Introverti·e : “pourquoi mon travail n’est jamais récompensé ?”

Illustration par Joonho Ko.
De nos jours, il y a beaucoup de choses à affronter sur le chemin du succès. Il ne s'agit plus d'avancer tête baissée, de travailler dur et de gravir les échelons (comme si ça avait jamais été le cas). Aujourd'hui, le chemin de la réussite est résolument plus sinueux. Du plus banal - maîtriser le jargon et les apéros networking après le travail (non, Kevin, je n'ai pas envie de prendre un autre verre, sur Zoom ou ailleurs) - au plus sérieux - on pense au harcèlement sexuel, aux préjugés implicites et à la discrimination pure et simple - la situation est plutôt sombre. Même l’environnement dans lequel nous travaillons a évolué : des start-ups sans service des ressources humaines aux indépendants, nous n'avons pas toujours la chance de bénéficier du filet de sécurité (relatif) que devrait offrir un emploi à temps plein. Ajoutez à cela une pandémie et, entre le chômage partiel et les licenciements, le travail à domicile et la minimisation de l'impact sur les patrons, c'est un miracle que nous continuions à avancer.
Publicité
C'est pourquoi on s'est dit qu'un peu d'aide serait la bienvenue. Heureusement, Cate Sevilla, écrivaine, auteure et ancienne rédactrice du site web The Pool, qui a également travaillé pour des gros poissons comme Google, a rédigé un guide pour nous : How To Work Without Losing Your Mind (Comment travailler sans perdre la tête). Qu'il s'agisse de survivre à l'enfer du manager (bonjour le gaslighting), d'éviter le burn-out ou d'arrêter de se comparer aux autres, ce livre vous aide à naviguer dans le monde confus du travail moderne. Et au cours des prochaines semaines, Cate va répondre à vos questions sur la façon de traiter vos problèmes spécifiques.
Cette semaine : vous faites profil bas et travaillez très dur, alors pourquoi vos collègues, beaucoup plus bruyant·e·s et plus paresseu·ses·x, attirent-elles·ils toute l'attention ?
DashDividers_1_500x100_3
"Je suis très confiante dans mes compétences et ma capacité à bien faire mon travail, mais je ne suis pas la personne la plus extravertie. Bien que j'aime mon travail, je trouve très frustrant qu'une si grande partie de mon secteur (les médias, mais je suppose que cela s'applique aussi à beaucoup d'autres) soit remplie de grosses personnalités qui se sentent tout à fait à l'aise pour vanter leurs accomplissements. Cela me rend si triste que des choses comme les augmentations de salaire et la reconnaissance ne semblent venir que si vous les exigez - et si cela ne fait pas partie de votre personnalité ? Je travaille pourtant bien ! Je connais d'autres personnes, également calmes et travailleuses, qui restent discrètes et qui sont totalement ignorées lorsqu'il s'agit d'opportunités. Ce n'est donc pas seulement mon problème. Je suppose que ma question est la suivante : à quoi bon travailler dur si on ne se fait pas remarquer par la suite ?"
Publicité
La réponse de Cate : C'est un sujet de réflexion si complexe (et si intéressant) qui touche un grand nombre d'entre nous, que nous ayons un travail à temps plein, à temps partiel ou que nous soyons indépendant·e. Même lorsque vous êtes techniquement au chômage et que vous cherchez du travail, ces sentiments d'anxiété peuvent aussi se manifester. En fait, la véritable raison pour laquelle nous sommes si nombreu·ses·x à ne pas vouloir mettre à jour nos CV, nos profils LinkedIn et nos sites web personnels n'est-elle pas que nous sommes obligé·e·s de tenir compte de nos performances et d'en parler publiquement ?
Être timide, introverti·e ou avoir un type de personnalité différent de celui de la femme de carrière Alpha qui chante ses propres louanges et n'a apparemment aucune honte à parler ouvertement de ses accomplissements peut provoquer un véritable sentiment d'isolement et d'accablement. Outre la mise à jour du CV, c'est particulièrement difficile lorsqu'il s'agit de bilans annuels, de promotions et de demander une augmentation de salaire. Une grande partie de cette anxiété est alimentée par nos systèmes et structures de travail actuels qui semblent ne valoriser et ne comprendre que les types de personnalité extravertie et les styles de communication stéréotypés masculins lors de l'évaluation des performances. Les managers ont beaucoup à se reprocher, car en réalité, ne prêter attention ou récompenser que celles et ceux qui crient le plus fort à propos d'elles·eux-mêmes est tout simplement paresseux. Ce n'est pas parce que une personne prend toujours la parole en réunion qu'elle atteint ses objectifs et mérite une augmentation (ou, parfois, qu'elle sait de quoi elle parle).
Publicité
Un autre élément gênant de ce problème est que si vous travaillez pour une entreprise internationale qui a été fondée dans un autre pays occidental comme les États-Unis, leur processus d'examen et leur cadre de promotion semblent être construits avec un seul type de personnalité à l'esprit - malheureusement, il s'agit généralement d'un·e extraverti·e. Il n'y a pas de place pour les différences ou les nuances culturelles. Il est vrai que certaines cultures ont simplement une communication plus directe et plus franche que d'autres, et que d'autres cultures ne sont généralement pas aussi à l'aise pour parler d'elles-mêmes en toute franchise. Les bilans de fin d'année ne font pas vraiment place à l'humour auto-dérisoire ! Parfois, ces processus sont en fait si inconfortables et si contraires aux normes culturelles qu'ils créent un environnement où tant de travailleu·r·se·s ne peuvent tout simplement pas se donner la peine de franchir les obstacles linguistiques extravertis pour essayer d'obtenir une promotion ou une augmentation de salaire.
Mais au-delà d'une mauvaise gestion et d'un système qui fonctionne contre nous, il y a un élément dans tout cela que nous pouvons activement travailler à changer. Traditionnellement, les femmes et les jeunes filles n'apprennent pas à parler confortablement de leurs réussites - bien que cette question ne soit pas exclusive au genre. On nous apprend à ne pas prendre de place (au sens figuré ou physique) et la plupart ont été élevé·e·s avec la conviction que nous ne devons pas nous vanter ou sembler trop confiant·e·s afin de ne pas paraître trop imbus de notre personne. Notre succès et nos ambitions ont été culturellement militarisés - une menace pour les hommes et une menace pour nos pairs, il vaut donc mieux se taire et ne parler que lorsque c'est absolument nécessaire. Mais honnêtement, on s'en fout. Vous n'avez pas besoin d'adopter le langage, le personnage ou le langage corporel d'une connasse de boss américaine pour obtenir une augmentation. Vous pouvez être vous-même - mais vous allez devoir vous mettre au défi de ne pas vous effacer. Faire profil bas et être ignoré·e, c'est absolument nul, mais c'est à chacun·e de nous de s'exprimer quand ça compte.
Comme l'a écrit Elizabeth Day pour Allbright, travaillez à revendiquer votre succès. Revendiquez votre espace. Revendiquez votre travail. Revendiquez ce que vous avez fait. Si vous devez rédiger un argumentaire pour justifier votre promotion, évaluer votre propre travail ou même simplement décrire votre dernier emploi pour un CV, sortez de votre pudeur et de votre embarras et écrivez sur vous-même à la troisième personne s'il le faut. Comment décririez-vous votre travail, vos accomplissements, les récompenses que vous avez gagnées, si vous n'aviez pas si peur de ce que les autres en pensent ou de la façon dont vous vous y prenez ? Nous n'avons pas besoin de plus d'Alphas (ou d'essayer de prétendre être des Alphas) sur le lieu de travail. Nous avons besoin de plus de personnes qui sont à l'aise dans leur peau et - ce qui est crucial - dans leur propre personnalité, qui sont alors également prêtes à parler clairement et sans détour de ce qu'elles ont accompli et de la manière dont elles l'ont fait. Vous pouvez garder la tête baissée la plupart du temps si c'est votre meilleure façon de travailler, mais ne manquez pas les occasions de vous mettre en avant, même si cela vous met un peu mal à l'aise. Et croyez-moi, évoluer, en particulier dans sa carrière et son développement personnel, est rarement confortable.

More from Work & Money