animale dépend de la fin de l'oppression des personnes pour vraiment réussir."
Lorsque les activistes véganes s'approprient le langage des traumatismes d'autres communautés, cela provoque non seulement plus de douleur, mais isole davantage les groupes marginalisés au sein et en dehors du mouvement. Le fait que beaucoup des principaux influenceur·euses véganes soient blanc·hes ne fait qu'ajouter au discours selon lequel le véganisme est un mouvement blanc élitiste. Le courant dominant du véganisme - parfois appelé "véganisme blanc" - néglige les personnes véganes racisées, perpétuant le mythe selon lequel le véganisme a été inventé par les Blancs et ignorant les racines du mouvement dans le bouddhisme, le jaïnisme, le rastafarisme et la communauté noire israélite hébraïque. Les aliments qui sont devenus populaires ces dernières années grâce au nombre croissant de végétaliens en Occident impliquent que nous "empruntons" des idées et des recettes de cuisine que les végétaliens de couleur utilisent depuis des années. Il est inacceptable de devoir affronter des propos racistes provenant de leur propre communauté. Malheureusement, jusqu'à présent, la réponse des activistes critiqués pour leur langage n'a pas été assez nuancée et a souvent dénoncé les critiques et les a accusés de "spécisme".
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Lorsque des extrémistes se présentent comme œuvrant pour le mouvement, cela peut être immensément frustrant pour les autres véganes. Les blagues et les mèmes sur les véganes arrogant·es et qui ne font que parler du fait qu'ils sont véganes font déjà partie de la culture Internet et peuvent être un énorme repoussoir pour quiconque envisage de devenir végane. Si l'appropriation du traumatisme d'autres communautés continue à gagner du terrain au sein du mouvement, nous pourrions voir davantage de jeunes s'éloigner complètement du mode de vie en raison du nombre croissant de connotations négatives.
Pour que le mouvement vegan progresse, il doit être intersectionnel et, comme le dit Demi Colleen, dirigé par des communautés qui ont le véganisme au cœur de leur culture. Il faut discuter davantage des obstacles au véganisme et des idées sur la façon d'aider les personnes véganes ou désireuses de le devenir qui vivent dans des déserts alimentaires (zones où l'accès à des aliments nutritifs et abordables est limité). Il faut discuter de la manière d'aborder les restrictions de revenus, l'isolement culturel et les nombreuses autres questions difficiles et individuelles qui peuvent empêcher quelqu'un d'adopter un mode de vie végane.
Ce n'est plus un secret pour personne : adopter le véganisme est un mode de vie incroyablement sain et l'un des meilleurs moyens de réduire notre impact environnemental. Non seulement cela permet d'établir un lien profond avec la planète et les créatures avec lesquelles nous la partageons, mais cela peut aussi sauver la vie de plus de 10 000 animaux au cours de votre vie. Quelle que soit la raison qui pousse une personne à explorer le véganisme, cette dernière mérite de se sentir soutenue, accueillie et incluse par la communauté végane lors de cette transition qui n'est pas toujours simple.

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