Divorce à crédit : quand la séparation mène au surendettement

Photographed by Meg O'Donnell
En France, près de 45 % des mariages se terminent en divorce et bien que les chiffres soient en baisse, cela tient à la tendance à la cohabitation qui tend à remplacer le mariage, et non à une amélioration de la situation matrimoniale dans l'hexagonne. Par conséquent, chaque année, de nombreux couples sont confrontés à des procédures de divorce lourdes et coûteuses tant sur le plan émotionnel que financer.
Pour un divorce par consentement mutuel, la procédure coûte en moyenne entre 1200 et 1500 euros HT. Un prix qui a augmenté en 2017 en raison d'une obligation à avoir son propre avocat alors qu'il était auparavant possible de partager le même. Pour les autres procédures (le principe de la rupture de mariage, le divorce dû à l'altération du lien conjugal, le divorce pour faute), à Paris, il faut compter environ 4 000 euros. Parmi les facteurs qui influent sur le coût figurent les honoraires des avocats, la contestation ou non du divorce (le premier étant plus coûteux) et la difficulté de parvenir à un accord sur la séparation des finances et des biens.
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Dans certains cas, ces personnes n'auront pas droit à une aide juridictionnelle pour couvrir ces frais de divorce, en raison de leurs épargnes et/ou de leurs revenus existants. De nombreuses femmes vulnérables doivent donc avoir recourt à un emprunt de sommes parfois considérables afin de pouvoir se séparer - que ce soit sous forme de prêts bancaires, de découverts, de cartes de crédit, auprès d'amis ou de membres de la famille, ou ailleurs. Ces prêts sont souvent assortis d'un taux d'intérêt élevé, ce qui ajoute un poids financier à une situation déjà difficile sur le plan émotionnel.

Pour un divorce par consentement mutuel, la procédure coûte en moyenne entre 1200 et 1500 euros HT.

Certaines femmes victimes de violence conjugale peuvent avoir accès à l'aide juridictionnelle pour couvrir les frais d'avocat et de notaire. Mais si vous disposez d'une épargne, si vous êtes propriétaire ou si vos revenus dépassent un certain seuil, vous risquez de ne pas être éligible.
C'est le cas de Charlie*, qui a divorcé à 38 ans après un an et demi de mariage avec son partenaire qui la maltraitait physiquement, émotionnellement et financièrement. Elle décrit sa situation financière à l'époque comme "désastreuse" et son divorce lui a coûté plus de 66 000 euros, dont 50 000 empruntées - une combinaison d'un prêt bancaire, de crédits à la consommation et d'argent d'amis. Six ans plus tard, Charlie rembourse toujours cet argent.
Lorsqu'elle a fui son mariage, Charlie et ses deux jeunes enfants n'avaient rien d'autre que 100 euros en poche, un sac pour tout le monde et les vêtements qu'ils avaient sur le dos. La perspective de devoir rembourser une telle somme d'argent la préoccupait et la rendait anxieuse. "Cela a ravivé le souvenir des abus que nous avons subis et m'a fait passer des nuits blanches. Mais le fait d'avoir mes enfants et de savoir que je devais les soutenir et les protéger m'a donné la force de continuer".
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Charlie a dû quitter un emploi stable pour un poste mieux rémunéré et plus stressant afin de se concentrer sur le remboursement de sa dette. "Il m'est arrivé de m'effondrer trois fois dans le métro à cause du stress et de la fatigue", se souvient-elle, admettant qu'elle était également épuisée par cette relation abusive qui a duré des années. "Tout ce dont on a envie, c'est de se mettre en boule et de se cacher. Le simple fait d'attendre de voir si on a obtenu un prêt bancaire est déjà assez stressant".
Shelley*, avait 23 ans lorsqu'elle a épousé son ex-mari, qui en avait 28 à l'époque. Durant leur mariage, elle a subi des violences physiques, économiques et mentales et a été soumise à un contrôle coercitif. Cinq ans après leur séparation, le prêt qu'elle a contracté pour couvrir le litige, s'élève à plus de 350 000 livres sterling (385 343 euros) et est cautionné grâce à une hypothèque sur la maison dans laquelle elle vit aujourd'hui.
Les procédures concernant ses trois enfants, qui ont été engagées par son ex - bien qu'elle affirme qu'il n'a jamais désapprouvé son autorité parentale pendant leur mariage - ont coûté à Shelley plus de 150 000 livres (165 147 euros). Les répercussions d'un prêt de cette ampleur pour obtenir la garde de ses enfants - sans succès à ce jour - ont été "catastrophiques, traumatisantes et épuisantes". Elle confie qu'elle en a perdu les cheveux, qu'elle n'arrive plus à dormir, qu'elle a pris du poids et qu'elle ressent "un complet déséspoir".
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"À cause de ces prêts, j'ai perdu mes enfants, ma maison et mes ressources", raconte Shelley. "Ces organismes de prêt ciblent les personnes vulnérables qui sont en plein divorce et qui ont désespérément besoin d'une solution rapide". 
Shelley estime que les prêts ne sont pas toujours proposés dans le meilleur intérêt des consommateurs.
Pour Stephanie Orr, responsable de la politique du logement chez Surviving Economic Abuse, le coût du divorce est trop lourd, en particulier pour les femmes vulnérables à revenus modestes. "Nous savons que les femmes ne poursuivent pas les options qu'elles ne peuvent pas se permettre et doivent souvent rester auprès de partenaires violents plus longtemps, en subissant plus de préjudices, parce qu'elles n'ont pas les ressources économiques qui leur permettraient de partir".
"Soixante pour-cent des survivantes de violences domestiques sont endettées en raison d'abus économiques. Il peut parfois sembler qu'une personne a les moyens de payer pour les conseils d'un avocat, mais ses revenus peuvent être consommés par les paiements de remboursements mensuels des dettes et d'autres obligations", poursuit Orr. "Les principales raisons pour lesquelles les femmes retournent auprès d'un partenaire violent après l'avoir quitté sont d'ordre économique, il est donc vital qu'elles aient les moyens de se séparer et qu'elles ne soient pas laissées dans un état de surendettement lorsqu'elles le font".
Surviving Economic Abuse rencontre régulièrement des personnes propriétaires de biens immobiliers qui ont du mal à couvrir les frais engendrés par un divorce. Elles nous expliquent souvent que leur ex-partenaire fait délibérément traîner les procédures en longueur pour faire grimper les coûts. C'est un moyen pour le partenaire abusif de maintenir un lien avec elles et pour continuer d'exercer un contrôle après la séparation".
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De nombreuses femmes n'ont pas droit à l'aide juridique parce qu'elles ont une propriété à leur nom, mais leur ex-partenaire ne leur permet pas d'accéder à ce capital, poursuit Orr. "Ces femmes doivent souvent avoir recours à un service "low-cost", face à leur agresseur, et beaucoup s'endettent en contractant des prêts ou par d'autres moyens".

À cause de ces prêts, j'ai perdu mes enfants, ma maison et mes ressources. Ces sociétés de prêt ciblent les personnes vulnérables qui sont en plein divorce et qui ont désespérément besoin d'une solution rapide.

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Dans une étude récente, Surviving Economic Abuse a constaté qu'un tiers seulement des femmes pouvaient avoir accès à l'aide juridique, le divorce étant la procédure judiciaire la plus courante. Une femme sur cinq a contracté un prêt personnel pour couvrir les frais et beaucoup ont eu recours à une combinaison de prêts financiers (prêts, cartes de crédit, découverts et emprunts informels auprès d'amis). Les dettes colossales générées par les procédures judiciaires ont souvent été évoquées comme un problème.
Même lorsqu'aucun abus n'est allégué dans la relation, les retombées financières du divorce peuvent être paralysantes. Georgina*, traverse les dernières étapes du divorce après avoir été mariée pendant 10 ans et avoir eu quatre enfants avec son ex. Elle avait 29 ans lorsqu'ils se sont mariés. Il ne voulait pas divorcer et n'a accepté qu'au motif que Georgina prenait en charge tous les frais ; à ce jour, elle a dépensé plus de 2 000 euros sur sa carte de crédit, car elle ne disposait pas de la somme autrement. Elle rembourse actuellement 70 euros par mois, ce qui couvre les intérêts plus 20 euros sur le montant total. "Il faudra des années pour rembourser", dit-elle.
Avant le divorce, Georgina était déjà endettée et comptait sur ses cartes de crédit et son salaire pour payer ses factures, mais elle se sent maintenant "dépassée" par sa situation financière. "Je n'ai pas la force mentale d'y réfléchir pour le moment. Je suis sur le fil du rasoir. Si un imprévu devait arriver, tout s'effondrerait. J'ai commencé à prendre des antidépresseurs et je suis presque toujours au bord des larmes, et je ne peux m'empêcher de culpabiliser, car c'est moi qui ai demandé le divorce".
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Nick Hill, expert financier au Money and Pensions Service, estime qu'emprunter de l'argent pour payer un divorce ne devrait être envisagé qu'en dernier recours. "Réfléchissez bien aux implications à long terme d'un crédit coûteux et, si possible, essayez d'abord des alternatives telles que les coopératives de crédit ou les emprunts auprès de la famille et des amis". Si vous comptez contracter un prêt, ajoute-t-il, assurez-vous de rechercher les meilleures offres de cartes de crédit à 0 % d'intérêt ou de prêts spécialisés dans le domaine du divorce.
Georgina estime que le coût actuel du divorce est "inacceptable" et devrait correspondre à celui du mariage (de 0 à 500 euros en France). "Ainsi, cela devient accessible au plus grand nombre. C'est seulement parce que je travaille que j'ai pu obtenir une carte de crédit. Beaucoup de personnes n'auraient pas cette possibilité et ne pourraient donc pas divorcer".
Charlie reconnaît que sans économies ou si vous avez été victime d'abus financiers, il n'est pas facile d'obtenir un prêt ou une aide financière. "Cependant, je ne veux pas que cela dissuade les femmes de fuir une relation abusive, car je sais que beaucoup restent à cause des soucis financiers. Le gouvernement et les institutions financières doivent reconnaître ce combat et faire davantage pour aider, en particulier les femmes qui n'ont pas de revenus.
*Les noms ont été changés ou dissimulés afin de protéger l'identité des personnes interrogées.

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