Emily in Paris & la représentation des femmes noires dans le cinéma français

Photo : Netflix.
Au cours des deux dernières années, les grandes plateformes de streaming ont étoffé leur catalogue de projets made in France. Si l'équipe internationale de Netflix exploite des licences et produit des programmes originaux en français depuis un certain temps, la plateforme a frappé un grand coup avec Emily in Paris, une série franchement optimiste - pour ne pas dire carrément insupportable, selon le côté de l'Atlantique à qui vous demandez - qui met en scène Lily Collins dans le rôle d'Emily, une Américaine aux yeux de biche qui souhaite partager sa sensibilité de Yankee avec la ville de l'amour. Quelque mois après la diffusion de Emily in Paris, Lupin, une série à suspense avec pour personnage principal Omar Sy, et qui s'inspire du très populaire personnage d'Arsène Lupin, presque toujours représenté par un homme blanc, a débarqué sur Netflix. 
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Si les deux séries ont connu un succès fulgurant, elles ont également été critiquées pour leur manque de représentation de la population française, et plus précisément pour l'absence de femmes noires dans des premiers rôles. On comprend l'irritation réflexe, car la représentation à l'écran est une référence qui permet de refléter l'importance d'un groupe démographique dans son histoire. Mais il se trouve que dans les médias populaires français, cette omission est en réalité assez courante. Dans Emily in Paris, dont la deuxième saison a été diffusée le mois dernier avec un nouveau personnage masculin noir (Lucien Laviscount dans le rôle d'Alfie), les femmes noires sont à peine visibles dans le décor des rues de Paris, et ce, jusqu'à un défilé de mode à Versailles. Même dans les couloirs du château historique, les femmes restent des ornements sans voix au service de l'esthétique d'un styliste queer noir (interprété par Jeremy O. Harris). La présence de leurs corps et de tous leurs twerkings, voguing et autres contorsions de balling dans ce lieu de prestige a pour seule utilité de l'imposer comme un outsider dans le paysage de la mode française. Les femmes noires ne sont là que pour le spectacle.

La représentation pour le plaisir de la représentation risque de nuire à l'actrice noire de service et ne contribue guère à démanteler la hiérarchie sociale française tacite, qui est aussi taboue que les données démographiques raciales qui sont masquées pour l'occulter.

La représentation n'est pas seulement un reflet transitif des chiffres démographiques ; c'est aussi l'un des reflets les plus forts de la façon dont un réalisateur voit son histoire et son récit représentés dans la pensée collective de son public. L'absence de femmes noires à l'écran peut être choquante pour celles et ceux qui connaissent certains des quartiers les plus diversifiés de Paris et de ses environs, comme Château Rouge (connu officieusement sous le nom de Quartier Africain), Barbès à prédominance nord-africaine dans le 18e arrondissement, ou les tristement célèbres banlieues du 93 - ou pour les personnes qui ont l'habitude d'interagir avec des communautés non-blanches au quotidien, dans le métro, dans les cinémas ou dans les écoles. Mais si vous connaissez le cinéma français et la façon dont Paris est typiquement dépeint, l'effacement de ces communautés n'est pas surprenant - historiquement, la France n'a pas bonne réputation pour sa représentation des minorités ethniques dans les médias. Les rapports médiatiques depuis le 21ème siècle dénoncent la façon dont les non-blancs, dans les rares occasions où ils sont à l'écran, sont marginalisés, et représentés comme des victimes ou des sauvages.  
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Le créateur d'Emily in Paris, Darren Star, le sait bien et défend ses choix en expliquant : "Je ne regrette pas d'avoir abordé Paris au prisme du glamour... Je voulais faire une série qui célèbre cette facette de Paris." Aussi grinçante que soit cette déclaration, elle ne fait que retranscrire ce que nous voyons à l'écran. Ce qui, par la combinaison du casting, de l'écriture et de la mise en scène, est peut-être le reflet subconscient le plus honnête des interactions de nombreuses personnes blanches avec la négritude et la culture noire en France, qui sont largement transactionnelles et autrement invisibles. Cela explique également pourquoi de nombreux touristes s'étonnent de la quantité de personnes noires à Paris lorsqu'ils viennent pour la première fois. Résultat de l'endoctrinement par une combinaison d'efforts des marques et de l'État pour représenter une certaine image de la France à l'écran, les touristes arrivent à Paris convaincu·es d'y trouver une pub pour un parfum Yves Saint Laurent, où la blancheur est attendue et où la négritude est non-inexistante.
Durant la majeure partie du siècle dernier, la classe artisanale noire américaine a entretenu une histoire d'amour avec la France : Joséphine Baker (qui a récemment été la première femme noire à être intronisée au Panthéon) et Lois Mailou Jones dans les années 1920, James Baldwin et Richard Wright dans les années 1940, des artistes de jazz légendaires tels que Dexter Gordon et Bud Powell dans les années 1960 (ainsi que le cinéaste Melvin van Peebles, récemment décédé) et des penseurs contemporains tels que Ta-Nehisi Coates au XXIe siècle. Tous ces éléments se rejoignent pour alimenter un récit qui positionne la France comme un havre de paix pour les Noir·es. Un lieu de refuge pour les maux du racisme institutionnel américain, favorisant la bonne volonté et le capital politique parmi sa communauté d'expatriés, alors même que la France négociait des traités d'indépendance avec de nombreux pays dans les années 60 et 70. La France qui, rappelons-le, était l'un des plus grands empires coloniaux du continent africain et de la diaspora noire. 
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Cette dissonance cognitive allait devenir une sorte de marque de fabrique pour les Français·es ; si Paris était connue dans le monde entier comme la "ville de l'amour" en raison de ses sites touristiques pittoresques et de ses vues romantiques de la Seine la nuit, la plupart, sinon la totalité, des images de la France diffusées dans la publicité, au cinéma et à la télévision étaient composées de personnes blanches, et ce en dépit de l'augmentation rapide de l'immigration postcoloniale en provenance du continent africain et des Caraïbes dans les années 70, 80 et 90. L'immigration reste le principal outil de mesure que nous pouvons utiliser pour établir la présence croissante de personnes non blanches en France, car il est toujours interdit de faire état de l'ethnicité dans le recensement national (la philosophie française de l'universalisme présente une double contrainte en supprimant la question même qui doit être discutée). En France, être citoyen·e est synonyme d'assimilation à la blancheur, ou à l'idée de la nation au-dessus des expériences vécues de leurs distinctions. Dans l'épisode 5 d'Emily in Paris, Alfie, le nouveau venu, reproche à Emily de vendre une version fantasmée de Paris, quelque chose qui n'est pas réel. Dans le contexte de la série, cette remarque est un clin d'œil au fait que la série, comme de nombreux programmes centrés sur Londres, Rome, Milan, New York et bien d'autres, crée un univers artificiel qui existe en marge des aspects pratiques du bon fonctionnement d'une métropole. Pourtant, avec les particularités françaises, le sous-texte involontaire souligne la façon dont l'histoire du divertissement français a, intentionnellement ou non, écarté les femmes noires du récit dominant, comme un moyen subtil d'affirmer son identité fantaisiste.
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Les touristes arrivent à Paris convaincu·es d'y trouver une pub pour un parfum Yves Saint Laurent, où la blancheur est attendue et où la négritude est non-inexistante.

Si la culture est censée capturer la réalité sociopolitique actuelle, il serait plus judicieux d'examiner notre malaise face à ce que nous ne voyons pas à l'écran. Il s'agit là en effet d'une indication de la manière dont les normes sociales imprégnées dans l'identité française sont définies par l'assimilation à la blancheur en tant que norme, malgré toute tentative de démontrer le contraire. Le concept qui est vendu au public international avec un sentimentalisme affectueux aux dépens des Noir·es, et particulièrement des femmes, les relègue encore plus loin dans la marginalité, comme dealers de rue ou femmes de ménage. Ceci conduit à des moments décisifs, comme lorsque, à Cannes en 2018, Aissa Maiga, à la tête de 16 autres actrices noires françaises, a foulé le tapis rouge pour dénoncer leur exclusion de l'industrie française du cinéma et de la télévision, deux semaines après la publication de son recueil d'essais "Noir n'est pas mon métier". En 2020, sur la scène des César, Maiga réaffirmera ses convictions. "On a survécu au whitewashing, aux blackface, aux tonnes de rôles de dealers, de femmes de ménage à l’accent bwana, aux rôles de terroristes, de filles hypersexualisées", a-t-elle déclaré, plongeant le public dans un silence gênant. "Nous ne laisserons pas le cinéma français tranquille".
C'est pour cette raison que cette invisibilité à l'écran dans les séries qui se déroulent en France est le reflet le plus fidèle de la réalité noire française d'aujourd'hui - les femmes noires sont sous-estimées et sélectionnées uniquement pour être cataloguées. Les rares exceptions sont celles des rôles où elles ont plus de contrôle derrière la caméra et sur le scénario, auquel cas elles ne bénéficient généralement pas du soutien institutionnel nécessaire. La représentation dans les programmes grand public, lorsqu'elle existe, est rarement favorable aux femmes noires françaises, comme dans Bande de filles de Céline Sciamma, qui a été salué par la critique, mais vivement critiqué par de nombreuses·x Français·ses. Prenons l'exemple de cet appel à casting. De jeunes femmes noires françaises âgées de 18 à 28 ans y sont sollicitées pour une semaine de travail, pour un cachet de 105 euros par jour, afin de jouer le rôle de prostituées faisant du racolage dans la rue ou de victimes de traffic humain en tenues légères, avec un cachet supplémentaire si elles acceptent d'être en lingerie ou en nudité totale.
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Avec des tarifs aussi dérisoires pour que les femmes noires soient dépeintes comme des victimes du trafic sexuel, on peut se demander si toute représentation devant la caméra est bonne à prendre. Quand nous réclamons plus de femmes noires dans une série française, il faut réfléchir à ce que nous demandons et au nom de qui nous le faisons, pour ne pas nous rendre complices de la représentation des Noir·es dans un milieu porteur de dangers invisibles inhérents à la participation à la série elle-même, qu'il s'agisse d'une rémunération médiocre, d'un casting coloriste, de caractérisations limitatives et négatives, ou simplement de l'absence du contexte du monde noir dans lequel ils interagissent au quotidien.
Photo : of Netflix.
Omar Sy Lupin sur Netflix
À mesure que de nouvelles séries et de nouveaux films internationaux seront réalisés et que nous continuerons à nous engager au sein de nos diasporas, ces conversations sur la représentation continueront d'avoir lieu. Le documentaire Où Sont Les Noirs de Rokhaya Diallo, par exemple, parle non seulement avec des acteur·ices, des réalisateur·ices, des agents de casting et des comédien·nes français·es noir·ess des problèmes institutionnels auxquels ils et elles ont été confronté·es pour faire progresser leur carrière, mais le film lui-même a également connu des difficultés à obtenir une distribution à la télévision française avant d'atterrir sur la chaîne française RMC Story. Les inégalités dans la représentation française sont un défaut social profondément ancré qui ne sera pas corrigé par le simple casting d'une femme noire à l'écran d'une série Netflix. L'écrivaine Paulette Nardal, qui a été à l'origine du mouvement de la Négritude en France, l'a souligné dans son essai de 1932, "L'éveil de la conscience raciale". Elle écrit : "Les femmes de couleur vivant seules à la métropole, moins favorisées jusqu'à l'Exposition coloniale que leurs congénères masculins aux faciles succès, ont ressenti bien avant eux le besoin d'une solidarité raciale qui ne serait pas seulement d'ordre matériel."
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Pour illustrer l'observation de Nardal, Lupin a, évidemment, été cité comme un exemple de représentation positive de l'identité noire en France, Omar Sy jouant le premier rôle dans un univers autrement quasi dépourvu de femmes noires. S'il est littéralement une "mouche dans le babeurre", il parvient à opérer comme un maître du déguisement, utilisant à son avantage l'ignorance de ceux qui l'entourent quant aux mouvements de la classe ouvrière. Dans la série, les termes "classe ouvrière" et "non-blanc" sont souvent interchangeables. Dans les faits, il est difficile d'imaginer que le personnage de Sy n'ait aucune femme noire dans sa vie, même s'il ne sort pas avec elles (les deux amours de Lupin dans la série sont blanches). Toutefois, compte tenu de l'histoire tragique du personnage de Sy (son père meurt en prison après avoir été condamné à tort pour le vol des bijoux de son employeur, le laissant dans le système d'accueil), on peut supposer que tout personnage de femme noire entrant dans la série ne bénéficierait d’aucune profondeur ou d'intrigue significative outre la souffrance traumatique. Il convient également de souligner que Sy lui-même a essuyé d'importantes critiques racistes à l'annonce de son casting en France pour avoir osé entrer dans un univers aussi apprécié, car Lupin et toutes les entités associées ont été canoniquement perçus comme blancs. Il est clair qu'un Noir dans cette série, c'était déjà un Noir de trop.

Quand nous réclamons plus de femmes noires dans une série française, il faut réfléchir à ce que nous demandons et au nom de qui nous le faisons, pour ne pas nous rendre complices de la représentation des Noir·es dans un milieu déjà porteur de dangers invisibles.

Pourtant, il existe de nombreuses façons de soutenir la communauté noire et ses œuvres créatives actuelles. Sur Netflix, vous pouvez regarder Mignones, le premier long métrage de Maimouna Doucouré, qui est une belle histoire de passage à l'âge adulte pour les jeunes filles noires en France, mais qui a malheureusement été détourné par les complotistes américains de QAnon ; il y a aussi des séries comme Mortel, Plan Coeur, Braquers, et les films Tout Simplement Noir (sur Netflix) et Les Miserables (sur Amazon Prime). On trouve aussi des podcasts comme Kiffe ta race et A L’Intersection qui explorent les thèmes de la race, du genre et de la religion qui sont d'actualité dans le pays alors que la communauté continue d'approcher le sommet critique de la dissonance entre le langage et la pratique ; on trouve aussi des visites que l'on peut faire pour celles et ceux qui sont de passage à Paris comme Le Paris Noir, pour avoir une introduction culturelle appropriée de l'héritage noir dans la ville.
Il n'est pas indispensable d'avoir des femmes noires dans Emily in Paris ; les réalisateur·ices caucasien·nes ont toujours eu carte blanche pour présenter leur version romantique et myope de la vie adulte blanche dans des lieux urbains classiques, de Friends à Sex and the City. La différence, cependant, est que dans les contextes américains, on a pu construire nos propres histoires en réponse, de Living Single à Insecure. Préconiser l'insertion de femmes noires dans tous les récits populaires français sans contexte ni indicateurs quant aux sensibilités d'une série sur la question raciale, le genre et la façon dont ce regard sera rendu à l'écran constitue un pari risqué : le rôle aura-t-il de la profondeur ou évitera-t-il les stéréotypes préjudiciables ? La représentation pour le plaisir de la représentation risque de nuire à l'actrice noire de service et ne contribue guère à démanteler la hiérarchie sociale française tacite, qui est aussi taboue que les données démographiques raciales qui sont masquées pour l'occulter. 
Il convient plutôt de créer des opportunités pour les femmes noires afin qu'elles aient la main mise sur leurs propres histoires, et de leur permettre d'établir des normes qui leur permettront de mener des carrières viables et saines dans le cinéma français - à la fois devant et derrière la caméra. Peut-être qu'alors, cela ne sera pas aussi douloureux de voir Lily errer dans sa France imaginaire complètement caucasienne, à la recherche d'une part de sentimentalité américaine, sans le moindre visage noir à l'horizon. 

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