Je suis devenue une cam girl en raison du COVID-19

Design par Yazmin Butcher.
Hannah* avait tout prévu : cette Torontoise de 22 ans allait passer l'été à travailler dans un magasin de vêtements pour rembourser ses prêts étudiants et économiser de l'argent pour retourner à l'université. Puis, le COVID-19 a frappé. Comme des milliers d'étudiant·e·s au Canada qui ont perdu leur emploi à cause de la pandémie, elle s'est retrouvée avec très peu de revenus. "On me donnait des horaires de quatre heures deux fois par semaine et cela n'allait pas couvrir mes frais quotidiens. Je savais que je devais trouver un deuxième emploi jusqu'à ce que la situation se calme", raconte-t-elle à Refinery29. "Ça ne s'est jamais calmée".
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Pour joindre les deux bouts, Hannah a commencé à faire du camming, c'est-à-dire à réaliser des actes sexuels intimes diffusés par une webcam ou une caméra de téléphone à un public en ligne. Elle a rejoint la plateforme OnlyFans, un site de partage de vidéos très populaire parmi les travailleur·se·s du sexe et les influenceu·r·se·s des réseaux sociaux : les abonné·e·s paient de l'argent - de 5 à 50 dollars (4,2 à 42 euros), plus si elles·ils veulent du contenu privé - pour avoir un accès mensuel aux photos et aux vidéos.
Avant le coronavirus, le site, qui a été fondé en 2016, comptait des millions d'abonné·e·s qui regardaient des centaines de milliers d'influenceu·r·se·s classés X, comme Dannii Harwood et Monica Huldt. Les chiffres ont explosé en mars dernier lorsque 60 000 créat·eur·rice·s et plus de 3 millions de nouveaux abonné·e·s se sont inscrits. "Beaucoup d'entre nous sont coincés à la maison en ce moment et ont des factures à payer", explique Hannah, qui vit avec sa mère, mais qui aide à payer leur loyer de 1 200 dollars canadiens (813 euros) et participe aux frais alimentaires. Depuis qu'elle a commencé, Hannah a posté 13 vidéos et 19 photos de contenu de plaisir sexuel explicite et a accumulé près de 75 abonné·e·s, gagnant jusqu'à 1 500 dollars canadiens (1 016 euros) par mois, selon les pourboires.
Refinery29 s'est entretenu avec Hannah sur sa décision de se lancer dans le camming, sur ce qu'elle aime (et déteste) dans ce domaine et sur la façon dont le COVID-19 a influencé l'avenir de sa génération.
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À quoi ressemblait votre recherche d'emploi au début de la pandémie ?
Je travaillais dans la vente. Lorsque nous avons commencé à perdre tous nos clients et que mes heures de travail ont diminué à cause du coronavirus, j'étais prête à travailler dans n'importe quel autre magasin qui resterait ouvert, mais je vis avec ma mère âgée qui a une BPCO [bronchopneumopathie chronique obstructive] et je ne voulais pas risquer de l'infecter en rentrant du travail. Et, je publiais également [ce genre de] contenu gratuitement sur Twitter comme une forme d'expression personnelle depuis 2016, alors une fois que la plupart des magasins ont fermé et que j'ai su que je n'allais pas travailler pendant quelques mois, j'ai décidé de commencer enfin à gagner de l'argent grâce à ce hobby.
Combien d'heures par semaine consacrez-vous à vos vidéos ?
Pas plus de cinq heures par semaine. Je ne poste qu'une ou deux fois par semaine, donc je pré-enregistre la plupart de mes contenus. Il me faut généralement deux heures pour me préparer. Je me douche, je me rase, j'applique de l'autobronzant, je me coiffe, je me maquille et je passe un peu de temps à essayer de composer de nouvelles tenues. En plus de cela, il faut encore quelques heures pour décider de nouveaux concepts, prendre de bonnes photos, des poses flatteuses. Je filme moi-même le contenu avec mes propres sex toys. Si je suis nue, je ne montre pas mon visage. Mais si je ne donne qu'un teaser, c'est-à-dire si je filme un contenu moins sexuellement explicite, j'y mets mon visage. J'ai récemment acheté une lampe circulaire, ce qui m'aide beaucoup, et je prévois à l'avenir de demander à quelqu'un de shooter pour moi.
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Je crée mes propres règles, je m'exprime comme je le veux, et cela ne prend pas énormément de temps. Si on me rappelle pour le travail, je prévois de faire OnlyFans et de travailler en même temps. 

Qu'est-ce qui vous plaît dans le camming ?
Je me suis toujours trouvée un peu plus ouverte que mes amis ou mes pairs. Je n'ai jamais été le genre de fille à avoir peur de montrer sa peau ou d'être ouverte sur sa sexualité. C'est excitant. Je me sens tellement cool et sexy. J'aime tellement ça. J'adore m'habiller. J'aime être jolie. J'aime tous les compliments, le shooting en lui-même est si amusant parce que c'est tout le plaisir. Et puis voir à quel point les autres personnes apprécient. C'est ce que je préfère.
Y a-t-il quelque chose que vous n'aimez pas ?
Ce que les gens attendent de vous. C'est un métier qui peut être très exigeant et il est impossible de rendre tous ses followers heureux. Je n'aime pas non plus les commentaires négatifs que je reçois d'autres femmes sur le choix que j'ai fait de devenir cam girl. Il y a toujours un bon nombre de personnes qui ne sont pas d'accord avec l'idée d'OnlyFans, donc j'ai reçu et je m'attends à recevoir plus de réactions négatives.
Certaines de ces critiques peuvent dire que le camming est une forme d'exploitation ou d'anti-féminisme. Que répondez-vous à cela ?
Je ne comprends pas vraiment en quoi ce serait anti-féministe. Je suis féministe. Le principe du féminisme, c'est de se battre pour ses droits à faire ce que l'on veut de son corps et de soi-même en tant que femme. C'est la chose la plus importante pour moi. Les hommes ont toujours été autorisés à exprimer leurs désirs sexuels, dans le sens où ils n'ont jamais été jugés pour cela.
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L'avez-vous dit à vos ami·e·s et à votre famille ?
Mes amis et mes collègues le savent, et personne n'a eu d'avis négatif. De nos jours, la plupart des gens acceptent mieux ce genre de choses, ce qui a rendu cette aventure beaucoup plus facile. Ma sœur était indifférente. Elle n'a pas dit "fonce" ou "je suis fière de toi", mais elle l'a compris, compte tenu de la situation. Mon père ne le sait pas, mais ma mère le sait. Encore une fois, c'était plus une question de compréhension. C'est un métier difficile que de soutenir son enfant. Si j'avais un enfant, je le soutiendrais quoi qu'il arrive, mais je voudrais quand même qu'il choisisse une autre voie parce que tant de gens vous rabaissent et vous déshumanisent. Mais ça m'a apporté une confiance que je n'avais pas auparavant, donc je pense que ça les rend heureux pour moi.
Comment vous assurez-vous que vos interactions sont sûres ?
Les abonnés paient pour voir votre contenu, ils n'ont donc pas l'intention de l'envoyer pour que d'autres puissent l'avoir gratuitement. Vos abonnés sont très fidèles et vous constatez que vous pouvez leur faire confiance. Il y a toujours des gens mal intentionnés, c'est pourquoi je dis à la plupart des filles de ne pas montrer leur visage dans leur contenu ou de ne rien publier de personnel si cela les rend nerveuses. Vous pouvez bloquer des utilisateurs et vous n'êtes pas obligée de converser avec d'autres utilisateurs si c'est ce qui vous rassure.
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Comment vos ami·e·s gèrent-ils les conséquences économiques du COVID-19 ?
La plupart de mes amis suivent des cours pendant l'été parce que c'est facile d'aller en cours [en ligne] quand il n'y a rien d'autre à faire. La plupart d'entre eux ont demandé la Prestation canadienne d'urgence pour les étudiants. J'ai d'autres amis qui essayaient d'économiser pour pouvoir déménager et commencer leur vie, mais à cause du COVID, ils ne peuvent pas. C'est un frein pour tout le monde. Les gens ont du mal… C'est aussi une question de santé mentale ; mes amis ne sont pas aussi heureux qu'avant.
Vous voyez-vous maintenir votre compte OnlyFans après la pandémie ?
Je me vois vraiment faire ça pendant un certain temps, quelle que soit la suite des événements. Bien que ce soit un travail, c'est un travail agréable qui me fait me sentir bien. Il me donne la possibilité d'être créative et d'être mon propre boss. Je crée mes propres règles, je m'exprime comme je le veux, et cela ne prend pas énormément de temps. Si on me rappelle pour le travail, je prévois de faire OnlyFans et de travailler en même temps.  
*Le nom a été changé pour des raisons de confidentialité. Cette interview a été modifiée pour des raisons de longueur et de clarté.

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