“That Girl” : qui est cette fille qui fascine tant TikTok ?

Photo par Jill Burrow.
Tout ce que la tendance "That Girl" a fait pour moi, c'est me causer des troubles alimentaires et me faire détester ma vie", a tweeté le mois dernier une jeune femme nommée Dahyuni.
Mais qui est "cette fille" au juste ? Cette fille n'est pas seulement healthy, elle est au top de sa carrière et se montre sous son meilleur jour à chaque instant. Elle se lève tous les matins à 5h30 pour profiter de la journée et ses ongles sont toujours parfaitement manucurés.
Les vidéos sur le thème "Devenir cette fille" sont légion sur TikTok et YouTube, mélangeant des clichés classiques sur le bien-être, tels que les toasts à l'avocat et le yoga matinal. Dans ces vidéos, des femmes minces, majoritairement blanches, se réveillent, font du sport, mangent, écrivent leurs objectifs pour la journée et se dégustent un café glacé, le tout avant 7 heures du matin. Et surtout, elles donnent l'impression que tout est beau, tout est rose. Tout - de la représentation des repas au kit d'entraînement parfaitement agencé - présente une esthétique minimaliste, un peu comme un tableau Pinterest qui aurait pris vie.
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Cette soi-disant "perfection" et cette réussite professionnelle digne d'une girlboss sont des choses auxquelles nous aspirons tou·tes à un certain niveau, c'est pourquoi ces vidéos TikTok et YouTube sont tellement fascinantes. Des concepts similaires étaient déjà présents sur Tumblr et Pinterest et perdurent pour la même raison. Qui ne fétichise pas une version glamour, productive et parfaite de lui-même ?
Cette tendance comporte toutefois des éléments plus sombres, qui passent facilement inaperçus tant tout est beau. La sous-nutrition, la productivité toxique et la promotion d'une image unique et non diversifiée de la santé sont quelques-uns des problèmes avec la tendance "That Girl".
Malgré la diversité des créateur·ices TikTok, presque toutes les vidéos que j'ai visionnées sur cette tendance montrent des femmes blanches et minces. Ce n'est pas surprenant dans une certaine mesure - le bien-être a longtemps fait face à des accusations de whitewashing et de manque de diversité - mais les vidéos TikTok sont générées par les utilisateur·ices, ce qui suggère que les femmes racisées ne se sentent pas suffisamment alignées sur le bien-être ou du moins sur la tendance "That Girl" pour vouloir y prendre part.
C'est particulièrement regrettable si l'on considère les origines de la tendance "That Girl".
Au début, je pense que les intentions de cette tendance étaient bonnes ; le terme "That Girl" était particulièrement populaire auprès des femmes et des personnes queer noires, et les femmes blanches l'ont repris et y ont ajouté une esthétique qui, pour beaucoup, n'est pas atteignable", explique Jada, 17 ans. Jada fait également remarquer que les vidéos qui encouragent cette tendance sont généralement centrées sur des femmes blanches, ce qui suggère en quelque sorte que la blancheur est une aspiration.
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Mais ce n'est pas le seul problème. Certaines des femmes qui apparaissent dans les vidéos présentent la sous-nutrition comme un idéal, montrant fièrement qu'une journée type de "cette fille-là" implique de manger l'équivalent d'une omelette de blanc d'œuf sur une tranche de pain grillé au petit-déjeuner, un yaourt et des amandes au déjeuner et une salade au dîner. Les expert·es affirment que nous avons besoin d'un minimum de 1 200 calories par jour pour rester en bonne santé et il serait surprenant que ces repas s'approchent de ce chiffre.
J'ai signalé pas moins de cinq vidéos à TikTok rien qu'en travaillant sur cet article ; une seule violait les directives de la plateforme concernant les troubles alimentaires et a été retirée.
"Être fidèle à soi-même est célébré et encouragé sur TikTok. Notre plateforme s'efforce de protéger notre communauté contre les contenus et les comportements nuisibles tout en favorisant un environnement inclusif et positif pour le corps", m'a déclaré un porte-parole de TikTok.
L'esthétique "That Girl" est comparable à celle des gourous de l'alimentation saine et du bien-être des années 2010 : elle présente des repas extrêmement pauvres en calories et sans glucides comme étant esthétiques, tout en disséminant une peur de la nourriture dite "malsaine". Nous avons un mot pour décrire ce que cela a déclenché chez d'innombrables utilisateur·ices : l'orthorexie, une obsession malsaine de manger des aliments "purs". Mais à cette époque, nous n'aurions jamais imaginé que les tendances en ligne pouvaient détruire notre relation à la nourriture sous couvert de santé.
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Selon le Dr Stephanie Baker, maître de conférences en sociologie à la City University et experte en bien-être en ligne, qui a fait des recherches sur ce secteur pendant huit ans, on a le sentiment de contrôler sa consommation de nourriture grâce au repas esthétique, c'est-à-dire un repas soigné et attrayant qui privilégie la nutrition et l'esthétique au goût. De nombreux repas promus par les influenceur·euses de wellness - de minuscules plats de courgettes en spirale, des bols d'açai, du quinoa - ne sont pas particulièrement rassasiants, mais sont conçus pour donner envie en ligne.
"C'est un peu la même chose avec Marie Kondo, et ce rangement esthétique montre la relation entre l'ordre et le contrôle", ajoute-t-elle.  
Marie Kondo est surtout connue pour son livre à succès, La magie du rangement, et son émission Netflix L'art du rangement avec Marie Kondo, où elle présente ses règles en six parties pour nettoyer et organiser une maison. Le résultat final est toujours une perfection minimaliste, avec des vêtements roulés et pliés dans des tiroirs parfaitement organisés. C'est non seulement très joli à regarder, mais les téléspectateur·ices ressentent une sorte d'euphorie en voyant ces maisons bien rangées.
Le mantra de Kondo, qui consiste à jeter les objets qui ne suscitent pas de "joie", est devenu un mème, à cheval entre le porno de la productivité et notre amour des relookings - dans ce cas, du désordre au rangement. Les vidéos "cette fille", qui prônent l'idée folle que nous pouvons tou·tes atteindre la perfection (comprendre : le contrôle) dans tous les aspects de notre vie, ont un effet similaire. C'est dire qu'il faudrait être au top dans tous les domaines. Et est-ce toujours une mauvaise chose ?
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Marie Anna, une TikTokeuse de 22 ans, compte 30 000 followers. Depuis quelques mois, elle met en ligne du contenu lifestyle, notamment des routines, des vlogs quotidiens, des conseils lifestyle, une alimentation saine et des vidéos de motivation. Ses vidéos "That Girl" n'encouragent pas la sous-alimentation, qu'elle ne cautionne pas. Elle me dit qu'elle a commencé à produire du contenu de type "That Girl" bien avant que cela ne devienne une tendance. C'était après avoir commencé l'année 2021 avec l'objectif de travailler sur elle-même et de le documenter sur TikTok. 
"J'ai fait cette vidéo dans l'espoir d'inspirer les autres à être plus productifs et à commencer à vivre un mode de vie plus sain", explique-t-elle. "Les gens laissent souvent des commentaires sur mes vidéos en me disant que cela les a inspirés à travailler sur eux-mêmes, à manger plus sainement et à être plus productifs, ce qui me rend vraiment heureuse parce que c'est essentiellement mon objectif avec mes vidéos TikTok."
Marie Anna reconnaît également le revers de la médaille, en disant qu'elle sait que tout le monde ne peut ou ne veut pas vivre comme elle le fait. "Je ne veux absolument pas que qui que ce soit se sente sous pression à cause de cette tendance", a-t-elle ajouté. Parallèlement, elle admet ressentir parfois elle-même la pression de faire son numéro de "That Girl" tous les jours, d'autant plus qu'elle publie désormais ses vidéos sur TikTok quotidiennement. 
Le problème est que "ces tendances prennent une telle ampleur qu'elles deviennent incontrôlables lorsqu'il s'agit de maintenir le message qu'elles véhiculent", explique Zoe Amira, 21 ans, de Chicago, qui est une fan de "That Girl".
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Et d'ajouter : C'est une chose de voir une fille qui prend vraiment son temps pour préparer des toasts à l'avocat, se réveiller à 5 heures du matin et faire son footing toute de Lululemons vêtue, mais quand 500 autres filles sur votre page "Pour toi" essaient de faire exactement la même chose, ça devient moins une option parmi d'autres et plus une attente sur la façon dont on devrait vivre sa vie."
Avec le bien-être, on a bien souvent l'impression que c'est tout ou rien. Ce n'est pas quelque chose que quelqu'un peut tester par intermittence tout en appréciant un bon McDo de temps en temps et en faisant la fête.
En 2016, la rédactrice culinaire Ruby Tandoh a écrit sur le "fétichisme de la pureté" et le langage toxique utilisé par les influenceur·euses de l'alimentation "clean".
"Ce type de langage s'accompagne toujours d'une sorte de présomption morale sur ce qui est préférable", explique le Dr Baker, qui assimile ce langage à un langage religieux.
"Dans l'industrie du bien-être, il y a une image assez positive pour ce qui est de vivre sa meilleure vie, mais ce dont il est question ici se rapproche davantage d'une sorte d'idéal, et dès lors que vous avez cet idéal que les gens s'efforcent d'atteindre, il s'accompagne évidemment toujours du rejet lorsque vous n'êtes pas en mesure de l'atteindre."
"Beaucoup de choses sur Internet reposent sur une culture toxique qui ne me motive pas vraiment à faire quoi que ce soit. Ça ne fait que me culpabiliser pour tout ce que je ne fais pas", explique Jinan, 20 ans. En mai, Jinan a écrit un thread sur Twitter expliquant pourquoi elle pense que cette tendance est toxique. Elle y aborde un point crucial : "De nombreuses vidéos n'expliquent pas en détail comment devenir "cette fille", mais se contentent de montrer des photos et des clips de personnes qui font du sport, étudient et sont minces. Peut-être que si la tendance allait plus en détail sur le COMMENT plutôt que sur l'esthétique, ce serait plus utile."
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"C'est un concept fabriqué de toute pièce et pourtant tout le monde aspire à être une fille qui n'a jamais existé alors qu'elles pourraient être les filles qu'elles sont censées être - c'est-à-dire elles-mêmes", me dit-elle.
Ce qu'il y a d'intéressant avec la tendance "That Girl", c'est qu'elle regroupe le bien-être, la culture de la productivité et le self-care dans un même package aussi soigné qu'irréaliste.
Les utilisateur·ices sont encouragé·es à s'en servir comme d'un modèle pour atteindre leurs objectifs, en croyant que les femmes dans les vidéos vivent leur vie en respectant une norme impeccable et en nous offrant des idées sur la façon de faire de même.
Mais comme pour le self-care, certaines des suggestions associées à cette tendance sont discutables.
Sur l'une de ces vidéos "That girl" sur TikTok, on voit une fille en plein épisode dépressif, enfermée dans une chambre en désordre et incapable de quitter son lit défait. Elle décide de s'en sortir et devient "cette fille" et paf, tout d'un coup, tout va mieux : elle est superbe, le visage maquillé, les cheveux coiffés de magnifiques boucles rebondies, et sa chambre est de nouveau rangée. La suggestion implicite est la suivante : "Ma santé mentale est guérie". 
Certaines tendances TikTok ont vocation à simplifier les concepts complexes car, en toute honnêteté, comment apporter des nuances dans un format aussi court ? Même si cela peut aider temporairement, l'idée que ranger sa chambre, se maquiller et boire un smoothie peut guérir la dépression ne fonctionne pas pour la plupart des gens. Tout comme TikTok réduit le self-care à une esthétique soignée, la tendance "That girl" risque d'insinuer que vous pouvez vous frayer un chemin vers le succès et le bonheur en utilisant des petits raccourcis. 
Mais comme nous le savons tou·tes, c'est impossible. En outre, les apparences et la réalité sont deux choses bien différentes. Je comprends la quête de la perfection, mais je n'arrive pas à la dissocier de mes propres expériences avec les troubles de l'alimentation et l'anxiété. Je ne serai peut-être jamais "cette fille", mais c'est parce qu'elle est devenue une parodie d'excellence, ce qui est impossible à atteindre pour la plupart d'entre nous sans risquer le burn-out.
Ainsi, plutôt que d'essayer de devenir "cette fille-là", je m'efforcerai d'être une version équilibrée et saine de moi-même, qui ne se punira pas pour avoir fait la grasse matinée le dimanche. Et dans le chaos de la vie, il est parfois agréable de se préparer un green juice et de disposer des fraises joliment coupées au petit-déjeuner, en sachant que je le fais pour moi, et pour personne d'autre.

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