Quand faire confiance à votre instinct (et quand l’ignorer)

Photographed by Poppy Thorpe
L'instinct est un terme presque mystique qui fait référence au sentiment que nous éprouvons pour ce qui est bon ou mauvais : une action, une décision, une relation. "Il faut toujours faire confiance à son instinct" est un conseil bien connu, qui implique que si nous sommes vraiment à l'écoute de nous-mêmes, nous "savons" tout simplement que quelque chose (ou quelqu'un) est problématique. Mais en quoi consiste exactement cette force intérieure que nous appelons instinct ? 
"On parle d'instinct lorsque les signaux physiologiques changent rapidement en réponse à différents stimuli, que l'on ait ou non conscience des propriétés de ces stimuli", explique la professeure Sarah Garfinkel, neuroscientifique cognitive basée à l'University College de Londres. "Une capacité à puiser dans ces signaux et à se laisser guider par eux nous donne une voie vers l'instinct, qui court-circuite les mécanismes de conscience d'ordre supérieur qui n'ont pas encore accès à ces informations". En d'autres termes : "Parfois, le corps sait avant l'esprit." 
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Il y a quelques années, j'ai vu un écureuil gisant sur la route. Il avait été percuté par une voiture et haletait. Mon instinct m'a dit sur le moment : Tu peux le sauver. Je l'ai pris dans mes bras et j'ai tenté de lui administrer un massage cardiaque avec deux doigts sur sa petite poitrine, mais sa tête a rapidement basculé sur le côté. C'était fini. Ça peut paraître ridicule, mais je repense souvent au regard de cet animal, larmoyant et plein de terreur. Mon instinct de le sauver a-t-il rendu ses dernières secondes de vie, entre les mains étranges d'un être humain, inutilement effrayantes ? Aurais-je dû continuer ma route et laisser l'inévitable se produire ? L'envie d'agir était forte. Je le sentais au fond de moi. 
Avec l’expression "écouter ses tripes", nous situons fermement une réponse émotionnelle dans notre corps et, au moins sur le plan linguistique, nous la détachons de toute analyse qui pourrait se produite dans notre tête. Mais l'idée que les réponses de l'esprit et du corps sont séparées (une notion philosophique archaïque appelée dualisme corps-esprit) est depuis longtemps démentie. Les instincts, ou sensations instinctives, ne constituent pas une expérience distincte : ce que nous ressentons dans le corps est le résultat de processus complexes qui se déroulent dans le cerveau.  

Ce que nous ressentons dans le corps est le résultat de processus complexes qui se déroulent dans le cerveau.    

Le cerveau est une usine à prédictions. Il compare en permanence les expériences vécues (et toutes les informations sensorielles qu'elles nous fournissent) aux expériences, connaissances et souvenirs antérieurs. Il veut prédire ce qui pourrait se passer ensuite afin de nous permettre d'y faire face de la meilleure façon possible. C'est ce que les scientifiques appellent le cadre d’analyse prédictive. Les intuitions, ou sentiments instinctifs, surviennent lorsque le cerveau a établi une bonne correspondance, ou une mauvaise correspondance, entre ce qui se trouve devant nous et nos modèles cognitifs - un peu comme nos logiciels, si vous voulez - et qu'il applique un sens à ce qui se passe. Le cerveau envoie des signaux à l'intestin, qui regorge de cellules nerveuses. Ainsi, ces sensations de papillons dans l'estomac (bonnes ou mauvaises) sont le résultat d'un traitement cognitif. Cette signalisation se fait sans que nous en ayons conscience.  
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Les sensations ou les intuitions ne sont toutefois pas des réactions inutiles qui doivent toujours être résolues par la pensée rationnelle. Elles font partie du processus de traitement de l'information. Mais les jugements hatifs que nous pouvons porter, notamment sur les autres (en utilisant des indices subtils et perceptifs comme les expressions faciales ou les gestes pour évaluer leurs intentions : danger ou aide ?) - sont sujettes à l'erreur. Le cerveau humain est truffé de préjugés. Le biais de confirmation - probablement le plus courant - nous pousse à chercher des éléments qui confirment ce que nous croyons déjà, mais toutes nos évaluations ne sont pas forcément bonnes à prendre. Cette incertitude est difficile à supporter et c'est pourquoi nous essayons si rapidement de lui donner un sens. Parfois, ce sens représente un danger. 
Stephanie, la trentaine, originaire de Brighton, me raconte comment, alors qu'elle voyageait en solitaire à travers l'Amérique, elle a discuté avec un homme dans un relais routier en Caroline du Nord du fait qu'elle n'avait pas accès à l'internet et qu'elle voulait envoyer des e-mails à sa famille et à ses amis. "Il m'a dit qu'il construisait des chalets non loin de là et qu'il avait accès à Internet. Il était assez âgé et avait l'air gentil, alors je ne me suis pas trop posé de questions : je l'ai suivi dans mon van le long de la route. Lorsqu'il s'est garé à côté d'une caravane isolée et qu'il est sorti de sa voiture, j'ai eu peur. Il n'y avait pas de chalets en vue." 
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Stéphanie est sortie. L'homme est entré dans sa remorque. "Vous pouvez vérifier vos emails à l'intérieur", a-t-il dit. Elle a commencé à paniquer. Son instinct lui a crié : n'entre pas. "J'ai demandé si les chalets étaient à proximité et j'ai dit que j'aimerais les voir d'abord. Il a soudainement eu l'air en colère et a dit : 'Ok, attendez,' et est entré à l'intérieur". Stephanie a couru jusqu'à sa voiture et a filé, convaincue qu'il allait la suivre. "Avec le recul, je me sens stupide d'y être allée. Mais c'était l'intuition la plus puissante que j'aie jamais eue." Dans ce contexte, l'intuition de Stéphanie - basée sur des modèles cognitifs sur la façon dont un homme dangereux pourrait se comporter - relevait de l'instinct de survie.


Lorsqu’un truc ne va pas, que ce soit lors d'un rendez-vous ou dans une situation spécifique liée au travail, je le ressens physiquement. Je me sens attirée ou repoussée par certaines choses

Naseem, 28 ans
Lorsque nous prenons des décisions ou que nous nous engageons dans différents types de relations, nos intuitions - bien qu'importantes - peuvent être trompeuses. "Le problème, c'est que notre souvenir de souvenirs et de contextes passés n'est pas toujours exact et dépend souvent de notre état émotionnel au moment des faits", écrit le Dr Pragya Agarwal dans son livre Sway : Unravelling Unconscious Bias. La confiance en soi semble être un facteur clé dans la facilité avec laquelle nous pouvons prendre des décisions.
Nat, 31 ans, m'envoie un message sur Twitter à cet effet : "Chaque fois que j'essaie de reconnaître mon "intuition", je finis par avoir l'impression d'avoir deux tripes, comme un mouton ou un truc du genre ; mes tripes ne sont pas moins indécises que le reste de mon corps".
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"Lorsque quelque chose ne va pas, que ce soit lors d'un rendez-vous ou dans une situation spécifique liée au travail, je le ressens physiquement. Ça ne veut pas dire que je saurai quel est le problème ou que j'agirai tout de suite, mais je me sens attirée ou repoussée par certaines choses", explique Naseem, 28 ans. "Ce sentiment que tout ira bien se prête à un comportement impulsif qui n'est pas sain. Une grande partie de cette situation est probablement due à une faible estime de soi. Je ne crois pas en mes capacités, alors pour faire quoi que ce soit, je fais abstraction de la pensée active qui m'angoisse et je laisse mon instinct prendre le dessus." 
Pour les personnes qui souffrent d'anxiété ou qui se remettent d'un traumatisme, il peut être difficile de faire confiance aux messages d'un corps qui semble toujours en état d'alerte. (En tant que personne dont l'anxiété est toujours vécue dans les tripes, je ne le sais que trop bien.) Le stress à long terme peut conduire notre réponse de combat-fuite à agir sur un coup de tête. "Je décris une réponse hyperactive au stress à mes clients comme un système de mémorisation rapide", explique le Dr Anne Golden, psychologue à Dublin. "C'est comme un détecteur de fumée très sensible ; tout ce que vous faites, c'est de faire des toasts, mais l'alarme est assourdissante". 
L'un des domaines de recherche du professeur Garfinkel est l'interoception : la détection des signaux physiologiques provenant de l'intérieur du corps, tels que la faim, la douleur et le rythme cardiaque. Le nœud des sentiments instinctifs. "Nos organes sont en communication constante et dynamique avec notre cerveau et pourtant, il ne serait pas adaptable d'être distrait par eux en permanence", explique-t-elle. "Mais l'interoception est liée à la survie ; les signaux remontent à la surface - si nous avons vraiment faim, soif ou peur - et s'infiltrent dans la conscience, car nous avons besoin de quelque chose." 
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L'interoception est l'un des domaines de la psychologie et des neurosciences qui évolue le plus rapidement. Les scientifiques ont montré que notre sensibilité aux signaux interoceptifs est liée à la façon dont nous régulons nos émotions. Il existe des liens entre une faible capacité interoceptive et la dépression. À l'inverse, les personnes anxieuses ont déclaré être très conscientes de leurs signaux interoceptifs, mais il se peut qu'elles ne les lisent pas avec précision.

C'est tellement beau de pouvoir simplement se sentir bien avec quelqu'un : le sentiment de sécurité physique qui naît de la proximité d'une personne que l'on aime et en qui on a confiance. Mais se sentir en sécurité auprès d'une autre personne peut demander du temps et un travail sur soi.

"Un point plus général concernant l'interoception est que les signaux de notre corps ne sont pas réglés avec précision. Il peut être difficile de les faire correspondre précisément à différents états", explique la professeure Garfinkel, qui s'est intéressée à ce domaine après avoir travaillé avec des personnes souffrant de SSPT. De petits changements dans le rythme cardiaque peuvent être interprétés de manière plus intense qu'ils ne le sont en réalité. Des pincements à l'estomac peuvent être interprétés comme un désastre gastrique imminent. Ces interprétations rapides des signaux physiques peuvent déclencher la panique : ce détecteur de fumée dont parle le Dr Golden. 
Ça m’a fait penser au marché en pleine expansion des outils de suivi du corps et au monde trouble des hormones féminines, pour lequel on nous vend constamment de nouveaux produits ou applications comme outils de navigation.
En 2019, j'ai écrit une enquête approfondie sur l'industrie de la médecine fonctionnelle, qui s'appuie sur des tests à consonance sophistiquée pour tout, des carences en vitamines au "déséquilibre hormonal", en passant par les parasites intestinaux ou la sensibilité aux moisissures. J'ai été stupéfaite par la facilité avec laquelle la pseudo-science est brandie (souvent par des personnes bien intentionnées) auprès de personnes confuses et vulnérables. Les tests et les laboratoires utilisés par les praticiens de la médecine fonctionnelle sont entourés de controverses. Les moindres données issues de minuscules études sont transformées en conclusions commercialisables qui amènent une personne à dépenser des centaines et des milliers d'euros en consultations, en tests et en compléments alimentaires dans le but de confirmer la conviction que quelque chose ne va pas.
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Se soumettre à des tests, ou faire le suivi de tout ce qu’il se passe dans son corps de diverses manières, est devenu un acte de self-care. C'est une réponse compréhensible aux préjugés d'un système de santé qui rejette et minimise régulièrement les expériences des femmes. Je me demande cependant si les outils que le capitalisme nous offre ne nous éloignent pas de notre instinct. Nos corps sont conçus pour prendre soin d'eux-mêmes. La maladie et la douleur font partie des dures réalités de la vie, mais le chemin de la fixation sur soi est glissant. Si nous avons l'intuition que quelque chose ne va pas, il ne faut pas l'ignorer, mais cette intuition peut aussi être aisément exploitée. Une fois que vous avez commencé à creuser et que vous avez investi des sommes d'argent dans des personnes proposant des réponses, il peut être difficile de s'arrêter. Ainsi, nous changeons la façon dont le cerveau perçoit le corps. Il devient un lieu d'inconfort qui nécessite un questionnement constant. 
"Je ne pense pas que ce soit vraiment bénéfique de faire une fixation sur le corps de cette manière ; cela fait appel à des mécanismes d'auto-surveillance associés à l'anxiété", déclare la professeure Garfinkel. "Je crains que nous soyons moins capables de suivre nos instincts, en partie parce qu'on nous dit que ce qui nous fera nous sentir mieux, c'est vraiment de comprendre notre corps et de prendre soin de nous. Mais ce sont là les réponses du capitalisme, dont le but ultime est de nous vendre des produits. Ce qui augmente le plus les sentiments de bien-être et de satisfaction, c'est le lien humain." 
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J'entends ces propos et je les approuve, mais il peut être difficile de savoir où fixer la limite lorsque des mythes et des informations erronées dans des domaines tels que la santé des femmes sont à l'origine de honte et de souffrance inutiles. En particulier lorsque la connexion humaine entre le médecin et le patient, et l'espace pour être entendu, manquent cruellement. La connaissance est un pouvoir, mais peut-être que trop de connaissance - ou l'idée très vendeuse que nous ne devrions pas nous sentir à l'aise dans notre corps quand y a tant de choses à mettre en doute - est un piège dont nous devrions avoir conscience. 
Pour ce qui est de la connexion humaine, l'idée d'instinct revient souvent dans les relations amoureuses. Comme le dit le Dr Golden, "les chansons pop et les films romantiques nous abreuvent de clichés" sur l'instinct et le fait que quand on sait, on sait. C'est tellement beau de pouvoir simplement se sentir bien avec quelqu'un : le sentiment de sécurité physique qui naît de la proximité d'une personne que l'on aime et en qui on a confiance. Mais se sentir en sécurité auprès d'une autre personne peut demander du temps et un travail sur soi. Lorsque nous rencontrons quelqu'un, toutes nos expériences de vie se heurtent : nos premières expériences familiales, nos styles d'attachement, nos valeurs, nos espoirs pour l'avenir. Les choses ne sont pas toujours simples. 
Quand nous sommes vulnérables, comme nous le sommes quand on tombe amoureu·se·x, on peut être facilement touché·e par le comportement de quelqu'un, surtout s'il correspond au modèle cognitif que nous avons de l'amour. Une source fréquente de tension dans les relations amoureuses est le choc des styles d'attachement ; la dynamique "push-pull" qui peut se produire entre des personnes anxieuses et des personnes ayant un attachement évitant, par exemple. Les deux parties peuvent être déclenchées par l'autre parce qu'il semble avoir besoin de trop ou de trop peu, et éprouver une anxiété importante quant à comment créer des liens. 
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Si j'ai un style d'attachement anxieux, je peux ressentir une anxiété viscérale face à ce qui est perçu comme un rejet ou un désintérêt. Si j'ai un style d'attachement évitant, je peux me sentir facilement étouffé par les tentatives de connexion ou le besoin de me retirer des conversations difficiles. Mais mon mécanisme de déclenchement émotionnel est peut-être moins lié au comportement de la personne qu'à mon état émotionnel profond. Une analogie utilisée par Gabor Maté, auteur de When The Body Says No, me revient également en mémoire : "Qu'est-ce qu'un déclencheur ? Si vous regardez une arme, la gâchette n'est qu'une toute petite partie du mécanisme, n'est-ce pas ? En réalité, il s'agit d'une arme qui est chargée, prête à tirer, et qui contient des munitions. Ça, c'est vous." 
Le Dr Golden soulève un autre point important : " La vulnérabilité a ceci de particulier qu'il est parfois plus facile d'être en colère que d'avoir peur. " Ainsi, les réactions physiques immédiates ne seront pas toujours exactes - ou empreintes de compassion. Nous pouvons rapidement invoquer des croyances fondamentales douloureuses comme "Personne ne m'aime", "Je suis trop" ou "Les gens attendent toujours trop de moi". Ces croyances sont forgées lorsque nous sommes jeunes, en fonction de la façon dont notre entourage s'est occupé de nous. En tant qu'adultes, nous nous devons de les remettre en question, et la psychothérapie peut être un moyen utile de se questionner sur les raisons qui nous poussent à réagir d’une certaine manière. Avec le temps, nous pouvons apprendre à remarquer quand ces croyances fondamentales sont déclenchées et décider si nous devons réagir - ou laisser couler.
Dans toutes nos relations et dans les décisions que nous prenons au quotidien, la réalité est que nous ne suivons jamais simplement notre intuition. À moins que nous ne soyons dans une situation d'urgence, il y a toujours une influence de la pensée supérieure, même si c’est de manière inconsciente. L'instinct n'est pas une force cosmique, mais il peut nous donner des signaux sur nos réponses qu'il est important de prendre en compte. Même si, avec le recul, nous devons accepter que la réaction immédiate à une émotion incarnée n'est pas toujours utile. Avec le recul, je pense vraiment que j'aurais dû laisser cet écureuil tranquille.

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