Violences sexuelles : les technologies “anti-viol” ne sont pas la solution

Photo : Meg O'Donnell
Avertissement : cet article traite de viol et d'agressions sexuelles.
Le potentiel commercial de toute technologie qui prétend prévenir le viol des femmes par les hommes est immense. Pensez à cinq femmes de votre connaissance : des amis, des membres de votre famille, des collègues ou même quelqu'un que vous croisez dans la rue en allant au supermarché. Statistiquement, au moins une de ces femmes (20 %) aura été agressée sexuellement ou violée depuis l'âge de 16 ans. Dans 90 % des cas, la personne qui les a agressées est une connaissance et non un inconnu qui attend dans un buisson prêt à se jeter sur elles. Pourtant, moins de 2 % de tous les cas de viols signalés à la police débouchent sur une condamnation, et un grand nombre est classé sans suite en raison d'un manque apparent de preuves.
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Il n'y a pas un seul gouvernement dans le monde qui ait réussi à gérer la crise des violences sexuelles, malgré des décennies de réformes politiques et législatives. Les hommes, semble-t-il, violent les femmes en toute impunité, et la société traite le viol comme elle l'a toujours fait : un autre problème que les femmes ont à résoudre.
Une enquête publiée en 2016 par l'INED et intitulée "Violences et rapports de genre" rapporte que près de 600 000 femmes pour 200 000 hommes seraient victimes de violences sexuelles chaque année en France. Ainsi, toute technologie qui pourrait contribuer à les protéger d'un destin qui, actuellement, est perçu comme quasi inévitable, est susceptible de rapporter gros.
On comprend pourquoi de nombreux prix et fonds d'innovation sont consacrés à la recherche de solutions efficaces. Le problème, c'est que beaucoup de ces dispositifs anti-viol sont bâtis autour des mêmes préjugés qui empêchent les femmes d'obtenir justice : l'agression sexuelle est, d'une certaine manière, quelque chose que les femmes peuvent éviter. En outre, certains produits anti-viol sont même susceptibles de nous mettre en danger, craignent les experts.
Les professeurs Lesley McMillan et Deborah White, expertes en criminologie et en sociologie, ont entrepris l'une des premières études critiques sur ce marché en plein essor, pesant le pour et le contre de chaque produit par rapport à ce que les fabricants avancent pouvoir faire. Le document, intitulé Innovating the Problem Away ? A Critical Analysis of Anti-Rape Technology (Innover pour résoudre le problème ? Une analyse critique de la technologie anti-viol), examine différents types de technologies qui peuvent être portées (sur ou à l'intérieur du corps), accessibles via une application ou les deux à la fois.
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Moins de 2 % de tous les cas de viols signalés à la police débouchent sur une condamnation, et un grand nombre est classé sans suite en raison d'un manque de preuves.

Parmi les objets qui sont passés sous leur loupe, on trouve RapeX, un préservatif féminin à usage interne qui enfonce des "épines" dans le pénis lors d'une pénétration non désirée, un gilet anti-attouchement administrant des chocs électriques et Safe Shorts, fabriqué dans un matériau qui ne peut pas être retiré facilement. Elles ont également examiné toute une série d'applications de consentement, comme We-Consent, qui encourage les couples à enregistrer une vidéo de 25 secondes sur leur consentement avant d'avoir des relations sexuelles, et des applications de contrôle, comme bSafe, qui met les utilisateurs en contact avec leurs amis et leur famille pour leur faire savoir quand ils arrivent à destination et déclencher une alarme s'ils n'y arrivent pas.
bSafe dispose également d'une fonction "follow me" en temps réel qui permet de suivre les déplacements d'un·e utilisat·eur·rice dans la rue. Parallèlement, HarassApp avertit les femmes des zones à éviter dans les secteurs potentiellement dangereux, tandis que The Night Owl permet à une femme d'alerter l'hôte d'une fête ou d'autres femmes à proximité si elle se trouve dans une situation qu'elle juge risquée. 
Selon l'article de McMillan et White, il existe plus de 200 applications anti-viol disponibles au téléchargement à ce jour. "Nous voyons beaucoup de jeunes gens gagner des prix pour l'innovation dans ce domaine, tout le monde cherche désespérément à trouver une solution efficace", affirme le professeur McMillan, co-auteur de l'étude.
"Il y a beaucoup d'entreprises à but non-lucratif qui les soutiennent, certains commerciaux, et beaucoup d'étudiants. Il y a potentiellement beaucoup d'argent à en tirer, surtout pour les dispositifs destinés aux universités et grandes écoles", ajoute-t-elle. 
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Par exemple, l'équipe mixte derrière l'application Circle a remporté un concours organisé par la Maison Blanche en 2011, qui a été mis en place par le vice-président de l'époque Joe Biden pour étudier les innovations technologiques visant à prévenir les agressions sexuelles. Entre-temps, une équipe père-fille en Norvège a mis au point bSafe après le viol de la jeune fille par deux hommes à l'adolescence. Et l'équipe féminine à l'origine du bracelet "d'autodéfense" Invi, qui couvre les agresseurs potentiels d'une odeur distinctive pour les rendre faciles à repérer, collabore régulièrement avec des ONG comme Help A Child dans le cadre de programmes de prévention de la violence sexuelle dans le monde entier. 
Toutes ces initiatives sont, semble-t-il, bien intentionnées. Mais aucune ne s'attaque à la source du problème : les hommes qui violent les femmes. Alors pourquoi ? L'une des principales raisons, selon le professeur McMillan, tient au fait que la technologie est façonnée par la société et que les concepteurs ont des préjugés (peut-être fondés sur leur propre expérience) concernant les agressions sexuelles, qui sont ensuite intégrés dans leur concept.
"De nombreux produits partent du principe que l'agresseur est un parfait inconnu, mais nous savons que ces cas ne représentent qu'un faible pourcentage des viols et des agressions sexuelles", poursuit McMillan. Parce qu'une écrasante majorité des femmes qui sont agressées sexuellement connaissent leur agresseur, il est peu probable qu'elles soient armées d'un préservatif à épines ou qu'elles se soient connectées à une application anti-viol lorsqu'elles sont en présence d'une personne avec laquelle elles se croient en sécurité. En outre, aucune de ces innovations ne peut s'attaquer aux nuances de la coercition et de la manipulation qui caractérisent la violence conjugale à long terme.
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"Et puis la situation pose d'autres problèmes", ajoute le professeur McMillan, "par exemple, avec les shorts fabriqués dans un matériau dont on peut difficilement se défaire. Et si vous vous faites renverser par une voiture, et que l'ambulance vient vous soigner, ils ne pourront pas vous enlever vos vêtements".
Un autre problème réside dans le fait que beaucoup de ces produits reposent sur des hypothèses concernant la façon dont les femmes réagissent physiquement et mentalement au traumatisme d'une agression sexuelle. Il est bien plus probable que nous nous figions plutôt que de penser à nous connecter avec une application sur notre téléphone, qui peut ou non être chargé ou avoir accès à Internet quand nous en avons besoin.

De nombreux produits partent du principe que l'agresseur est un parfait inconnu, mais nous savons que ces cas ne représentent qu'un faible pourcentage des viols et des agressions sexuelles.

ProfessEUR Lesley McMillan
Il est même possible que de tels objets puissent aggraver la situation pour les femmes : un agresseur qui découvre qu'il est filmé ou qu'il a été électrocuté ou blessé par un dispositif porté par la victime pourrait redoubler de colère, ce qui risquerait de mettre la personne qui le porte en plus grand danger.
En outre, au-delà du danger immédiat que représente un agresseur, bon nombre de ces applications et appareils intègrent un système de suivi GPS et des alertes sont déclenchées lorsque l'utilisateur ne parvient pas à se connecter ou n'arrive pas à destination. L'utilisation massive de ces applications pourrait conduire à une surveillance accrue des mouvements et du corps des femmes - un phénomène intimement lié au harcèlement et propice à une utilisation détournée par des partenaires abusifs. Cela pourrait également rendre les femmes plus vulnérables au cyber-harcèlement. 
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McMillan et White notent que certains de ces produits sont même commercialisés auprès de femmes, de parents inquiets et d'étudiants comme des articles du quotidien "émancipateurs" à emporter partout avec soi.
"Leur commercialisation comme accessoire de mode encourage également les consommateurs à normaliser cette violence", explique le professeur McMillian. "Ces mesures quotidiennes pour mettre fin aux violences faites aux femmes ne visent pas les auteurs de ces violences, nous ne les voyons pas commercialisées pour mettre fin aux viols des hommes. Personne ne pense à créer des applications pour les hommes afin qu'ils cessent leurs agressions contre les femmes, car cela serait considéré comme ridicule - et à juste titre".
Le Dr Fiona Vera-Gray est professeur adjoint au département de sociologie de la faculté de droit de Durham et l'auteur du livre The Right Amount of Panic : How Women Trade Freedom for Safety in Public (La bonne dose de panique : comment les femmes troquent leur liberté contre la sécurité dans l'espace public), publié en 2018.
"[Ces produits] minimisent les efforts des femmes pour prévenir les viols", dit-elle sans détour à Refinery29." Au quotidien, nous prenons les mesures nécessaires à notre sécurité. Vendre aux femmes une panoplie de dispositifs [anti-viol] sape ces efforts, et cela ne fait rien pour changer une situation, qui est endémique. Cela actualise et individualise le problème, plutôt que de reconnaître qu'il s'agit d'un problème de société. Cela empiète réellement sur la liberté des femmes à se trouver dans l'espace public".
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"L'autre aspect que je déplore, c'est que certains de ces programmes sont présentés comme des outils d'émancipation pour les femmes", poursuit-elle. "Ces produits devraient être utilisés en permanence. Si vous devez les utiliser tout le temps, le message véhiculé est que les femmes ne sont jamais en sécurité. Cela signifie que la moitié de la population se promène en pensant que l'autre moitié de la population lui veut du mal. Ce n'est pas du tout une forme d'émancipation".
Dans un monde idéal, nous n'aurions pas cette conversation. Mais nous y voilà. Certaines des applications anti-viol font une affirmation audacieuse : elles peuvent être utilisées pour recueillir des preuves pour d'éventuelles actions en justice. Bien qu'il n'y ait pas ou peu de précédents pour l'utilisation de telles preuves, le professeur McMillan a de "sérieux doutes" quant à la manière dont celles-ci pourraient aider à obtenir une condamnation.

"Il s'agit en fin de compte de capitaliser sur la peur des femmes face à la violence - il s'agit de vendre un produit"

Dr Fiona Vera-Gray
"Nous savons que la sexualité des femmes est utilisée contre elles devant les tribunaux", dit-elle. "Si j'ai une application qui enregistre où je suis et ce que je fais, alors celle-ci peut être jugée par d'autres personnes dans le système de justice et utilisée pour me discréditer. Même si le contenu serait considéré comme admissible dans mon cas particulier".
Cependant, l'avocate à la défense en droit criminel Georgia Lassoff, qui plaide dans des affaires d'agression sexuelle et qui a entrepris un travail bénévole avec le Centre for Women’s Justice, pense que toute preuve vidéo d'une agression est bonne à prendre dans des affaires judiciaires - et admissible.
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"Chaque fois que vous pouvez enregistrer ce qui vous arrive, il faut le faire", dit-elle à Refinery29. "Pensez aux manifestants de Black Lives Matter et à leurs vidéos de violences policières".
"Si la vidéosurveillance est admissible, les enregistrements des caméras corporelles de la police le sont aussi. Mais il faudrait examiner les cas où la victime serait dans une position suffisamment sûre pour procéder à un enregistrement" ajoute-t-elle avant de noter que le consentement en soi est complexe.
"Si les enregistrements étaient utilisés ailleurs que dans le cadre d'une procédure pénale, cela reviendrait à distribuer des images sexuelles sans consentement, ce qui est un crime. Et il pourrait être inculpé en vertu de la loi sur les communications malveillantes, comme une forme de "revenge porn".
Et quant aux applications de consentement, les fabricants ne prennent pas la mesure de ses nuances : le consentement peut être retiré à tout moment.
"Cela présuppose encore une fois que le non-consentement se traduit par l'acte de crier non et de se débattre, ce qui n'est pas la loi, mais cela donne à la défense un autre moyen de perpétuer ce mythe du viol", poursuit Lassoff. 
"Si nous ajoutons d'autres éléments de ce genre à l'ensemble, cela nous éloigne encore plus du lieu où la parole d'un témoin n'est pas remise en question. Si elle est crédible, cohérente et fiable, la parole devrait constituer une preuve tout aussi valide qu'une autre".
Ainsi, aussi bien intentionnés que puissent être les dispositifs anti-viol, ils sont loin de protéger les femmes contre leurs agresseurs, sans parler de s'attaquer au problème culturel que pose à notre société le viol et la religion. La technologie à laquelle ces produits font appel est peut-être nouvelle, mais le concept est vieux de plusieurs siècles : ce sont les ceintures de chasteté et les alarmes de viol des temps modernes qui font peser sur les femmes la responsabilité de mettre fin aux violences sexuelles qu'on leur inflige et qui ignorent les causes profondes et plus larges du problème : l'inégalité entre les sexes et le patriarcat.
"Il s'agit en fin de compte de capitaliser sur la peur des femmes face à la violence - il s'agit de vendre un produit", conclut le Dr Vera-Gray. "Même si les concepteurs ont de bonnes intentions, c'est encore une fois aux femmes qu'on demande d'évaluer et de prendre la responsabilité de leur propre sécurité. Dans les faits, nous devrions veiller activement à ce que ces bénéfices soient versés à des organisations caritatives et au financement de programmes de prévention plus larges, plutôt que d'essayer de vendre une solution pansement".
Le professeur McMillan est d'accord et conclut que la seule véritable façon d'aborder le problème sociétal de la violence faite aux femmes est "un changement systémique et global" qui se concentre "sur les inégalités fondamentales entre les sexes qui sont à la fois la cause et la conséquence" des violences sexuelles.

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