Dans leur regard : un chapitre douloureux de l’histoire new-yorkaise

Photo: John Lamparski/Getty Images.
La nuit du 13 avril 1989, Trisha Meili, 28 ans, est allée courir dans Central Park pour se détendre après une longue journée de travail. Elle n’est jamais arrivée au bout de sa course. Meili a été retrouvée au fond d’un ravin, violée et gravement blessée. Alors qu’elle était dans le coma, les enquêteurs ont épinglé le crime sur le dos d’un groupe d’adolescents de Harlem âgés de 14 à 16 ans, qui se trouvaient à Central Park en compagnie d’un large groupe de jeunes la nuit des faits. Les médias les ont baptisés les « Central Park Five » (les cinq de Central Park). L’intense mini-série de Ava DuVernay, Dans leur regard, sortie sur Netflix le 31 mai dernier, redonne à ces garçons leurs noms : Antron McCray, Kevin Richardson, Yusef Salaam, Raymond Santana, et Korey Wise. C’est une manière pour Du Vernay de rendre à ces hommes leur individualité et leur humanité. Dans leur regard veut raconter un crime avec un regard empathique — une empathie dont les médias n’ont pas su faire preuve au moment des faits.
Publicité
Les cinq jeunes hommes ont purgé une peine pour un crime qu’ils n’avaient pas commis. Voilà comment c’est arrivé.
Le sort des cinq de Central Park est l'illustration même d'une période aux relations raciales tendues à New-York.
Essayez de vous imaginer le New-York de 1989. D’un côté, Wall Street était en pleine explosion et la vie était belle pour les plus riches. De l’autre côté, une épidémie de crack faisait rage. On dénombrait plus de 2 000 meurtres chaque année dans toute la ville — la majorité des victimes étaient des personnes de couleur. La ville était polarisée selon un clivage racial.
« C’est dans ce contexte délicat que le récit de la joggeuse de Central Park a émergé, » raconte à 20/20 professeur Natalie Byfield, ex journaliste au NY Daily News.
Central Park, espace vert et ouvert, était l’un des rares lieux où toutes les fractions de la ville co-existaient. Durant cette nuit d’avril, ces fractions se sont affrontées. Meili était diplômée de Yale et de Harvard. Elle était Blanche et travaillait dans la finance. Les Cinq de Central Park étaient quant à eux Noirs et appartenaient à un groupe de 30 à 40 garçons qui erraient dans Central Park le soir en question. Dans les médias, les jeunes hommes ont été décrits comme une meute — un terme à connotation raciale qui avait pour but de comparer les garçons à des animaux sauvages.
Meili et les garçons incarnaient les deux forces qui s’opposaient dans la ville. Ce récit a fini par prendre le dessus sur les preuves ADN. C’est ainsi qu’est née cette erreur judiciaire.
Publicité
Les cinq ados de Central Park ont été contraints de faire de fausses confessions.
Le soir du 13 avril, certains des adolescents avaient été arrêtés avant même que l’on découvre Meilli dans le ravin. Sa présence a rendu ce crime d’autant plus sérieux. « Une forte pression pour résoudre ce cas se faisait sentir, » raconte à 20/20 Tim Minton, ancien journaliste chez ABC.
Durant les jours qui ont suivi, la police a questionné les cinq jeunes suspects, qui avaient tous un casier judiciaire vierge. Comme on peut le voir dans Dans leur regard, les enquêteurs ont menti sur le fait de disposer de preuves et ont donné de fausses informations sur le témoignage des autres garçons. « Je n’avais aucune idée de ce qui était en train de se passer. Tout ce que je savais, c’est que je n’avais rien à voir avec ça, » avait déclaré McCray au New York Times.
Salaam se souvient de ces heures passées en détention policière. « Si vous prenez un ado de 15 ans et que vous enfermez seul dans une pièce avec deux à six agents de police, certains mourant d’envie de s’en prendre à vous, cette personne ne peut être que terrifiée. C'est un peu comme d'avoir une arme pointée sur vous, » a partagé Yusuf Salaam dans 20/20.
Les garçons et leurs gardiens étaient prêts à tout pour être libérés. Au fil du temps, la police a contraint les garçons à se jeter mutuellement la faute et à confesser le crime — sur vidéo. Seul Salaam n’a pas fait de confessions vidéo ni à l’écrit, car sa mère était intervenue. Ces enregistrements ont été utilisés contre les ados durant leur procès.
Publicité
La réaction du public à cette investigation a été très houleuse. On notera que Président Américain Donald Trump, à l’époque magnat de l’immobilier, a réagi en prenant une page d'encart publicitaire dans le New York Time, pour demander la restitution de la peine de mort.
En dépit du manque de preuves ADN, les Central Park Five ont été jugés coupables.
Qu'importe que la confession des garçons ne coïncidait pas avec les faits du crime. Qu'importe que la version des garçons changeait à chaque fois qu'ils la donnaient. Qu’importe que les preuves ADN connectant les garçons au crime étaient inexistantes.
Personne ne pouvait prouver le contraire. Meili s’est réveillé de son coma 12 jours après l’incident, mais elle n’avait aucun souvenir de cette nuit-là. Le procès s’est donc rapidement conclu sur ces confessions de culpabilité. Lors du premier procès en 1990, McCray et Santana ont été inculpés pour viol, aggression, émeute, vol et ont écopé de la sentence la plus lourde pour un mineur — 5 à 10 ans. Richardson et Wise ont été condamnés à une peine de prison.
Les Central Park Five ont servi la quasi-totalité de leurs peines avant d’être exonérés.
Pour la presse et le public, les cinq ados étaient perçus comme des criminels. C’est après que sont arrivées les preuves qui ont tout remis en question. Alors que Korey Wise était en prison, il est entré en contact avec un détenu du nom de Matias Reyes, qui purgeait une peine d’emprisonnement à vie. Reyes s’est senti coupable que Wise purge une peine pour un crime qu'il avait commis. Alors en 2002, Reyes s’est enfin vu forcé d’avouer le viol et l’agression de Meili en 1989 — il était également coupable d’autres viols dans Central Park cet été-là. Son ADN correspondait et les cinq hommes ont été exonérés.
Publicité
En 2014, les cinq hommes ont obtenu 41 millions de dollars (36 millions d'euros) en dédommagement de la ville de New-York.
« Aucune somme d’argent ne pourra nous rendre le temps perdu, » avait déclaré Salaam à CBS.
Dans leur regard ne se contente pas de relater les faits.
Il existait déjà des documentaires et des émissions spéciales traitant de cette erreur judiciaire, par exemple, le documentaire de Ken Burns, The Central Park Five en 2012. DuVernay voulait faire quelque chose de différent : créer le portrait de ces hommes individuellement et non comme les Central Park Five. « Il ne s’agit pas d’un drame policier, mais d’un drame familial. Un drame qui, on l’espère, permettra de donner un visage humain à la pandémie d’agressions policières et d’incarcération de masse, » a déclaré DuVernay à GQ.
Les quatre épisodes de Dans leur regard sont disponibles sur Netflix.
Si vous avez été victime de violences sexuelles, contactez Viol Femmes Informations au (1) 0800 05 95 95, du lundi au vendredi, de 10 heures à 19 heures.
Publicité