Serons-nous un jour propriétaire ?

Illustrated by Anna Jay.
Parfois, je me dis que la seule chose qui me réjouit vraiment avec internet, c'est de pouvoir m'inspirer des maisons des autres. Le réveil sonne, et j'attrape déjà mon smartphone. D'abord, les news. Histoire de savoir si le monde est en train de s'écrouler. Ensuite, je fais défiler mon fil d'actualité sur Instagram. Histoire de savoir si Instagram est en train de s'écrouler. Puis, Twitter. Au cas où j'aurais manqué quelque chose dans les news.
Retour sur Instagram. Je lance une recherche avec le hashtag #interiors. 18 500 résultats. Plutôt que de me sentir découragée par ce nombre, je me sens soulagée. C'est autant de contenus dans lequel me plonger. Je vois des plantes, des canapés moelleux. Des salles à manger qui n'en finissent plus. Ça m'absorbe. Ça m'aide à oublier que je vis dans un appartement minuscule.
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C'est là que je mets le dernier album de Lana Del Rey, Norman Fucking Rockwell et me mets à angoisser. Pourquoi je n'ai toujours pas fini de payer mon prêt étudiant ? Est-ce qu'on m'en veut parce que je ne suis pas végane ni suffisamment engagée dans la cause pour le climat ? Tout ce que je veux, c'est mon petit chez moi. Un lieu que je pourrais meubler avec mes petites affaires. Un havre de paix. Mon havre de paix. Que voulez-vous, l'espoir fait vivre.
Encore deux petits clics et j'arrive sur le compte d'une influencer aux quelques 300 K followers. En arrière-plan, derrière les vitres de ses fenêtres : Paris. Ce Paris inabordable que je refuse de quitter. Où l'écrasante majorité des gens de mon âge vivent dans un studio, comme moi. Sauf elle, on dirait. Je sais bien que c'est sûrement ses parents qui lui ont acheté, mais je garde quand même l'espoir de pouvoir m'offrir le même luxe un jour. Je lorgne sur ses murs taupe. Son canapé est beige, alors qu'elle vient d'avoir un enfant en bas âge. Je clique sur une de ses lampes pour voir le prix, même si je sais déjà que je n'en ai pas les moyens. Et que quand bien même, ma coloc finirait par la casser, elle qui casse tout, de toutes façons.
Illustrated by Anna Jay.
Selon une étude de l'INSEE, l'accès la propriété ne fait que baisser depuis la crise de 2008.
Pour autant, il n'y pas une semaine qui passe sans qu'on nous dise à quel point notre génération est paresseuse et ingrate. Moi, j'ai surtout l'impression qu'on fait tout ce qu'on peut pour garder la tête hors de l'eau.
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On sait tous qu'on aura jamais le même pouvoir d'achat que nos parents. Et que la crise du logement est quelque chose que nous héritons de la génération précédente, qui, rappelons-le, en spéculant sur le prix de l'immobilier, a condamné les millennials à être locataires toute leur vie. C'est encore plus flagrant au Royaume Uni, où un rapport a récemment établi qu'il n'y avait pas une seule ville d'Angleterre, d'Ecosse, du Pays de Galle et d'Irlande du Nord qui soit accessible aux femmes propriétaires. La raison ? Les salaires sont trop bas et les politiques se sont pris la malle. Et on nous rabâche ensuite que c'est de notre faute, parce qu'on mange trop de toasts à l'avocat.
Face à tant de désillusions, j'ai fini par me demander si la crise du logement n'aurait pas créé le terreau parfait pour la montée en flèche des influenceurs déco. Unfinisedhome, Caroline Gomez, Atelier Rue Verte... Et si ces comptes avaient fini par remplacer le lèche vitrine devant les agences immobilières, vous savez, quand vous vous arrêtez pour regarder les annonces en vitrine de Century21 ?
Illustrated by Anna Jay.

Dans un contexte de crise du logement, faut-il voir notre intérêt pour l'architecture d'intérieur et la déco comme du masochisme, ou un optimisme forcené ?

Dans un contexte de crise du logement, faut-il voir notre intérêt pour l'architecture d'intérieur et la déco comme du masochisme, ou un optimisme forcené ? Je vous pose vraiment la question là, parce que je viens de m'abonner à AD magazine.
Je vous pose la question, parce que le meilleur moment de ma journée, c'est quand je m'allonge sur le canapé et feuillète les pages du dernier Elle Décoration, touche du doigt ses objets que je ne peux pas m'offrir et me renseigne sur du parquet largement au-dessus de mon budget. Et au lieu de me déprimer, ça me fait du bien. Un peu comme de regarder le profil d'un ex ex ex copain dont on est toujours amoureuse 10 ans après s'être séparé, et qu'on se surprend à rêver de faire des gamins avec.
Hier encore, Bercy tirait la sonnette d'alarme sur les risques du crédit immobilier. La question est : serons-nous un jour propriétaire ? Et à quels prix, au sens propre comme au figuré ? Encore une question à laquelle ni les news, ni Instagram, ni Twitter n'ont la réponse.
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