The White Lotus ou les limites de l’auto-critique de la blanchité

Photo: Courtesy of Warner Media.
*Spoilers sur la saison 1 de The White Lotus 
The White Lotus est la toute dernière dramédie HBO. Une satire sur la blanchité (le fait d'être perçu comme blanc, et les rapports de pouvoir que cela entraîne). Mélange de ses prédécesseurs Succession et Search Party, The White Lotus est centrée sur des personnes blanches riches et paumées, leurs enfants et une amie noire (parce qu'il en faut bien une), Paula, qui passent des vacances dans la station balnéaire du même nom, le tout dans un Hawaï colonisé. Le titre fait référence au mythe grec des Lotophages qui s'adonnent aux joies de la luxure et du plaisir plutôt que de se soucier des problèmes du monde qui les entoure.
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Paula (Brittany O'Grady) est une étudiante fauchée, et les raisons qui la poussent à être amie avec la famille de sa riche camarade de classe - sans parler de passer les vacances ensemble - sont peu développées, car la série s'intéresse surtout à l'exploration du classisme intraracial. Le gérant blanc et gay de l'hôtel, Armond (Murray Bartlett), est le personnage le plus important au sein du personnel de l'hôtel, composé d'Hawaïens et d'une personne noire, la directrice du spa, Belinda (Natasha Rothwell). Armond et son combat à mort contre Shane (Jake Lacy), un homme riche et capricieux en voyage de noces, illustrent bien les frustrations de la classe moyenne blanche. La suprématie blanche repose sur une promesse de suprématie - le genre dont l'élite riche de génération en génération comme Shane peut faire l'expérience. Mais Armond est coincé à un poste de cadre moyen, au service des Shane de ce monde, rabaissé et dévoré par l'homophobie, le capitalisme et la médiocrité.
D'excellentes performances (et interprètes) comme Rothwell dans le rôle de Belinda sont gâchées par le fait que les personnages noirs et hawaïens - les mieux placés pour critiquer leurs oppresseurs blancs à travers le prisme de la race, de la classe et du sexe - sont mis sur la touche pour se concentrer sur la Véritable Histoire : l'humanité des Blancs riches et puissants. Dans la lutte pour le pouvoir, les riches Blancs sortent plus victorieux que jamais, le directeur d'hôtel blanc exploité finit par mourir, et les personnages noirs et hawaïens ont à peine le temps de faire leur apparition. Il s'agit, après tout, d'une histoire en six épisodes sur des Blancs pour des Blancs, créée, écrite et réalisée par un Blanc, Mike White de son nom (comment résister au jeu de mots).
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Les personnages noirs et hawaïens - les mieux placés pour critiquer leurs oppresseurs blancs à travers le prisme de la race, de la classe et du sexe - sont mis sur la touche pour se concentrer sur la Vrai Histoire : l'humanité des Blancs riches et puissants.

The White Lotus est loin d'être le seul programme à tenter une introspection superficielle et complaisante sur la condition blanche. La plupart des séries dites de prestige sont centrées sur d'horribles personnages blancs riches, dont le mépris raciste et classiste fait partie de l'attrait : Big Little Lies, Billions, Arrested Development, Succession, The Crown, The Undoing... la liste est longue.
Chaque série est un défilé de ces horribles personnages blancs et friqués qui sont censés nous faire rire, frissonner ou compatir, alors que l'on flirte avec l'idée de renverser le statu quo. On applaudit lorsque ce personnage marginal raconte des conneries et - comme Belinda dans The White Lotus, qui croit que sa riche cliente blanche va vraiment investir en elle et l'aider à réaliser ses rêves - on se dit que peut-être cette fois-ci, dans cette série, ça sera peut-être différent. 
Mais c'est toujours le même refrain. Avant même de se faire crucifier, le sauveur blanc saute de sa croix, indemne. Tout ce que ça fait, c'est rendre les riches et les puissants plus humanisés, plus excusables. Même si les individus changent, le système du puissant reste puissant ; le système du riche reste riche ; le statu quo ne bouge pas d'un poil. White explique ce qui se passe dans toutes ces séries sur les Blancs friqués (peut-être involontairement) dans une interview édifiante et étonnamment méta avec Vulture. En réponse à une critique qu'il a lue, selon laquelle les Blancs apprécient The White Lotus parce qu'ils sont au centre de l'histoire et que finalement rien ne change jamais, il répond : "Si je poussais cette hypothèse à son paroxysme, je ne devrais même plus créer quoi que ce soit. C'est une critique sérieuse de qui a le droit de créer quelles histoires, ce qui est en soi une conversation tout à fait pertinente."
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White - qui, on le rappelle, a écrit et réalisé tous les épisodes de The White Lotus seul - a pris la critique de la blanchité centrée dans sa série et l'a distillée dans la conclusion absurde que "les Blancs ne devraient pas exister ou créer quoi que ce soit." Même si White trouve que la question de savoir "qui a le droit de réaliser quelles histoires" est une "conversation tout à fait pertinente", il est clair qu'il y a des limites. Après tout, que lui arriverait-il si les personnes marginalisées avaient elles aussi la chance de raconter des histoires ?

C'est une façon de se boucher les oreilles pour faire taire les cris de ce qu'on demande vraiment : des réparations immédiates. Renoncez à votre pouvoir acquis injustement. Renoncez à vos richesses volées.

"Évidemment, ça me menacerait d'une certaine façon ! Parce que c'est tout ce que je sais faire ! Je ne sais pas comment être directeur général d'un hôtel !"
Et de poursuivre : "Je suis ce gamin blanc, j'imagine." "Est-ce que je dois me détester pour autant ? Que fait-on dans ces cas-là ?"
C'est là que se trouve la limite frustrante du "wokeness" blanc. Si vous creusez un peu sous la surface de la suprématie blanche et de tous ses dégâts, vous tombez rapidement sur les réponses évidentes à la question : Que faire de tout ce pouvoir injustifié ? Ces réponses sont gravées dans la pierre en lettre de sang : renoncez à votre pouvoir ; redistribuez vos richesses. Et la réponse du jeune blanc à ces vérités évidentes est : "Mais attendez, pas pour de vrai hein ? Je suis ce gamin blanc. Est-ce que je devrais me détester pour autant ?"
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Les personnes blanches qui se détestent ne nous servent à rien. Personne ne le demande et personne ne se soucie de savoir ce qu'elles pensent d'elles-mêmes à vrai dire. C'est une tactique de diversion courante - l'argument principal contre la mise au programme de la "Critical Race Theory" (notion forgée dans les années 1970 pour montrer le caractère systémique des discriminations) dans les écoles américaines est qu'elle pourrait amener les enfants blancs à se sentir coupable de l'héritage de la suprématie blanche. C'est une façon de se boucher les oreilles pour faire taire les cris de ce que nous demandons vraiment : des réparations immédiates. Renoncez à votre pouvoir acquis injustement. Renoncez à vos richesses volées. Mais cela n'est tout simplement pas envisageable. ("Évidemment, cela me menacerait d'une manière ou d'une autre !")
Au lieu de ça, Mike White a mangé son lotus, a encaissé chaque centime de l'argent de HBO et s'est fait le créateur, le scénariste et le réalisateur de chaque épisode d'une série qui se déroule sur une terre volée, en se servant de personnages marginalisés et de la colonisation comme accessoires à son histoire, au lieu de tenter de donner aux Hawaïen·nes la possibilité de raconter leurs propres histoires - devant et derrière la caméra.
C'est un peu la satire d'une satire dans une satire.
Contrairement à la série annulée, Lovecraft Country, qui n'était pas centrée autour de personnages blancs (mais qui a également échoué dans ses tentatives de critiquer la blanchité en soutenant un colorisme grotesque, une queerphobie, une transphobie et un traumatisme érotisé), The White Lotus réussit à échouer avec brio. HBO a annoncé le renouvellement de la saison 2 avant même la diffusion de la finale. La série se déplacera vers un autre lieu "exotique", avec probablement de nouvelles personnes de couleur qui passeront au second plan de La Vraie Histoire.
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Mais qui sait, peut-être que Mike White cédera un peu de pouvoir et fera appel à une girlboss comme par exemple Connie Britton pour diriger la prochaine saison ? Le titre de l'interview de Vulture mentionnée ci-dessus est bien "Mike White accepts criticism" (Mike White accepte les critique), après tout. 
Ou peut-être, comme White l'admet dans l'interview, "accepter" la critique après avoir été payé, encensé est juste le moins que l'on puisse faire. La série a bénéficié d'un taux d'audience stable jusqu'à la finale et a largement alimenté les conversations sur Twitter lors de sa diffusion le dimanche soir. Le buzz créé autour de la série aux Emmy continue de grandir. Les personnes qui continuent à gagner sont les Shane du monde. Alors, pourquoi changer ?
Ce qui rend le spectateur et le critique marginalisés comme Paula. Nous, l'ami noir®, avons réalisé que nos séries progressistes blanches aiment bien parler, saupoudrer d'un peu de "la suprématie blanche, c'est mal !". Ajoutez une pincée de "évidemment, l'impérialisme était une mauvaise chose !" (une réplique de Steve Zahn dans The White Lotus). Mais quand il est question d'agir, de désinvestir et de redistribuer - à la fois sur le papier, à l'écran et derrière la caméra - ils se rebiffent à l'idée et s'éclipsent avec la conclusion exaspérante de White : Suis-je censé me détester ? Ils vont donc continuer à nous asséner la prochaine critique de la blanchité (Nine Perfect Strangers), mais maintenant on sait. Il ne nous reste plus qu'à décider si nous voulons y mettre le feu ou en être complices en contrepartie d'un aperçu d'un monde auquel nous ne sommes pas censé·es appartenir.